Trois heures trente six sous la yourte.

Mercredi 3 Aout 2011.

La terre tremble. Je me réveille.

Je sais exactement ce qui arrive.

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Sous la mince couche de mon matelas posé à même le sol, une secousse tellurique répand ses ondes vibratoires dans mon ventre. Sur le petit meuble de nuit, la lampe solaire frémit, sa poignée métallique entrechoque le verre. Le bruit cliquette doucement dans la nuit. Quelques secondes. Incroyablement longues. Un monstre remonte des profondeurs en grondant.

Je n'ai aucune peur. Plutôt une joie étrange. Un vieil amant me cherche. Je ne peux comparer cette poussée qu'à un acte d'amour tellement je le prends dans mes tripes. La secousse m'a envahi de l'intérieur comme un cercle orgasmique. C'est extraordinairement intéressant, passionnant. La vie souterraine, plutonienne, se réveille, à l'improviste, en plein milieu de ma plus profonde réceptivité.

J'ai déjà ressenti ça en Septembre 2004: mon lit, à deux heures quarante cinq, avait carrément valsé. C'était la première fois. Pourtant, je m'étais réveillé sans l'ombre d'un doute sur la nature de ce tremblement. J'ai téléphoné immédiatement aux pompiers. Ils ne m'ont pas cru, ils m'ont dit d'aller me recoucher comme si j'étais gravement malade du cerveau, et m'ont conseillé d'avaler un cachet anti-anxiolitique. C'était vexant, parce que je n'étais pas affolée, je voulais seulement faire un signalement. J'ai rappelé le matin, ils se sont excusés : le séisme avait pour épicentre les Pyrénées, c'était sérieux. Ici, les galeries de mines se comportent comme des soufflets.

Mais je n'ai pas eu peur.

Au contraire. Cette immense force chthonienne qui s'anime tout à coup, puissante, irrésistible, du fond des entrailles de la terre, remet tous les compteurs à zéro.

Je suis pire qu'une mouche, qui peut s'envoler si les murs s'écroulent. Pire qu'un vermisseau, capable d'adhérer au sol, de respirer dans les minuscules boyaux de la glèbe. Pire qu'un fétu de paille.

Une totale vulnérabilité, totalement intense.

Mais je n'ai pas peur.

Je suis dans une yourte, pas dans un bâtiment.

Au dessus de ma tête, quelques bambous et de la laine, des plumes et des bouts de ficelle,

du carton, de la paille tressée.

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Et tout à coup, je réalise.

Seule la lampe a bougé, qui est posée sur un meuble, posé sur le plancher, du coté du flanc de la colline, au plus près de la couverture sédimentaire. Aucune casserole, aucune théière, aucun saladier dans les hamacs de la cuisine, accrochés coté vallée, rien de ce qui est suspendu aux treillis et aux perches n'a cliqueté. La légèreté de la structure a tout absorbé. L'air dans les bambous a dissipé les vibrations.

La yourte est inébranlable.

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Un magnifique sentiment de sécurité m'envahit.

Si un arbre ne se déracine pas, si une crevasse ne s'ouvre pas sous mes pieds, la yourte est le meilleur des abris. Peut-être pourra-t-elle se déformer, se gondoler. Mais s'écrouler, c'est quasiment impossible.

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Donc, ne pas céder à la tentation de courir à la grotte, où les pierres de la falaise peuvent se disloquer et tomber.

Alors, allongée au sol comme une indienne cherchant à repérer par le son des galops la distance de ses poursuivants, j'écoute la parole rageuse de la terre qui m'a fait naitre.

Je sais qu'elle prévient. Elle prévient ceux qui écoutent.

Elle prévient que sa colère enfle, que sa fureur est prête à déborder et qu'elle ne répond plus de rien si les hommes continuent à saboter la terre.

Elle n'est pas contente du tout et bientôt, plus personne ne pourra l'ignorer.

Voilà du pain béni pour les militants: un séisme de magnitude 4,5 en Gard-Ardèche! Premier tremblement de terre dans cette zone jusque là épargnée par la tectonique active des plaques alpines, l'épicentre se situe exactement là où débarquent en douce les premiers camions de perforation pour explorer les gisements de gaz de schiste, à 50 km de la première centrale nucléaire!

Petite yourte éclaireuse, flanquée sur une falaise juste au-dessus d'une faille, elle alerte:

la lithosphère des Cevennes pourrait bien se chevaucher en dangereux plis et charriages sous les coups de pression, la faille se remettre à grincer, de sa propre faiblesse ou par toute activité anthropique...

Braves gens, à vos yourtes!

 

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