Je me permets d'éditer ce texte de Benoit Couturier,dont les habitants de la Picharlerie ont été spécialement touchés.

Lettre ouverte à M. Dhombres

 

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Comme beaucoup de personnes, j’ai été informé de la destruction de la Picharlerie qui était squattée depuis cinq ans. Je n’aurai jamais de qualificatifs suffisamment forts pour exprimer dans quel état de consternation cela m’a plongé. Comment, M. Dhombres, avez-vous pu prendre une telle décision ; quel intérêt en retirez-vous ; pourquoi avoir détruit ces ruines oubliées, chargées d’histoire et qui ne gênaient personne ? Vous avez agi en tant que propriétaire imbu de ses récents titres de propriété et investi de son bon droit d’abusus1. Si, en droit, vous avez la raison pour vous, votre décision absurde suscite pour autant un vif émoi dans la population locale, un émoi dont l'écho est parvenu jusque dans ma région ! Avez-vous pris conscience de ce que vous avez fait ?


Ce bien, que vous possédez depuis peu, a appartenu à maintes personnes avant vous, et dans 20, 30 ans ou plus, il appartiendra à d’autres, et ainsi de suite. C’est inéluctable et dans l’ordre des choses. Ce n’est pas un bout de papier signé devant notaire qui y changera quoi que ce soit. Sur cette terre, vous, moi et tout un chacun ne sommes que des passagers. Ramenée à l’Histoire, notre vie, qu’on le veuille ou non, est éphémère. Je pense qu’en tant qu’homme d’église vous devez entendre la résonance de ces propos. Vous ne pouviez ignorer quel était ce lieu, quelle était son histoire et quel symbole il incarnait : celui de la résistance à l’ennemi, à l’ordre absurde que l’on voulait imposer au cours de cette triste période de l’histoire de notre pays. Vous pourrez exciper tous les titres de propriété que vous voudrez, M. Dhombres, mais cette histoire de la Picharlerie n’est pas inscrite sur vos actes. Elle vous dépasse, elle s’insère dans un cadre local et national qui appartient à l'Histoire. L’attitude qui aurait convenu à un homme comme vous vis-à-vis d’un tel lieu, était la retenue plutôt que l’affirmation arrogante de votre droit de bourgeois.


Des contrôles routiers alentour sur toutes les routes menant à la Picharlerie, sept fourgonnettes de gendarmes, des motards, un bouteur, le brouillage généralisé des ondes de téléphone portable dans la région, il ne manquait plus, pour compléter ce sinistre tableau, que des hélicoptères et je ne sais quoi d’autre encore. Et pour quoi faire ? Exterminer de dangereux terroristes ? Arrêter des brigands ? Capturer des gangsters ? Non, point. Pire : déloger de simples squatteurs ! Comment un Préfet a pu se prêter à une telle mascarade ? Voulait-il se « farcir » un squat, ou encore se payer une partie de cow-boy aux frais du contribuable ? Ce préfet aurait été bien avisé de penser à protéger ce haut lieu de mémoire locale plutôt que de se précipiter et s’acharner dessus. Il s’agit là d'une mise en œuvre de moyens disproportionnés, et qui plus est constitutive d’un usage dévoyé de la force publique dans la mesure où rien ne justifiait une pareille mobilisation. Les squatteurs s’étaient installés, illégalement certes, mais de manière paisible, sans troubler de quelque manière que ce soit l’ordre public, dans ces ruines perdues et abandonnées depuis 70 ans au milieu de la montagne. Vous pouvez, avec ce suppôt de l’Etat en la personne du préfet de Mende, être très fier du travail accompli.


Être propriétaire d’un bien c’est aussi et surtout en être le gardien pour le transmettre aux générations futures, auquelles on a des comptes à rendre désormais. Si une telle notion n’existe pas formellement dans les textes aujourd’hui (mis à part quelques cas précis comme la protection au titre des monuments historiques), elle commence à s’affirmer sous la pression de l’écologie. De même qu'on ne peut polluer impunément de manière irréversible la planète, on ne peut non plus démanteler des lieux de mémoire qui ne nous appartiennent pas. Cette compréhension des choses suppose un certain éveil de la conscience, que l’on aurait pu croire acquis chez une personne qui a voué sa vie à la spiritualité. À l’opposé, votre attitude en ce qui concerne la Picharlerie s’apparente à de l’obscurantisme. On ne peut manquer de faire ici un parallèle avec le sort des immenses statues bouddhistes détruites par les talibans afghans en février 2001. Quel est ce monde de violence inouïe, que représente le sac de la Picharlerie, que souhaitez-vous transmettre aux générations futures ? Quel message aimeriez-vous véhiculer, vous qui effacez les traces de l'Histoire ? Votre manière d’agir dans cette affaire s’apparente à celle d’un enfant gâté, capricieux et égoïste qui préfère casser son jouet plutôt que de le prêter.

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La Picharlerie se composait de corps de bâtiments construits en étage côté adret dans les montagnes cévenoles, près d’un valat qui alimentait le lieu en eau, et elle était entourée de bancels où se pratiquaient les cultures vivrières. La vue depuis les bâtiments était, comme on a l’habitude de le dire aujourd’hui, imprenable. Si belle, que l’on ne se lassait pas de l’admirer. Une immensité boisée à perte de vue. Pour y parvenir, il fallait emprunter des pistes en très mauvais état. On pouvait apercevoir les ruines au détour de certains virages à l’approche des bâtiments ; de loin, elles se fondaient dans le paysage et paraissaient accrochées à la paroi de montagne. Elles étaient construites avec ce schiste local qui a donné son nom à la région : la lause. Les pierres étaient savamment et rigoureusement assemblées pour former des murs massifs, mais parfaitement droits. Il s’agissait de bâtiments délabrés sans poutre ni toiture, mais les murs étaient bien là. À eux seuls ils disaient beaucoup de choses. On pouvait facilement s’imaginer l’allure de ces maisons chapeautées de grosse écailles épaisses en guise d’ardoises. L’importance du bâti et le four à pain en bon état laissaient imaginer la vie en autarcie de plusieurs familles. Une magnifique voûte en berceau recouvrait ce qui devait être une entrée principale d’une pièce qui était dallée. Il y avait également une citerne pour prendre le relais de l’alimentation en eau lors de l’assèchement du valat en été. Enfin, un magnifique escalier construit sur une voûte permettait d’accéder directement de l’étage sur la colline. Il s’agissait d’un ensemble de constructions sans vanité, mais qui constituait pour autant un bel exemple d’architecture pastorale locale. Vous connaissiez ces bâtiments, M. Dhombres : certains lointains membres de votre famille y avaient habité. Vous saviez la destination des bâtiments, du grenier à grain par exemple. Et pourtant, vous avez commis l’irréparable. De tout cela, aujourd’hui, il ne reste plus rien, qu’un vulgaire tas de pierres !

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Non, vous n’aviez pas le droit raser ces ruines. Par respect pour tous ceux qui se sont battus —et qui parfois en sont morts — pour défendre un certain idéal de la liberté. Par respect pour la mémoire collective que vous avez, de manière éhontée, bafouée. Et par respect pour vos propres aïeux qui avaient monté ces pierres à la sueur de leur front dans des conditions difficiles… De profundis.

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Benoît Couturier

Les Caves de Gaigné

49350 St Georges des Sept Voies

 

1terme juridique désignant le fait de pouvoir vendre ou détruire son propre bien