Avant, quand déboulait,

violemment et sans possibilité de négociations,

la saturation,

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je me réfugiais dans des monastères.

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Maintenant, je reste chez moi, au camp de yourtes.

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La petite tente en bambou, entièrement fabriquée de mes mains,

guidées par la vision d'une méditation inaltérée,

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est devenue mon monastère.

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Le rêve des débuts s'est réalisé.

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Le dernier journaliste que j'ai reçu avant de refuser les médias

m'a demandé comment je faisais pour ne pas m'ennuyer

dans ce désert.

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Après avoir empoussiéré sa belle voiture laquée sur la piste,

les quelques mètres gravis à pied l'avaient éreinté.

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Il ne pouvait envisager qu'on puisse s'ennuyer

dans la pagaille tonitruante du monde,

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dans ces brassages trépidants de controverses,

de conversations pleines d'opinions et de réactions,

sans jamais rien de profond.

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Je ne sais pas ce qu'est l'ennui quand je suis seule.

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Dans les distractions et les urbanités, je ne récolte que

la nostalgie de la solitude et des oiseaux.

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Il ne reste que l'ennui quand personne ne vous regarde dans les yeux,

trop aliéné par la dernière torture électronique de masse

qui oblige à parler et trace vos compulsions, une petite boite d'acier

qui sonne sans relâche pour empêcher d'exister par soi-même.

Ici, entre quiétude et activité, un rien me chamboule.

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Un coup de vent sur la toile de mon toit,

le thé qui frémit dans la bouilloire,

une musaraigne qui musarde dans le caniveau de la yourte,

une mésange picorant les fleurs de bruyère arborescente,

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un outil réparé, un muret remonté,

le vert cru des salsepareilles jamais fanées,

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l'escalier dégagé d'une restanque écroulée,

une fine averse sur mes plantations,

quelques gouttes de sueur au front,

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un bourdon dodu et velu suçant le fond d'une corolle de jacinthe,

un pin abattu, un cerisier planté, des champignons débusqués,

noyaux, coques et pépins collectionnés qui brillent au soleil,

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une allée défrichée et les racines des ronces séchant au soleil,

les rosettes appétissantes qui percent en terre inculte,

les bourgeons qui forcent les ramures,

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ma grotte de fougères

que le soleil rasant illumine comme une cathédrale,

d'où j'observe la vallée et les sommets.

Et mon cœur palpite encore et encore

pour des détails que seul le repos intérieur débusque,

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la nuée d'insectes au-dessus de l'arbousier,

la lumière oblique irisant les bannières turquoises,

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les fils d'araignée scintillant sur les rochers,

le craquement du grand cèdre,

un papillon virevoltant, l'herbe qui gazonne autour du fumier,

et les délicieuses culbutes de Samaskotché,

mon petit lézard toujours aussi espiegle.

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Et je m'exalte du ballet des passereaux se désaltérant dans un seau,

de la ligne épurée de l'Ikebana devant mon zafu,

de l'ébauche de topiaire que j'ai mis à grimper,

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des cabrioles du petit écureuil revenu,

de l'arbre renversé près de la source

dont la souche arrachée ouvre une baignoire providentielle pour les bêtes,

et le faisan surpris,

et mon crapaud que je sauve d'une étreinte reptilienne,

échappant à la couleuvre noire dont les écailles miroitent au soleil

sur son tas de cailloux, qui s'enfuit quand je déboule, que je rassure en riant.

Et enfin, l'absence de pression, d'obligation,

la suspension prolongée des bruits du village,

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un carré de chocolat au dessert,

une citation miraculeuse trouvée dans un livre,

et même le petit scorpion sous ma bassine.

Tout ce qui reste de l'holocauste de la nature par l'homme blanc est là,

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permanent, furtif, bruissant discrètement,

qui tisse autour de la yourte une auréole de lumière, au milieu de quoi

je respire la sérénité d'une vie simple et sans artifices.

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A la nuit tombée, seules deux bougies sur une coulée de cire perlée,

mes deux coudes posés sur la nappe, les mains jointes,

et le silence.

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Ce n'est pas une attente, c'est une jouissance tranquille

qui, lentement, devient plénitude.

Je ne suis pas amoureuse, il n'y a personne, ni là, ni en pensées,

et pourtant l'amour envahit tout.

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Deux bougies sur la table,

deux coudes posés sur la nappe et deux mains jointes,

un soir au coin du feu, dans une yourte.

Petites flammes jaunes dardées vers le ciel,

sans un bruit, sans un souffle,

pollen

bougies sur le chandelier doré à côté de mes coudes écartés,

soutenant mes mains jointes, et là,

dans cette yourte si fragile, si radieuse,

j'ai l'impression d'être au milieu du soleil.

yb vf