En attaquant mes yourtes avec une loi inventée par Mr Sarkozy contre les nomades, la partie adverse a bien failli sombrer dans la xénophobie la plus vulgaire.

Tous ceux qui ont pu rentrer dans la salle d'audience du tribunal d'Alès ce Vendredi 25 Juillet ont du subir les récriminations racistes d'un avocat dont on ne savait pas s'il parlait pour lui ou ses clients, tant il se targuait de faire un métier de marchand tout à fait légal et légitime....

Nous avons du subir ce fameux couplet sur les Mongols, les Inuits et les Papous, et la « tribu  de Sylvie", couplet méprisant qui a soulevé une réprobation instinctive de la foule serrée dans la salle.

Aussi je veux rappeler aujourd'hui qu'au delà de l'histoire personnelle de ce procès dont l'issue est bien entendu une victoire, je ne saurais m'en réjouir totalement et sans ombre, car je ne peux m'empêcher de penser à ces nomades qui aujourd'hui sur toute la surface du globe sont pourchassés jusqu'à extinction par des prédateurs féroces, qui ne leur laissent aucune forme de procès pour se défendre..

Poursuivie pour m'être installée sur une friche inculte et abandonnée dont je n'étais pas propriétaire, mon statut d'occupante de bonne foi passé à la trappe au nom d'intérêts pour le moins glauques, tombant dés lors sous le coup d'une loi créée une année avant les faits, je me suis demandée à quel degré d'oubli les civilisations technologiques qui sont les nôtres sont en train d'engloutir ce passé nomade le plus commun et le plus profond qui est le socle de toute notre humanité.

Je me suis demandée à qui appartient la steppe où les mongols font paître leurs troupeaux, la banquise en dérive où chassent les Inuits, la forêt vierge où cueillent les Papous et combien de temps il reste encore à ces peuples avant qu'on leur vole définitivement leurs vies, et à l'humanité, son patrimoine le plus originel.

J'ai pensé avec beaucoup de peine au martyre étouffé des Touaregs exterminés par les extractueurs d'uranium et au grand silence qui règne sur ce génocide larvé.

J'ai pensé avec une horreur toujours vive au génocide nazi qui a couté la vie à des centaines de milliers de Roms, dont le tribunal de Nuremberg a délibérément ignoré le martyre.

Et j'ai pensé  avec révolte à ce qui passe en ce moment en Italie, où à Rome, les policiers en tenue de guerre évacuent les camps de nomades, grâce à "une commission extraordinaire pour l'urgence rom" , nommée par le gouvernement Berlusconi, qui impose une carte d'identification à quiconque pénètre dans son propre camp.

A Naples, un campement est pris d'assaut à coups de cocktails Molotov.

Et j'ai pensé que quand le discours institutionnel s'unit au racisme de bar, alors l'horreur, l'inhumain, peut recommencer.

Alessandro Dal Lago, sociologue:

"Sur les étrangers et les nomades se déversent l'insécurité économique ou existentielle, la peur de l'avenir, la fin des illusions européennes. Partout, une classe politique cynique et aventuriste peut exploiter le mécontentement pour se gagner l'opinion, cela ne lui coute rien."

Alors je me suis demandée quand la guerre économique qui sévit partout, dans tous les pays et entre tous les pays, sera t'elle vraiment dénoncée, et quand pourra t'on un jour juger dans un tribunal international les assassins qui sévissent à coups de devises, d'actions en bourse, de fonds de pensions et de spéculations vénales, sur le bien commun que nous avons hérité en partage?

Il faudrait sans doute que le peuple sédentarisé devant son écran, gavé d'images de destruction, de meurtres et de fornications, puisse s'émanciper des doubles contraintes déversées à tout bout de champ pour le paralyser.

On veut nous obliger à accepter des carrières de plus en plus flexibles en même temps qu'on nous promet un endettement à vie pour nous fixer dans une propriété grillagée.

On nous demande de travailler de plus en plus alors que les emplois cèdent sous l'informatisation, la robotisation et la délocalisation.

On nous demande de moins polluer tout en appuyant sur la pédale de l'accélaratueur pour booster la croissance.

L'afflux de contraintes contradictoires produit un état quasi catatonique.

Des siècles déjà qu'on extermine les nomades et les dernières tribus sauvages, eux qui ont soigné la terre avec abnégation et parcimonie, mais seulement quelques années pour que les voitures aient tout envahi, lesquelles stationnent partout et n'importe où pour gesticuler d'un super marché à l'autre et amonceler des poubelles et des contaminations que nous ne savons pas gérer, Stationnements débordants pour lesquels encore aucune loi n'a été inventée par Sarkosy, en vue par exemple d'épargner la santé des enfants des poussettes respirant à chaque sortie d'école les gaz mortels de leurs parents.

Alors à quand une loi contre la pollution en réunion, les crimes financiers en réunion et le rackettage en réunion du bien commun?

Pour moi, l'activité de marchand de biens n'est pas légitime: elle est fondée sur une vision obsolète et criminelle des ressources communes. Celles ci ne sont plus illimitées, et encore moins élastiques.

Nous avons désormais toutes les informations utiles pour procéder à la gestion sensée d'une répartition équitable.

La terre appartient à chaque être humain y naissant, et la nouveauté, la vraie modernité, c'est que contrairement à ce que les prédateurs historiques ont tenté de nous inculquer en instrumentalisant les religions, il n'y a pas de différence innée et absolue, de ségrégation atavique qui cloue au pilori définitivement une partie de malchanceux, il n'y a aucune justification, ni philosophique ni morale ni politique ni sociologique et encore moins génétique, au racisme, au sexisme, à l'élitisme, à la misère, à la relégation et à l'ostracisme.

Mais bien sûr, ma conviction ne cible pas les personnes en tant que telles, mais bien les statuts, les fonctions, à l'aune de l'objectif social et humain, et ce que je demande, c'est la remise en cause des privilèges et la cessation d'un sabordage généralisé de nos ressources.

Ce qui n'a aucune portée révolutionnaire autre que celle du bon sens et de remettre les choses à leurs places.

"Le siècle passé a été témoin des plus grands mouvements de population

dans l'histoire de l'homme.

Il est également témoin de la fin du nomadisme traditionnel qui nous accompagne depuis l'aube des temps: notre plus ancien souvenir humain.

Il existe une nouvelle sorte de nomades:

non des gens qui sont partout chez eux,

mais des gens qui ne sont chez eux nulle part."

Robyn Davidson. "Mes déserts".