« Ce n'est plus une exploration dans un but d'accumulation, mais véritablement un état d'admiration. Cette admiration de la sensibilité et des impensables possibilités sensorielles va peu à peu laisser la place à une admiration sans objet. Vous oubliez ce que vous admirez. Plus de place pour un admirateur.La lumière de l'admiration brule toute forme. Nous ne sommes que cela. »

Eric Baret. « Le seul désir"

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Vieil homme qui tâtonne de sa canne dans les feuilles mortes,

femme un panier au bras franchissant le ruisseau

pour rentrer dans le bois,

enfant jouant sous le ginkgo embrasé,

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chèvre aux pis luisants ruminant sous la treille cramoisie,

chat ronronnant au détour d'un porche ciselé de lierres nitescents,

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écureuil cabriolant de branches fauves en rameaux pourpres,

bébés lézards titillant une sauterelle assoupie,

coléoptères mordorés frottant les bogues éclatés,

grappes de châtaignes percutant le sol,

caillou lactescent échappé des rocs anthracites,

tout à coup, passants anodins du jour,

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je les vois comme ils sont,

princes de lumière!

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Ils habitent en majesté lumineuse dans le palais

où le soleil sacre la nature,

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où l'astre royal pose,

sur les frondaisons de l'archibondance sylvestre,

les joyaux mirifiques d'un diadème éphémère.

Et l'homme n'y est pour rien.

Colonnes d'arbres translucides,

camaïeux mordorés des ailantes en parvis vénitiens,

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balustres cascadant de vignes rouges,

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vitraux de feuilles luminescentes,

somptueux tapis d'étoiles végétales,

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trônes des monts dorés,

des pitons et collines diaphanes dans l'azur scintillant,

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escaliers-terrasses où vibrent des estampes jardinées,

auras éclatants d'arbustes en vestibules,

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guirlandes de baies carminées ruisselant de voutes séculaires,

couloirs de sous-bois phosphorescents

où butinent les ouvrières de la reine,

matelas safran de fougères cristallines

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où je titube sous la splendeur suspendue,

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cherchant ma robe de bal,

affolée par les dards vaporeux des rais de lumière,

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et l'avalement goulu, par la chlorophylle condamnée,

de l'or aérien. Ange_20Lumiere_20rose

Et l'homme n'y est pour rien.

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Salles de bains argentées où chante le clapotis,

où bullent les gardons, où pianotent les galets,

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où murmurent les scarabées sous les fagots,

boudoir d'une clairière moquettée de trèfles ventrus de pollen,

divans de mousse émeraude, où,

sans attendre la chair porteuse de phallus,

peinture

je me jette, me roule, m'enroule, me déroule,

alanguissante sous les radiances symphoniques de la création...

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Là, au lit de ma jouissance, la joie explose en extase,

le ravissement en félicité, la plénitude en éblouissement infini.

Et l'homme n'y est pour rien.

Confondue au milieu du palais de la reine,

je me demande seulement, d'un étonnement sans fond,

qui m'a sauvé ainsi de tant de perditions,

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me ramenant à comprendre, d'une évidence inconditionnelle,

que l'amour est là, a toujours été là,

et qu'il continuera au-delà de ma vie.

Et l'homme n'y est pour rien.

Pourtant, je me souviens

du bonheur d'un voyage auprès d'un homme,

je me souviens

 

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des chaudes sensations dans mon ventre et ma poitrine,

je sens encore les palpitations délicieuses de mon cœur,

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cette sensation enivrante d'une porte qui s'ouvre

sur un bouquet de roses,

l'aérosol invisible des phéronomes

exsudant ses effluves frémissantes,

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je me rappelle les chavirements,

les fluctuations onctueuses du désir,

je revis ravie cet embrasement aussi voluptueux

que les flammes écarlates du brasier de l'automne,

et quelle liberté j'avais d'attribuer ce pouvoir

à celui qui me côtoyait.

Je retiens comment je ne fixais rien, comment je laissais couler,

attentive au déliement des cordes,

observant l'amplitude atteindre ses apogées,

et comment la simple contemplation m'a comblé.

Jusqu'à ce que je vois clairement,

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comme une révélation péremptoire,

que si je ne cherchais rien, n'attendais rien, ne dirigeais rien,

si j'abandonnais toute volonté d'aboutissement

d'étapes et de conclusions, je pourrais aller encore plus loin,

que, lâchant tout espoir d'une d'une aventure personnelle,

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j'aborderais une force plus intense, plus profonde,

plus pleine, plus totale et plus absolue.

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Une force où l'homme ne soit pour rien.

Excepté évidement les variations Goldberg de Bach,

interprétées par Glenn Gould.

J'ai compris que si tout était vécu ainsi,

sans fuite et sans frein,

alors l'amour se transposerait,

qu'un être soit à mes cotés ou pas,

et c'est ce qu'il a fait, un transpercement du corps

comme si la matière s'était liquéfiée,

mutant les sentiments en fusion transcendante.

J'ai vu quels brins de lueurs éparses nous étions,

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éperdus dans l'attente du soleil,

  graines d'atomes cherchant à accomplir

la grande combinaison dionysiaque.

Être amoureuse n'est rien quand on est toujours deux,

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je le vois parce que maintenant, ce qui arrive,

dans mon cœur si petit,

 

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si étroit que j'ai peur qu'il éclate,

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c'est cet amour immense où l'autre est devenu le Tout,

et moi fondue dedans sans début et sans fin.

Plus de vœux qui corresponde à qui, à quoi j'ai besoin,

l'univers entier est devenu correspondance,

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et Bach le génie des lieux,

où l'homme est devenu Tout,

un danseur cosmique divinement chorégraphié

Voilà comment,

émergeant de la cathédrale sauvage aux arcades arborées,

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j'ai pu déposer sur l'autel du palais de la reine,

avec mon corset, les astreintes à ma véritable nature,

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et trouver la liberté.

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Pourtant, je n'ai pas de micro- puces implantées dans le poignet

pour décliner mon laisser-passer ou mon identité,

c'est juste la consistance de ma peau qui a changé de teneur.

Une peau immense et sans limite

par laquelle je sens vibrer les ondes du monde,

les frissons régénérateurs des saisons

en perpétuelle transformation,

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et ce souffle de l'amant qui approche,

mon amant universel qui me comble de caresses

alors que je n'ai rien fait pour lui plaire,

lui à qui j'appartiens de toute éternité.

Et je pleure, je pleure d'allégresse

au milieu de l'automne flamboyant,

sous les notes exquises du piano de Jean-Sébastien,

sculpté comme un diamant par la virtuosité de Glenn Gould,

parce que maintenant m'habite cette faculté de briser les écorces

et rencontrer la lumière au-dedans de chaque particule,

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d'épouser le bonheur qui ne tarit pas,

et d'adorer, muette et transie,

la présence éternelle de l'amour.