Il y a des yourtes en Mongolie qui ne sont pas chauffées parce que les gens n'ont pas de bois, pas d'argent, et il fait moins quarante dehors.

P1020587

Il y a en France des personnes abandonnées par nous tous, peuple de ce pays qui ose encore se réjouir de son fronton de Fraternité, des personnes qui chaque hiver meurent toutes seules dans la rue, de froid.

resigne

Moi, je suis sous ma yourte, il ne fait pas chaud, mais je sais quelle chance j'ai.

Il fait même très froid, mais on s'habitue au froid si on peut se couvrir, chauffer sa soupe sur une flamme, et surtout si on voit l'intérêt de survivre jusqu'au printemps.

jub_vre

Maintenant, mon huile est figée, sans mitaines, je pourrais pas taper un seul mot sur mon clavier, mais c'est les endroits surchauffés que je ne supporte plus, ces endroits à l'envers, déboussolés, où il faut vivre en hiver comme si on était toujours en été.

C'est comme avec la pilule, des femmes sans règles, sans rythmes, contrôlables, qui peuvent plus rien refuser, ça peut se prendre tout le temps quand on veut, à la moindre pulsion, plus de barrières naturelles, l'homme est le maitre partout, il a même réussi à éteindre les étoiles pour être sûr de toujours marcher droit.

solar_led_shoes_11

Le matin, il fait moins dix dehors, sept dedans, j'enfile rapido mes sept couches de vêtements, mes collants et mes guêtres, mes galoches fourrées trouvées à la croix rouge pour deux euros, trop grandes mais tant mieux pou mes triples couches de chaussettes,

P1060944 et je suis heureuse, j'ai le cœur rempli de sérénité et de reconnaissance pour cette nouvelle journée qui commence.

Parce que je sais qu'aujourd'hui, je vais travailler à quelque chose d'utile et de sensé, parce que je vais pouvoir aller voir mes amis et mes voisins si j'en ai besoin, répondre à des internautes qui me sollicitent, débroussailler un bout de terre pour y poser ma yourte en vue de mon expulsion, et j'aurais l'impression d'exister pour quelqu'un, pour quelque chose, pour une cause juste, un but louable, et j'aurais l'impression que mes projets sont cohérents et je serais motivée.

23518381_71030e918e

Mais à chaque Noël, c'est pareil, je n'y arrive plus.

Pourtant je ne suis pas malheureuse, bien au contraire.

Il y a quatre ans déjà, j'ai perdu un enfant, une fille que j'aimais et que j'admirais, mais j'ai surmonté mon chagrin, et depuis ce fond touché, la vie est devenue une sorte de sursit merveilleux, un cadeau de chaque instant.

J'aurais pu être terrassée par la culpabilité de survivre à mon enfant, mais j'ai eu la chance d'avoir un père qui m'en a délivré. Un homme formidable qui a choisi d'accompagner lui-même sa petite fille de l'autre coté du monde et qui, en partant avec elle, a fait de sa propre mort un don total.

Mais à Noël, devant les vitrines pleines de rubans et de lampes, dégorgeantes d'objets clinquants, j'ai envie de vomir.

810171

Heureusement, j'habite un village pauvre qui ne peut se permettre ces excès. Un village où je ne vais faire mes courses qu'une fois par semaine, avec mon petit traineau à roulettes de mémère, et heureusement, on est jamais obligé d'avaler ce qui nous rend malade.

Mais quand j'entends à la radio, entre deux résultats de match de foot, la mort d'un homme sans domicile en plein centre ville de Bordeaux, une larme tombe dans mon bol de riz.

Je les croyais taries, mes larmes, je n'ai plus pleuré depuis que la colère a remplacé la tristesse du deuil, et je suis toute étonnée de cette émergence d'émotion, de ce gouffre qui palpite derrière mon œil mouillé, prêt à se déverser en cataracte. Je me demande si c'est de honte ou de compassion, ou de ce genre de colère récurrente qu'on arrive pas à exprimer et qui fait boule dans la gorge.

Je suis invitée par mes amis à passer Noël dans une grande maison bien chauffée, mais je sais déjà que je n'irais pas.

Il y a ici des tonnes de petits vieux déguenillés que la famille a oublié et qui seront seuls à Noël. Pas plus ce jour là d'ailleurs que les autres, ils seront devant leur poste de télé, leur seule distraction, à s'enfiler comme des drogués tout ce dont ils sont à mille lieux, et il n'y aura pas un seul être humain proche ce soir là, avec une parole, un geste, pour compenser cette mascarade macabre.

J'irais.

J'irais rendre visite à cette petite vieille qui,

vielle_dame tous les jours, sort de chez elle avec son vieil imperméable non doublé, ses collants troués, son mouchoir crado, et va chercher un morceau de bois le long de la rivière pour son feu. Elle le traine derrière elle, et ne veut pas qu'on l'aide. C'est là que je discute avec elle, que ses joues ridées remontent, que ses yeux me rappellent quelle vivacité elle a du avoir. Elle a plus de quatre vingt ans et elle scie sa branche toute seule, elle monte son petit tas de buchettes toute seule.

J'ai cousu un petit cœur en tissu pour elle.

Normalement, j'aurais du le garder pour mes enfants et petits enfants, mais franchement, quand je vois le nombre de cadeaux qu'ils vont entasser encore dans leur chambre, leurs yeux indifférents et blasés passés la brève satisfaction d'en avoir eu autant que la sœur ou le cousin, je me sens incapable de participer à cette débauche. Même si elle est repeinte en vert.

le_pere_noel_s_habille_en_vert_940x705

Eux, ils savent que je les aime.

Alors voilà, c'est simple, je n'y arrive plus.

Finalement, tout est simple. Un jour, on n'arrive plus à faire semblant, à faire comme tout le monde, et on va, sans regarder en arrière ce qu'on laisse, où son cœur nous mène.

Un qui m'aime pas a maugréé dernièrement: «Faut toujours qu'elle fasse jamais comme les autres.» J'aurais pu lui répondre, bien que ça soit pas vraiment vrai, puisque de plus en plus se radicalisent, mais il l'aurait mal pris, faut toujours que les autres fassent jamais comme moi, qui me donne toute entière à mon rêve.

699613

Ce rêve que je porte en moi, ce quelque chose de tranquille que j'aimerais réaliser avant que mes forces déclinent, un rêve que Noël ravive, un rêve dont je voudrais poser bientôt les premières pierres.

Un rêve qui voit des yourtes ouvertes partout le soir de Noël, des yourtes avec un bon poêle à bois dedans, des coussins autour, pour accueillir ceux qui ont froid.

lanterns

Des yourtes fabriquées par des petites mains, une ronde de mains qui ouvrent le cercle à ceux qui sont seuls, démunis.

Je voudrais les voir sortir les mains de leurs poches et se brancher sur la chaleur qui circule. Pour qu'un jour ils sachent qu'on peut toujours planter les piquets de sa tente quelque part où la forêt offre son bois, même si c'est interdit.

D'ailleurs, c'est toujours interdit quand on a pas pu devenir propriétaire, c'est fait exprès pour payer ceux qui sont bien intégrés dans le système à pratiquer des expulsions en masse.

Ils sont bien capables de monter des yourtes sur les grands marchés de Noël maintenant,

noel_village_des_contes_9039x1 et même de les couper en deux et de les arroser de lait de jument pour attirer l'acheteur, c'est la grande mode cette année, et ils ne savent pas quoi inventer pour détourner, profaner, et barder de séductions ce qui aurait du rester une maison sacrée.

Ils chauffent ces yourtes de parade avec de grandes colonnes de feu qui polluent atrocement le ciel, pendant qu'au bout de la rue, un homme qui n'a nulle part où dormir grelotte. Et ils se plaignent parce qu'ils n'ont pu mettre des chameaux dans les couloirs souterrains pour attirer un peu plus encore le chaland....

Cette débauche de yourtes sur les marchés, c'est l'aboutissement hideux de cette croissance qui transforme tout bâti, tout édifice, tout refuge, en temple de la liquidation.

image04

Seule compte la dissolution de toute la matière et de tout le vivant en flux monétaire.

C'est là qu'on vient se faire saigner

de tout ce qui constitue son humanité.

forgiser2

On voit partout étalées les gouttes et les flaques de sang de cette perfusion volontaire, une vomissure rouge avec de l'écume blanche, ces abominables Pères Noëls en plastique suspendus entre deux guirlandes sur toutes les devantures.

Les yourtes, maisons vernaculaires inventées par le génie humain pour survivre dans la steppe par moins quarante, ne sont plus que marchandises dévoyées dans les centre villes en feu de l'Occident.

Les objets, sous ces yourtes dégoulinantes de luxe, ne sont plus que des amalgames perfides, des sortes de vaccinations pour se prémunir de l'angoisse d'être exclu du système. Surtout ne pas être au bord, d'où l'on risque d'être éjecté. Se tenir au milieu de la foule et ramener chez soi le plus possible de matière pour empêcher le vide.

Pas un pour s'écœurer de cette idolâtrie de l'obsolescence qui a transformé le monde en immense tableau de bord d'où l'ont peut tout commander.

Mais je n'en finirais pas de pester contre ce détournement systématique de toute valeur en corruption généralisée, on n'en finirait jamais de protester, de se lamenter, il y a un jour où il faut réagir, et cesser de se dire qu'on est trop petit et qu'on peut rien.

Un jour où il faut oser dire que ces yourtes volées à l'héritage universel, volées à tous ceux qui n'ont pas de toit, doivent revenir à ceux pour qui elles ont été inventées.

Un jour où il faut oser réclamer leur réquisition immédiate.

stokage1

Un jour où il faut oser clamer que ce scandale ne saurait perdurer quand tant d'héritiers directs sont à la rue, ce scandale de nos maisons spoliées pour servir d'appât et d'entrepôt funéraire aux objets-déchets ingérables de la folie capitaliste.

Un jour où il faut prendre ses rêves au sérieux.

Il ne s'agit certainement pas d'aller ramasser le degueulis des indigestions de ces gens qui se font vomir pour pouvoir repasser au buffet, il s'agit de faire autrement ailleurs, là où ils sont moindres, pas encore agglutinés, là où parfois des sages dans leurs jardins cultivent encore des fleurs sans engrais et sans pesticides, au fin fond de nos campagnes.

J'ai cette vision d'une grande chaine de personnes simples, qui n'ont pas besoin de soulager leur conscience, mais qui rejoignent naturellement ces petits artisans du quotidien dont chacun fait un geste pour construire une yourte d'accueil.

39109074_m

Je voudrais que l'on puisse tous imaginer que chaque maison réserve systématiquement une chambre ou une petite yourte pour accueillir le pauvre ou le voyageur.

fll

Qu'on imagine la résurgence de cette loi humaine qui interdit de refuser d'ouvrir sa porte à celui qui débarque du désert, une loi coutumière qui interdise à tous les architectes, tous les urbanistes, tous les bâtisseurs, tous les commanditaires, de concevoir une seule maison sans une pièce ou une yourte attenante réservée à l'hospitalité, à l'étranger.

De même qu'en mer tout bateau est tenu de porter secours  aux naufragés, de même tout vaisseau de terre devrait aller chercher ceux qui se noient et les ramener sur le pont.

Je voudrais que ça commence par nous, le peuple des yourtes, qui savons la précarité, qui savons combien il est difficile parfois de s'en sortir, qui avons fait ce choix de nous réduire pour trouver l'essentiel, mais aussi souvent, pour certains, le choix de survivre dignement.

Je voudrais que chacun qui construit sa yourte se rappelle que pas loin, il y a quelqu'un qui en rêve mais qui n'y arrive pas encore et qui a besoin d'un coup de pouce. Peut-être la première perche.

Donjon_de_Vez_3

La première branche à scier.

Un bout de tissu, une veille couverture.

Un sourire.

Je voudrais que celui qui fabrique sa yourte, celui qui construit sa gentille et super saine petite maison écologique et autonome,

gingerbread_earthship_7

inclue automatiquement dans ses plans la petite yourte de cinq mètres carrés au fond de son jardin qui offrira un gite à l'esseulé et au malheureux.

Il faut que ce ne soit plus une option qu'on abandonne aussitôt qu'elle effleure nos contingences, il faut que ce soit, à défaut d'évidence, une obligation.

Voilà mon rêve, et je rêve que maintenant on se rassemble, peuple des yourtes et peuple de France, pour construire ensemble cette utopie.

3063582

Allez, une petite vidéo d'une minute pour montrer comme ça peut être facile de fabriquer une yourte vite fait sans se prendre la tête, pour abriter quelqu'un:

http://www.youtube.com/watch?v=50Pgdji2oIs&feature=player_embedded

47389782_p