10 mars 2007
compte rendu du procés des déboulonneurs à Alès
A Midi nous nous sommes retrouvés à la bourse du travail
pour un bon repas préparé par le collectif parisien.
Puis nous avons gagné le tribunal en traversant la ville,
en nous félicitant de la bonne nouvelle tombée le matin même:
le tribunal correctionnel de Paris a condamné
les barbouilleurs Parisiens à 1 Euro d'amende,
victoire remarquable d'excellent augure pour ce proçès!
Là, sur les marches du palais de justice,
des militants accusés ont rappellé au public
l'essentiel de leur démarche citoyenne et la nécessité de leur lutte.
Nous étions une soixantaine, à laquelle rajouter une classe du lycée,
emenée par Jean-Philipe, prof d'économie:
les jeunes, très motivés, ont pu pénétrer dans la salle d'audience
et découvrir les arcanes de la justice Francaise.
Aprés l'arrivée de François Roux, avocat connu de José Bové,
et sa connection avec les militants
aprés la présentation au public des deux prévenus
nous sommes rentrés dans le tribunal
pour atteindre la chambre correctionnelle,
pour une audience à juge unique.
Le président du tribunal a donc procédé aux protocoles d'usage:
identité des prévenus et dénomination des faits mis en cause.
Les faits, vus par le collectif des déboulonneurs:
Sur le pont d’Anduze à 18 h 57, le vendredi 26 mai 2006,
deux dizaines d’insurgés soutenant la barbouilleuse et le barbouilleur
ont choisi une immense façade au bord du Gardon,
entièrement couverte d’une peinture publicitaire à la gloire d’un supermarché.
Dès les premières mesures d’accordéon, tout ce beau monde
a entonné en choeur la chanson du Barbouilleur des Lilas,
et les deux désobéissants se sont hissés à la cîme de leur échelle,
faisant fi du vent et de leur vertige et ont barbouillé
"Halte au matraquage",
"Votre pub ici : 50 cm x 70 cm",
"Pub = pollution visuelle".
Pendant ce temps, deux personnes du public jouaient les "passants indignés"
et ont composé à tour de rôle le 17 d’une cabine téléphonique
pour prévenir les forces de l’ordre...
Les déboulonneurs, peaufinant leur oeuvre de salubrité publique,
attendaient vainement d’être pris en flagrant délit,
quand la propriétaire de la façade publicitaire,
véritablement indignée celle-là,
vint s’inquiéter de ce qu’elle ne sera plus payée si la publicité est dégradée !
Descendu de son perchoir, un barbouilleur lui expliqua
avec grande empathie que le barbouillage ne visait pas
sa propriété et encore moins sa personne,
mais la publicité qui s’impose sans trêve à la vue de tous.
Après un échange courtois à propos de l’arnaque publicitaire,
face à son air désemparé, il lui fut suggéré que la seule issue possible
etait d’appeler la police... ce qu’elle fit immédiatement !
Accueillis par un grand "bonjour" en choeur,
et les deux barbouilleurs tendant leur carte d’identité
et se mettant courtoisement à leur disposition,
les policiers n'ont pu s'empécher de rigoler !
Les barbouilleurs ont immédiatement precisé
qu’ils souhaitaient signer une déposition complète au poste,
et être placés en garde à vue pour le délit qu’ils venaient de commettre.
Mais ce Vendredi soir, le chef et les autres espéraient un peu de temps libre,
au milieu de la surcharge de travail liée à la féria d’Alès !
Alors désolé, il n'a pas pu placer ces barbouilleurs
en garde à vue pour cette fois!
Les faits, vus par le magistrat en chef:
Dégradation de bien appartenant à autrui.
Peine encourrue: 3750 Euros d'amende, des traveaux d'interèt général, la privation des droits civiques et interdiction d'exercer dans la fonction publique,
Les afficheurs se sont portés partie civile
et réclament chacun des sommes allant de 400 à 800 Euros de dommages et intéréts.
A noter qu'aucun d'entre eux ne s'est pointé au procés.
Prise de parole unitaire des prevenus,
interrompus plusieurs fois par le président
qui ne veut pas que son tribunal devienne une tribune politique:
« Je suis choqué par l'intrusion omnipotente de la pub dans l'espace public,
en particulier les écoles, sur le trajet des jeunes,
choqué par le harcellement sur les enfants
pour les forcer à exiger des parents un certain type de consommation,
choqué par le harcellement dangereux sur les routes,
choqués par cette pub qui exerce une pression permanente insidieuse
sur les émotions, les affects, la liberté de penser,
qui exerce chantage et perversité en créant des faux besoins,
des addictions et des maladies, comme l'obésité,
choqué par l'abscence de choix laissés à la vue, à l'ouie,
hyper sollicités par les panneaux fluo, les éclairages!
On peut éteindre sa télé et fermer son journal
mais on ne peut se soustraire aux immenses panneaux des rues.
Alors pourquoi ne pas protéger les personnes
comme le sont les monuments historiques?
Je suis pour la liberté d'expression,
ne m'oppose pas à la pub elle-même comme information raisonnable,
mais je refuse l'excés, le matraquage:
il faut donc réduire toutes les dimensions des pubs
à celles des affiches réservées aux annonces des associations.
Sachez quand même que la moitié des panneaux publicitaires actuels
sont illégaux
mais les pouvoirs publics s'en moquent et n'interviennent pas!
Je milite à visage découvert
et j'assume totalement mes actes et mes positions.
J'agis en toute conscience, soyez certains que je ne prends pas à la lègère
des actes sur lesquels la justice peut me punir
en m' interdisant d'exercer mon métier d'enseignant!
Les témoins:
Un élu vert du département,
le président de « Paysage de France »
et un jeune enseignant,
tous trois déterminés et engagés dans la meme dénonciation des méfaits de la pub sur l'espace public,
tous trois solidaires des actions des barbouilleurs qu'ils soutiennent
et qu'ils ont renseigné de leurs propres enquétes et analyses,
tirées de leurs pratiques sur le terrain.
Le président, droit comme un if,
pointillard à l'excés sur les témoignages de « moralité »:
« Si vous ne connaissez pas les prevenus et n'étiez pas sur les lieux,
vous n'avez rien à faire ici! Regagnez votre place. »
Il se fache sérieusement contre le Président de Paysage de France qui,
d'une voix forte, explique son indignation devant la dégradation manifeste
de l'environnement visuel de la campagne Francaise.
L'avocat est obligé de pousser lui aussi une gueulante
pour que son témoin puisse terminer sa phrase:
« Vous avez la chance d'avoir en face de vous
le président d'une des associations les plus prisées des Francais! »
Là, tout le monde peut remarquer que le président du tribunal
déteste les témoins qui parlent fort et sont entendus par le public nombreux qui se presse dans la salle,
il renvoit vertement ce président d'association qui lui fait de l'ombre,
tandis qu'il remercie gentiment le troisième témoin qui a parlé moins de deux minutes sur un ton inaudible.
Place au procureur,
très détendu, pour ne pas dire avachi sur son pupitre,
assez rigolard et ne cachant pas une considération
presque complice avec l'avocat:
« Je suis trés embété car je dois choisir
entre des artistes et des idéalistes,
les taggeurs et les barbouilleurs!
Je reconnais que sur certains panneaux,
certaines silhouettes plus ou moins habillées
peuvent nuire à la bonne conduite sur nos routes...
Mais en ce qui concerne la désobeissance civile que vous revendiquez,
ce n'est pas nouveau, tout le monde veut désobéir:
les enfants à leurs parents, les élèves à leurs profs,
les conducteurs aux limitations de vitesse etc!
Je ne vois pas comment vous allez pouvoir ici me justifier
l'état de necessité!
Et je vous attends aussi pour savoir qu'est ce que c'est
que ce droit supérieur invoqué par ces gens
qui font des conférences de presse dans le café du coin!
Je requiers une amende avec sursit, mais! »
et là le procureur se met à souffler en baissant la voix de dix tons
et en évacuant d'un grand geste nonchalant toute cette futile affaire,
« je laisse ouverte la possibilité d'une dispense de peine...»
L'avocat:
« Mr le Président, vous avez beaucoup de chance
d'être destiné à juger une telle affaire,
portée par des citoyens sur un problème de fond très grave concernant la société civile.
Beaucoup de chance d'être choisi pour donner une réponse courageuse et sensée à ces actes revendiqués par des citoyens parfaitement adaptés et de moralité irréprochable.
Et c'est bien à vous, juges, que s'adressent ces citoyens et ce débat de société.
A vous les juges, et non aux politiques, aux députés
qui ne font visiblement pas leur boulot,
alors que tant de citoyens les interpellent en vain.
L'état de neccessité se justifie parce que la situation est très grave!
Les menaces que font peser sur la liberté de choix et de jugement le matraquage publicitaire sont extremement sérieuses,
le danger est réel! »
L'avocat admet alors qu'il a découvert le dossier récemment
et que les horreurs qu'il en a extrait concernant
la main mise des multinationales sur la société dépasse l'entendement.
« Ce ne sont plus les Etats,
ni les politiques, les députés et les élus qui commandent,
ce ne sont même plus les intellectuels, les travailleurs et le peuple
qui font la culture, ce sont les firmes internationales
qui exercent actuellement le vrai pouvoir dans notre société,
des lobies économiques qui nous dictent nos comportements!
Le matraquage publicitaire est un muselage organisé
de la liberté d'expression!»
Il rappelle alors les propos odieux du chef de la chaine télévisée TFI,
qui ont fait scandale:
la chaine ne servirait, de l'aveu même de son président,
qu'à rendre les cerveaux disponibles, grace à la distraction et à la bétise,
pour que les marques puissent deverser leurs messages inductifs et vendre tout ce qu'ils veulent!
L'avocat se déclare atterré par
les injonctions de publicitaires à leurs sbires telles que :
« Imposez vous dans la rue en pilonnant de vos images,
car ceux qui tiennent la rue tiennent les cerveaux et le pouvoir! »
et cite de nombreuses déclarations d'afficheurs
toutes plus cyniques les unes que les autres,
prenant les consommateurs comme des cibles à transpercer,
des déclarations qui brossent un tableau terrible
des manoeuvres et des rouages étudiés et mis en oeuvre
par les firmes industrielles pour nous manipuler.
L'avocat argue, avec preuves à l'appui, que les citoyens et les associations
ont usé de tous les recours possibles pour alerter
les responsables de l'Etat sur ce danger collectif,
mais que devant l'inertie des pouvoirs publics,
il ne reste plus que l'engagement personnel
pour resister activement à l'embrigadement des consciences.
L'avocat souligne alors que c'est grace aux combats illégaux des syndicalistes que le droit du travail est devenu ce qu'il est aujourd'hui,
grace au manifeste scandaleux des fameuses salopes que l'avortement a été enfin dépénalisé,
et que dans certains cas, la désobesissance civile non violente est un devoir.
Il cite à l'appui des cas juridiques bien précis.
« Quand au droit supèrieur évoqué dans les manifestes des déboulonneurs,
c'est celui de la charte de l'environnement.
Dans cette charte, inscrite dans la constitution, est stipulé très clairement
que tout citoyen a le devoir, je dis bien le devoir,
de protéger son environnement et de s'opposer à toute dégradation!
Vous étes le troisième tribunal en France
saisi par cette affaire de barbouillages de publicité, aprés Montpellier et Paris.
Vous ne pouvez que faire mieux, que continuer à évoluer,
aprés les décisions de plus en plus clémentes prises par ces tribunaux.
C'est en tout cas ce que nous attendons de vous!
A savoir que le dernier jugement rendu ce matin même à Paris
a condamné à un euro d'amende les déboulonneurs ,
et qu'ainsi, il vous revient l'honneur et le privilège d'aller encore plus loin:
relaxer. »
Résultat du délibéré le 23 Mars.
J'ai eu l'impression d'assister à une representation de roles
dont le trait saillant me paru étre la raideur du président,
incarnation caricaturale de la justice,
dominant toute la première partie des débats,
dans un effort ubuesque pour cantoner son prétoire
dans une logique purement factuelle et matérialiste.
Puis, au fil des plaidoieries, nous l'avons vu,
comme un cheval las de se cabrer,
assouplir sa colonne vertébrale sur le fond de son dossier,
baisser la voix devant l'implacabilité du constat,
déballé avec sens et cohérence par les civils et leur défendeur,
se laisser gagner par le baguenaudage folatre du représentant de l'Etat,
opiner imperceptiblement de la tête sur le constat de l'état de danger débilitant auquel le mental des citoyens est soumis,
soulever un sourcil douteux, puis un deuxième sourcil étonné,
à l'énumération répugnante des magouilles des professionnels de l'hypnose,
utilisant inpunement des méthodes de faschisme économique et psychologique.
Pour finalement se taire et laisser affleurer sur ses lèvres fines un léger sourire de satisfaction.
Mais rien ne vaudra l'envolée magnifique de notre avocat préferré,
ralliant toute la salle dans une plaidoirie irréfutable,
mélant savament et impétueusement logique, justice,
droit des peuples et de la nature,
bon sens et chevalerie des temps modernes!
























