Je ne discute dans cet article que du point de vue de la défense des yourtes et de tout ce qui concerne le droit de vivre tranquillement dans sa yourte, et pas du tout de l'ensemble des propositions de la loi qui vient d’être soumise à l’Assemblée Nationale sous le titre :

« pour un tiers secteur de l’habitat participatif, diversifié et écologique ».

Cette proposition de loi  présentée par les trois députés verts Noël Mamère, Yves Cochet et François de Rugy,  sera votée (et refusée) ce jour, Mardi 8 Décembre.

Plusieurs points ont déjà été examinés,  mais mon propos concerne uniquement le titre 3, concernant « les dispositions relatives à la reconnaissance du statut de l’habitat mobile, diversifié et écologique ».

C’est en effet dans ce chapitre que nous avons pour la première fois entendu parler des yourtes à l’Assemblée Nationale.

Et malheureusement, disons le tout de suite, et c’est ce que je vais développer ici, dans un sens qu’un certain nombre d’habitants en yourte et moi-même ne corroborons pas.

Ces dispositions et ce titre reflètent le melting-pot et la confusion qu’une multiplicité de pratiques du logement alternatif génèrent dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le tiers secteur de l’habitat

Ce tiers secteur est sensé regrouper tout habitat qui se situe en dehors de la bipolarité du secteur privé du logement, entièrement livré à la spéculation et aux promoteurs, opposé de façon dramatiquement dichotomique au logement social dominé par les organismes HLM.

Entre le privé régi par le dictat au marché, et le public livré aux fonctionnaires d’Etat vendus au intérêts capitalistes de la construction et du bâtiment, il existe bien un tiers secteur du logement,  où se trouve pêle-mêle :

* les rebuts et les échecs de la politique libérale, constitués par la large frange de mal logés ou pas logés du tout, objets des dénonciations et mobilisations d’associations du droit au logement, réclamant le plus souvent des mesures d’urgence pour pallier aux drames actuels de l’exclusion et de la réléguation,

* les balbutiements d’une démocratie participative, portés par des collectifs se regroupant sur des projets solidaires d’autopromotion et d’autoconstruction d’habitats écologiques et sociaux,

* de nombreuses initiatives individuelles de prise en charge globale de sa vie, dans une posture de rejet de l’assistanat et de la ghettoisation catégorielle : projets de vie autonomes et cohérents où le logement est une maille d’une chaîne remettant en question fondamentale la marchandisation des besoins primaires. Ici, la pratique de l’habitat est engagement politique, considérant le droit au logement, comme le droit à l’alimentaire, à la terre, à l’eau et à l’énergie, biens communs de l’humanité, nécessitant une lutte de réappropriation par les usagers.

Evidement, ces différenciations se rencontrent et se recoupent entre elles en beaucoup d’endroits, mais les appréhender ensemble, sans avoir au préalable identifié les spécificités et les originalités de chaque situation ou de mode de vie, qu’il soit subi ou choisi, engendre une confusion préjudiciable des revendications et des pratiques expérimentales. Si je situe les yourtes au niveau des initiatives privées engagées, je partage entièrement la dénonciation de la politique du logement du DAL et autres associations socialement impliquées sur le terrain de l’urgence qui font un travail indispensable..

Tout en étant solidaire de ces luttes, je revendique cependant la sortie de la stigmatisation de la précarité, pour redéfinir une notion de droit à la dignité, pas une loi, qui s’affranchisse de la consommation obligatoire d’un certain nombre de normes, que ça soit en salubrité, équipement ou affiliation aux réseaux d’énergie. Une dignité qui passe par un sentiment assumé de dépendance, de responsabilité et de solidarité avec les peuples mis en danger par les pratiques outrancières du développement et du confort des sociétés occidentales.

C’est pourquoi, en tant qu’autoconstructrice et habitante en yourte depuis quinze ans, pionnière en France de ce mode de vie, exemple d’expérimentation concrète du mouvement politique des objecteurs de croissance, je ne me reconnais pas dans l’appellation alambiquée ci-dessus, «habitat mobile, diversifié et écologique » et encore moins dans les revendications exprimées par  Messieurs Cochet, Mamère et de Rugy sur le point précis des yourtes.

Ceux-ci, en voulant faire reconnaître à juste titre le droit à l’expérimentation, à l’accompagnement à l’innovation, et faire cesser l’inégalité de traitement et d’application des textes et lois sur le territoire, proposent de rajouter de la loi pour faire respecter la loi….

Or si les lois du droit au logement ne sont pas respectées actuellement, et si les habitants en yourtes sont attaqués dans les territoires, c’est bien parce que le gouvernement de droite n’a aucune volonté politique de faire respecter les droits élémentaires des citoyens, et laisse libre cours aux mauvaises volontés et aux harcèlements. . Allant jusqu’à couvrir des pratiques de criminalisation de la pauvreté qui sont intolérables. Et c’est bien la frange la plus réactionnaire de cette politique des riches et des nantis couverte par nos dirigeants, qui s’érige quasiment au-dessus des lois, que nous retrouvons dans nos campagnes quand nous choisissons de nous installer en autosubsistance ou artisanat dans nos tentes. Une sorte d’élite fonctionnariale imbue de son pouvoir et de son impunité outrepasse allègrement les limites juridiques instituées par les victoires des luttes populaires. Cette élite locale ou régionale, confortée par des lois constitutionnelles grevant de plus en les possibilités de démocratie directe, ces élus et fonctionnaires obtus qui outrepassent leurs fonctions et cautionnent discriminations, xénophobies et communautarisme dans leurs secteurs de pouvoir, savent bien que ces lois de solidarité et de justice ne seront pas appliquées si les usagers ne les réclament ni ne les défendent, ce qui arrive souvent du fait de l’isolement ou de la pauvreté.

C’est le cas de la plupart des dossiers litigieux actuels:

à Arrout, c’est un voisin de la yourte, fonctionnaire de la DDE, qui utilise ses relations et ses connaissances contre cette tente accusée de dénaturer (!) sa luxueuse villa.

 A Bussière, c’est le racisme affiché d’un maire qui le pousse à mener une guerre d’élimination des populations différentes, entraînant son conseil municipal dans des poursuites à la limite de la légalité, après avoir couvert des violences et des menaces physiques.

A Barjac, c’est le refus d’un maire d’ouvrir un robinet d’eau pour une famille de yourteurs, et quelques encablures plus loin, à Tharaux, encore une mairresse qui refuse à un yourteur l’accès à un compteur et le droit de vote.

 En Ardèche, des jalousies foncières ont poussé des conseillers municipaux à fermer une fontaine publique pour faire décamper une yourteuse dont ils avaient déjà refusé l’inscription de l’enfant à l’école. Après son départ, on découvre que c’est un policier qui a exercé des menaces qui veut acheter la parcelle….

Quelle loi pourra donc empêcher la connerie et la méchanceté?

Pour que les lois déjà en vigueur soient appliquées, il appartient à la société civile de résister aux attaques des manipulateurs de la loi du plus fort. Et donc de développer une stratégie de résistance.

Or pour l’instant, aucun débat collectif des habitants en yourte n’a débouché sur une prise de décision commune en matière d’organisation de nos luttes.

Pour la bonne raison qu’il n’existe pas actuellement de structure des habitants en yourte capable d’élaborer une représentativité démocratique et une ligne de défense cohérente de ce mouvement.

C’est pourquoi je ne devrais pas m’étonner que les députés verts aient repris une rumeur fausse
dans leur proposition de loi, en proposant la mesure
«sortir du permis de construire pour les yourtes».
 Je ne devrais pas sauter au plafond tellement je suis confondue par l’erreur manifeste d’information
qui a été transmise à ces députés…..
Je ne devrais pas chercher à savoir d’où vient une telle proposition, jamais débattue par le peuple des yourtes…
.
Je ne devrais pas m’inquiéter quand j’entends Halem déclamer:
« Nous avons demandé que le travail avec les techniciens du ministère puisse continuer
afin de faire avancer le "statut d'expérimentation"
et
le cadre pour sortir les habitats éphémères ou mobiles de l'obligation du permis de construire.: accordé»….

En effet, les yourtes n’ont pas à sortir du permis de construire pour la bonne raison qu’elles n’y sont jamais entrées !

Je n’ai cessé de le dire ici et ailleurs, et je le répète malgré qu’il semble que la surdité soit volontaire, la notion juridique de mobilité ne s’applique pas aux yourtes, tentes démontables, non pourvue de roues en état de marche. La demande ci-dessus est donc invalide et inopportune et ne sert qu’à embrouiller davantage une situation déjà bien confuse. Que certains aient besoin de se faire mousser par les chefs réunis à la capitale, je veux bien le croire quand je vois l’insistance déployée pour enfermer dans un cadre sécuritaire des habitats qui sont les derniers îlots de liberté de ce pays.

Je parle là bien entendu des yourtes non récupérées par des entreprises de constructeurs qui fabriquent des maisons à ossature bois, concurrentielles sur le marché du logement dit durable, «yourtes en dur»qui n’ont plus grand-chose à voir avec les tentes rondes vernaculaires que se sont appropriées les habitants en modestie. Il s’agit là d’une récupération de plus de la part de rêve de la très simple yourte originelle.

Yourte qui, je l’ai déjà dit plusieurs fois, ne tombe en aucun cas dans le qualificatif d’éphémère, puisque bien au contraire, elle est un modèle unique et exemplaire de durabilité: aucun autre habitat dans le monde entier ne peut se vanter d’avoir comme elle traverser trois millénaires sans un accroc!

Le fait de ne pas dépendre du code de l’urbanisme et du code de la construction, qui nous ignorent, est donc une chance!

Jusqu’à présent, aucune loi n’emprisonne les yourtes dans un statut réglementaire, puisqu’étant des tentes, elles dépendent de la législation du camping, qui stipule qu’en France, en dehors des zones protégées, le camping est libre.

Dans une précédente réponse ministérielle faite à Mme Gaillard, d’ailleurs une des six députés présents au débat du 3 Décembre, le ministère public avait répondu qu’il n’y aurait pas de nouvelle législation spécifique pour les yourtes, et je dois dire que, rassurée, j’en étais fort aise! Quelle ne fut pas ma stupeur en voyant passer dans cette proposition de loi, issue à priori d’alliés du peuple, des appels à la sécurité pour flanquer autour des yourtes des barbelés constitutionnels!

Car dans ce relatif vide juridique actuel, nous jouissons d’une certaine liberté, et en premier lieu, de la liberté de démontrer la pertinence de notre mode de vie.

Comme toute liberté s’exerçant en société de manière ouverte, elle se heurte aux veilles peurs, incompréhensions, et rejets de tout ce qui s’accroche aux veilles valeurs.

Quand on innove, il faut s’attendre à la réaction des veilles habitudes. Ce terrain de l’équilibre à trouver entre tradition et modernité est d’ailleurs une des plus passionnantes aventures qui bouillonnent sans cesse à l’intérieur de la société.

Cette liberté actuelle des yourtes est donc souvent contrée par des intérêts particuliers que certains élus mal embouchés relayent, quand ils n'en sont pas à l'origine, en utilisant abusivement des menaces et des procès par voie d’organisme publics tels que le DDE.

Ces conflits d’intérêts peuvent se régler par les voies judiciaires, si tant est qu’on se donne la peine de se défendre correctement, et n’ont pas besoin d’une loi nouvelle, ni d’un cadre contraignant, pour que les habitants en yourtes puissent assumer leur mode de vie émancipatoire.

Nous n’avons pas besoin d’une loi, pas besoin d’un cadre normatif, nous avons besoin de nous mobiliser pour défendre les libertés qu’il nous reste.

Aujourd’hui en France, on peut installer sa yourte librement où on veut, en dehors de toute infraction volontaire au droit de propriété évidement. Droit de propriété qui ne cesse de s’étendre pour nous faire perdre tout espoir en un monde locatif partagé.

Il n’existe, en dehors des lieux protégés, aucune interdiction d’installation des yourtes. Il n’existe aucune loi pour contraindre, obliger, caser, demander des comptes, faire démonter, expulser la yourte dont on a fait sa résidence principale.

Et c’est très bien, je le dis, c’est une grande chance. De même qu’il n’y a plus beaucoup d’endroits dans ce pays pour exercer sa liberté, de même il n’existe plus que très peu d’espaces non réglementés.

Or, c’est bien dans ces interstices « sauvages » que se développent des expérimentations innovantes, à l’abri de tout compte rendu arbitraire et obligé. C’est bien dans ces interstices spontanés que s’exercent et s’éduquent de nouvelles issues de sortie du capitalisme!

Quand des habitants en yourtes sont attaqués, leurs agresseurs ont toujours objectivement et légalement tort.

En général, ces agresseurs le savent, mais préfèrent en toute conscience céder à la pression d’intérêts privés mercantiles ou serviles, et se servir de leur force. Ils savent que souvent ceux qu’ils attaquent n’ont pas les moyens de se défendre, et ils en profitent. Ce qui implique des intimidations musclées et des coups juridiques particulièrement retors, auxquels les yourteurs isolés cèdent trop souvent, par manque de solidarité organisée pour leur défense. (Démontage de yourtes après intimidations policières, par exemple, les forces de l’ordre étant envoyées abusivement par des élus coupables d’abus de pouvoir.) Ils peuvent même gagner des procès, même s’ils ont tort, simplement parce qu’ils ont plus de moyens à leur service.

Ce qui ne change rien à la profonde légitimité de l’habitat participatif, modeste et léger.

Et voilà que des militants frénétiques, certainement bien intentionnés du reste, s’autoproclamant porte parole du peuple des yourtes, sans aucune consultation collective préalable, tendent aux autorités le bâton pour nous faire battre!

Personnellement, je n’aurais jamais pensé que les adversaires des yourtes, qui ont harcelé ces dernières années différents ministères pour tenter d’obtenir une législation répressive cadrant les yourtes, obtiendraient si rapidement une complicité de la base citoyenne!

Et il semble que les Verts ne perdent pas une occasion pour reprendre à leur compte des combats pionniers qui les valorisent…quitte à s'emmêler les pédales dans un foisonnement anarchique de revendications.

Ceci dit, je préfère penser qu’il s’agit de malentendus et de remontées intempestives de fébrilité activiste exacerbée plutôt que de trahison.

Il serait donc bon que le peuple des yourtes puisse définir une proposition de débat qui puisse déboucher sur une réelle décision collective des habitants en yourte, et que ceux-ci puissent disposer d’une information non partisane et non manipulée.

Stratégiquement, nous pensons que chaque individu doit se définir lui-même librement, puis chaque collectif se regrouper librement autour d’une préoccupation commune, avant de se fédérer et de s’affilier à des fronts communs plus vastes.

C’est la même problématique que ce qui doit relier le local au global: la diversité et la richesse des besoins, des expériences et des expressions de la base, ainsi que l’élaboration concrète sur les territoires des pratiques et usages socialement émergents et utiles, reliés à l’échelle humaine par une démocratie directe, est ce qui fonde la vitalité et le sens de la globalisation.

L’unité ne peut se faire que si chacun sait qui il est, et n’attend pas des autres une solution toute faite pour combler ses manques, ses vides, ses irrésolutions, ou pire, la solution de celui qui parle le plus vite, le plus fort, ou atteint le plus vite la capitale pour y planter son besoin d’être reconnu, enclenchant ainsi des processus de récupération que nous ne maîtrisons pas.

La pratique du mode de vie en yourte est suffisamment physique, proche de la nature, des préoccupations villageoises, et de la réalité immobilière des communes rurales, pour générer de la part de ses initiateurs des avis sensés dignes d’être écoutés. Il ne s’agit pas là, en aucun cas, d’élucubrations intellectuelles concoctées dans des bureaux par des utopistes de salon. Encore moins d’idéologie technocratique forgée par des « experts » scientifiques chargés de faire remonter suffisamment à temps les pratiques marginales d’un peuple insoumis, vers l’œil biométrique du pouvoir.

C’est pourquoi, le monde des yourtes, qui développe des spécificités bien particulières, doit, pour pouvoir partager ses richesses, et contracter des alliances, identifier ses valeurs.

C’est pourquoi, il n’est pas recommandé que, dans un premier temps, cette identification se fasse en fusion avec d’autres sortes d’habitants, qui ont d’autres problématiques, même si elles sont souvent proches.

A la Frenaie, en Octobre 2009, nous avons commencé à poser quelques mots fédérant un certain nombre de nos valeurs. Ce processus n’en est qu’à ses débuts, et toute conclusion sur ces prémisses serait trop hâtive et non respectueuse d’un temps commun d’élaboration.

C’est pourquoi, l’absence de consultation et de concertation du peuple des yourtes avant d’en venir à une proposition de loi qui engage notre avenir n’est pas adéquate, et ne peut emporter notre adhésion.

Nous refusons l’état d’urgence qu’on nous soumet régulièrement pour nous prononcer sur des dossiers qui engagent nos vies. Nous voulons avoir le temps de nous organiser, de nous auto-déterminer, sans qu’on nous mette la pression sous prétexte d’emplois du temps  surchargés d’acteurs officiels ou d’activistes dont l’agitation perpétuelle nuit sérieusement à la réflexion.

Nous demandons que toute revendication transmise aux instances légiférantes concernant les habitants en yourte soit issue prioritairement des associations qui ont un mandat de représentativité validé par des collectifs d’habitants et usagers de la yourte.

Nous n’avons pas besoin de techniciens payés par l’Etat pour vampiriser et contrôler nos pratiques en sortant des dossiers savants sur nos conditions de vie. Nous avons besoin de nous retrouver sur des socles communs vécus, pour lutter ensemble pour un monde habitable.

L’une de ces valeurs, et là, je sais que certains vont se fâcher, mais tant pis, je ne suis pas dans la polémique mais dans la recherche d’une transparence pour la défense des intérêts des habitants à l’année en yourtes, l’une de ces valeurs est politique et écologique: une grande majorité d’habitants des yourtes choisit ce mode de vie comme alternative au capitalisme et expérimente la sobriété, l’autonomie énergétique et l’empreinte écologique décroissante, en refus du monde du pétrole, identifié comme attentant gravement au climat, et particulièrement aux pays pauvres qui payent les excès que nous commettons en perpétuant la civilisation de l’automobile.

Les objecteurs de croissance qui vivent en yourte, alignant ainsi leur vie quotidienne sur l’étoile du berger de leur utopie politique, sont souvent bien impliqués dans leur territoire et ne se considèrent pas du tout comme des nomades. Ils ne veulent pas partir et errer, sachant souvent à leurs dépends que la multiplication des ruptures intensifie l’isolement et l’incapacité à se construire des réseaux d’entraide. Ils ont le désir de cultiver la terre, de s’installer en entreprise individuelle, de s’intégrer dans l’organisation de leur commune ou leur région.

C’est la raison pour laquelle, par cohérence politique, nous ne pouvons nous allier moralement sur la défense des habitats mobiles ( camions, caravanes, mobilhomes), dans la mesure où ces cages de Faraday ambulantes ont une dépendance au pétrole gravement source de prédation forcenée du Nord sur le Sud, et une facture énergétique et polluante catastrophique pour l’ensemble de la planète.

Là, je parle en personne qui sait ce que c’est que d’aller chercher son eau en bidons tous les jours à pied…. pas en diplômée « Es habitats durables» intervenant sur un sujet porteur insolite.

En conséquence, nous n’admettons pas que soit utilisée, récupérée et manipulée la bonne image écologique des yourtes, pour alimenter la confusion sur d’autres sortes d’habitats et masquer des pratiques qui n’ont rien d’écologique ni de social.

Voir le programme d’Halem- « sortir les résidences éphémères et mobiles de l'obligation de permis de construire en tenant compte de leur caractère réversible, leur bilan écologique intéressant…» Pour l’instant, les résidences mobiles ne nécessitent à ma connaissance qu’un permis de conduire… Quand à la ferraille que des milliards de bagnoles abandonnées laissent pourrir dans les immenses décharges à ciel ouvert que plus personne n’arrive à gérer, elles ne servent à rien d’autre qu’à hypothéquer l’avenir de nos enfants et perpétuer le productivisme débridé dont le capitalisme a cruellement besoin. Soixante dix millions de véhicules neufs qui déboulent chaque année sur la planète terre, que ça soit pour circuler ou habiter, reste des centaines de millions de tonnes de carcasses non réversibles au bilan écologique pas intéressant du tout….

Autres valeurs à porter à la réflexion du monde des yourtes, que j’ai déjà abordé dans ce blog ou aborderais ultérieurement:

la réappropriation par les femmes de l’auto-construction de leur foyer, la dimension culturelle, artistique et spirituelle de ce type d’habitat….

Pour ce qui concerne la tactique et les moyens, nous ne voulons pas d’un moratoire sur les procès en cours.

En effet, ces procès reflètent bien les contradictions, les injustices, les rapports de force et les conflits d’intérêts qui composent la société civile, ils aident à la construction de notre identité et nous permettent de nous organiser.

Ils sont souvent un moyen d’expression privilégié de la « vox popular » et leur médiatisation est utile pour faire évoluer les opinions lessivées par la pensée unique.

Ils font évoluer le droit, à la condition siné qua non qu’ils soient soutenus par l’ensemble de ceux qui auraient pu se trouver eux-mêmes sur les bancs du même prétoire, avec pour motivation la défense d’un mode de vie légitime et le partage d’une même cause. Ils placent l’agression en terrain public, empêchant des menées obscures, des attaques physiques contre les plus faibles, des attaques aux biens des personnes vivant différemment, en situant le conflit en pleine lumière dans la sphère publique, politique, sociétale, constituant par là une sorte de protection contre l’arbitraire de règlements de comptes privés.

D’autre part, on ne peut espérer construire une voie nouvelle sans lui apporter son investissement personnel.

Pour les gens des yourtes, ces investissements sont souvent un engagement personnel global dans un mode de vie solidaire et éthique, basé sur des valeurs de fraternité et d’intégrité, de non-violence et de responsabilité de ses actes.

Or il est très facile de déblatérer sur ces valeurs et de les appliquer quand on est en sûreté dans un parc bien gardé ou dans une réserve rurale, mais beaucoup plus difficile quand on subit des agressions et qu’on doit assumer des combats inégaux pour défendre ses idées, son existence et son toit.

En ceci, la voie de la yourte utilise les procès comme un terrain d’exercice de nos valeurs. Il ne s’agit qu’accessoirement de gagner, il s’agit avant tout de se mesurer à la réalité qu’on entend intégrer et faire entendre nos propositions de transformation.

Il s’agit de garder la tête haute au milieu des coups bas, de persévérer dans l’emploi des moyens honnêtes pour justifier nos choix, et de se tenir dignement dans ses mocassins. C’est l’occasion d’apprendre à respecter son ennemi, sans souscrire, et encore moins imiter ses méthodes sournoises et malveillantes. Si nos adversaires n’hésitent pas à mentir, calomnier et faire jouer de sombres connivences, gangrenés qu’ils sont par la compétition généralisée, nous nous plaçons sur le terrain de l’humain, du lien, de la gratuité, de la convivialité et du bien commun.

La stratégie consiste donc surtout à préserver ces valeurs au pire de la lutte.

Je ne dis pas que nous devons aller au devant des procès, comme le font d’autres mouvements sociaux et politiques, tels que les Déboulonneurs, militants qui s’en prennent à la publicité et utilisent le prétoire comme une tribune politique.

Je dis simplement que quand ces procès sont là simplement parce que nous entendons assumer pleinement nos convictions, nous devons nous y préparer et mobiliser en conséquence pour en tirer tous les fruits possibles. Car la satisfaction de participer, à son modeste niveau, au développement de la conscience d’une cause collective qui dépasse largement la simple histoire personnelle est finalement aussi gratifiante qu’un succès juridique.

Nous ne voulons pas non plus d’une suspension des expulsions dans l’attente d’une hypothétique loi plus juste, nous voulons une interdiction  totale d’expulsion pour tous, une suppression définitive, et même la criminalisation, de toutes les expulsions pour cause de pauvreté.

 Et je ne dis pas cela légèrement, puisque je suis moi-même sous le coup d’une mesure d’expulsion, et que je me trouve dans l’obligation, pour laisser place aux spéculations de marchands de biens, de transporter sur mon dos ma maison dans un coin plus éloigné. Je n’entends pourtant pas bénéficier de faveurs alors que tant de familles sont jetées à la rue par ce scandale ignominieux de l’expulsion pour pauvreté, qui perdure dans ce pays.

Afin de poser des bases à ce débat et élaborer une stratégie commune qui porte la volonté de personnes concernées par l’habitat en yourte, un collectif cevenol d’habitants et usagers des yourtes a décidé de se structurer en association: une réunion de fondation d’une coordination se tiendra au Cantoyourte à Bessèges le 8 Janvier prochain.

Sylvie Barbe, auteure de « Yurtao, la voie de la yourte »

Porte parole de l’association  « Demeures Nomades » qui gère un camp de yourtes en Cévennes, et d’un collectif en formation d’habitants et usagers de la yourte.