Dans une ville, à cause de l'asphalte, on ne voit jamais la terre. C'est pourquoi je n'habite pas dans une ville, bien que la norme de ma génération, qui a connu durant sa vie une multiplication par 4 du nombre d'urbains, est de s'enfermer dans des locaux éclairés artificiellement, climatisés ou surchauffés au nucléaire, de se menotter à un écran et, quand elle se lève, de se déplacer d'un point à un autre dans des véhicules hermétiquement clos.

Je vis à la campagne dans un bled abandonné par les pouvoirs publics qui n'ont rien fait pour s'opposer à la fermeture de notre ligne de chemin de fer, le 6 Juillet 2012, coupant l'ultime lien qui nous reliait à votre civilisation. Ce jour là, en tant que dernière voyageuse, j'ai fais signer mon billet par la préposée qui en avait les larmes aux yeux.

Que personne ne me traite d'asociale, je me suis battue depuis des lustres pour éviter ça, éviter aussi qu'ils enlèvent la dernière cabine téléphonique de mon quartier, éviter qu'ils remplacent notre brave facteur avec qui je rigolais bien par un vacataire interchangeable hyper pressé blindé sous son casque de motard, mais voilà, tous les pauvres attardés qui ont le toupet de vouloir encore habiter en zone rurale sont lourdement sanctionnés et finalement, s'ils refusent de se payer une bagnole très polluante, définitivement exclus du système.

Je n'ai plus de voiture depuis bientôt dix ans et je n'en aurais probablement jamais plus, car je refuse de trimballer une tonne de ferraille au dépend du climat, un, je n'en ai pas les moyens, deux, c'est moralement, écologiquement et socialement insoutenable. J'ai abandonné ma voiture lorsqu'elle m'a abandonné. J'ai compris le timing, et jamais séparation n'a été plus fructueuse. J'ai cessé de me déplacer pour de faux prétextes, répondre à des impératifs absurdes, ou simplement m'amalgamer au flux. Je n'avale plus et ne fait plus avaler les particules néfastes échappées de la combustion de mon moteur diesel, et donc n'entretiens plus mon cancer, et par la même occasion, celui des autres. Je sais combien la terre souffre de l'extractivisme forcené et le nombre de siècles qu'il a fallu pour qu'elle produise les hydrocarbures que nous dilapidons. Je ne veux plus entendre ses atroces gémissements et encore moins en être l'auteur.

Je ne prends jamais l'avion car je déteste le tourisme et ne sais pas aller chez les gens sans y être invitée. Je ne me sens pas capable d'assumer une empreinte énergétique qui s'envolerait pour rejoindre celle des vingt pour cent de terriens qui consomment quatre vingt pour cent des ressources. Je me déplace à pied, en vélo, en bus et en train, mais je suis obligée d'éviter les transports collectifs car tout le monde y dégaine impunément son téléphone portable, dont les ondes ricochent sur l'acier des parois comme dans une boite de Faraday, et ce qui pourrait être un beau voyage devient vite une torture. Je fais mes courses une fois par semaine avec un simple caddy ou une cagette sur mon vélo et monte la-haut sur ma colline en répartissant scrupuleusement mes charges et mes efforts, afin ne pas concocter la maladie des déménageurs, d'abominables crises d'hémorroïdes, taxées par les pouvoirs publics supprimant le remboursement des crèmes adéquates, de maladies du confort. Quand au covoiturage, si on a la chance de ne pas être pris en otage par un bavard ou un beau parleur qui vous taille la tête au carré, de toutes façons, on a droit au portable. Alors, je marche. Mais j'évite les endroits fréquentés, donc les vallées, car le dioxyde de carbone, surtout en été quand il s'allie à la chaleur, m'asphyxie.

Je n'ai pas de maison. J'ai une yourte. C'est une tente, et les autorités, qui ont coupé le train mais envoient régulièrement les hélicos encercler mon campement, disent que c'est pas normal d'habiter dans une tente dans ce pays. Ils me cataloguent dans les mal logés et les délinquants.

Or moi, dans ma yourte, j'estime que je n'ai jamais été aussi bien lotie et aussi heureuse. Je l'ai voulu, ma yourte. Je l'ai fabriqué toute seule, à une époque où personne ne savait ce que c'était. J'ai du faire semblant longtemps, me cacher, pour pas qu'on m'enlève mes enfants à cause de ma façon d'habiter. On m'a quand même enlevé mes enfants, je n'avais qu'à avoir assez de muscles pour mettre une raclée aux voleurs, ou assez d'argent pour payer un bon avocat. La pauvreté n'en finit pas d'être un prétexte de riches et de revanchards pour s'accaparer la chair fraiche exploitable. Quand j'ai arrêté de me cacher, on m'a fait deux procès et on m'a expulsé. J'ai démonté dans les temps. Je me suis installée un peu plus loin et j'ai juré que plus jamais je ne me laisserais chasser de chez moi car je ne suis pas une chienne. C'est clair, limpide, personne ne me sortira de ma yourte autrement que les pieds devant dans un cercueil. Je sais qu'on est de plus en plus nombreux à penser comme ça, à vivre comme ça. Je sais qu'il y a pas mal de filles assez farouches qui habitent tranquilles dans leur yourte sans faire chier personne, je sais le courage qu'elles ont déployé, et je les entend jurer comme moi, qu'elles s'immoleront par le feu si on les oblige à quitter le lieu de vie qu'elles ont choisi, où qu'elles resteront stoïques à se faire écraser par le bulldozer. Des Rachel Corie et des Mohamed Bouazizi, il y en a partout, surtout dans les endroits et les situations risquées. Voilà le genre de personnes qui peuvent tout faire changer. Des combattant(e)s du quotidien. Mais on a pas forcement besoin d'être mort pour réussir la révolution.

 Donc, vu que je campe dans la nature, je ne suis pas reliée aux monopoles de l'énergie et de l'eau. Les terroristes planqués dans les conseils d'administration des multinationales à triturer actions et fonds de pensions, qui exproprient le bien commun en le privatisant grâce aux règles de libre-échange ordonnées par l'OMC, le FMI et la banque mondiale, ont beau brouiller l'intelligence qui relie les œufs aux poules, le lait aux vaches, la nourriture aux forêts, l'eau aux rivières, l'air à la vie et la Terre à l'existence humaine, je suis responsable par ma consommation de la marchandisation des deux ressources vitales, la biodiversité et l'eau. Donc je ne bois que l'eau de pluie que je récupère dans des fûts sous ma yourte. Je n'ai pas de système d'épuration car j'ai éliminé de mes eaux grises ( avec lesquelles je peux arroser mes plantes puisque je ne me sers jamais de détergent et d'abrasifs chimiques) les eaux fécales porteuses de bactéries pathogènes, en utilisant des toilettes sèches. Je ne tire donc jamais la chasse puisque mes excréments se décomposent au fond de mes toilettes auto-construites dans une litière organique en sciure ou fougères déchiquetées.

Je n'ai que les astres pour m'éclairer, me donner l'heure et m'orienter, et l'huile de coude pour faire tourner ma chignole. Comme je ne veux pas valider la prochaine catastrophe nucléaire qui aura lieu, c'est mathématique, en France, je me chauffe au bois. Je n'ai pas de grosse tronçonneuse pour couper mes bûches. Seulement une scie. Et ça me suffit, car je passe l'hiver avec un demi mètre cube de buches et quelques bons pulls, vu que je n'allume mon feu que le soir après l'effort physique. Je supporte des températures de plus en plus basses, mais pas les locaux étouffants des édifices publics et des boutiques qui me déclenchent d'irrépressibles bouffées de chaleur.

Comme j'ai déménagé 63 fois dans ma vie, sans compter la bonne cinquantaine de montages et démontages de yourtes, que je n'ai pas de camionnette ni d'argent pour payer des gros bras pour mon barda, je n'ai plus d'armoires ni de meubles parce que c'est trop lourd. Je fabrique et décore des petits coffres ou des étagères démontables, quand ce n'est pas du mobilier textile cousu main, pliable et enroulable. D'ailleurs, j'ai fini par remarquer, non sans malice, que c'est au moment où je suis le plus allégée que j'ai le moins envie de bouger.

Je n'ai aucun vêtement de marque dans ma penderie, constituée de ma production de couturière autodidacte et de fripes récupérées, échangées, ou achetées au plus bas prix possible. Je trouve affreusement ringard ces écriteaux râpeux cousus dans la couture du col et de la ceinture, et pire encore, ces grosses et affreuses marques publicitaires que certains arborent sur le poitrail, servant docilement de bannière gratuite aux multinationales. Mes trouvailles sont immédiatement débarrassées de leurs étiquettes, que je ne jette pas: je les collectionne pour en tricoter un joli patchwork sur une pochette de rangement un peu narquoise à offrir à quelqu'un qui apprécie les objets utiles et singuliers. (une étiquette toute seule sur une fringue est franchement tarte, tandis que plusieurs étiquettes joliment détournées sont originales ...)

Quand l'heure est venue de faire un cadeau, je ne cours pas les magasins pour dégoter une connerie moche et onéreuse qui ne sert qu'à remplir les caves, les poubelles et les banques, je n'ai jamais aimé le shopping. J'invente et je crée un truc nouveau avec trois bouts de ficelle ou de bois. En ce moment, je confectionne des balles de jonglage, des ballons de foot, des bolas à rubans et des Chiffolines (poupées en boudins de chiffon), à destination de mes petits-enfants, neveux et nièces, ainsi que les enfants de mes invités. J'y passe du temps, je me régale, je pense à eux, je les vois déjà s'émerveiller et jouer avec mes cadeaux.

 

chiffoline

Je ne vais jamais au supermarché. Même pas pour le papier hygiénique vu que je procède à l'indienne avec l'eau de pluie. Pour m'alimenter sainement, je préfère les producteurs locaux sur le marché ou la vente à la ferme. Surtout, je cueille des plantes comestibles, ce qui me fait découvrir de super saveurs et protéger les variétés indigènes des alentours. Je ne mange pas de viande maltraitée, seulement du sanglier ou du mouton local choyés. Outre qu'une protéine animale nécessite dix fois plus de terre cultivable et d'eau qu'une protéine végétale, je n'ai jamais été capable de tuer la moindre bestiole : lorsqu'une invasion de fourmis rend ma vie compliquée, je négocie longuement avant d'employer les grands moyens, multipliant les avertissements. Quand aux scorpions qui traversent ma couche en pleine nuit, je les pousse dans un verre et les passe par la fenêtre pour les éloigner. Ils s'égarent encore souvent sous ma paillasse mais me rendent la politesse en ne me piquant jamais. Aussi, il n'est pas question de déléguer le sale boulot à des consortiums spécialisés dans la torture de masse. D'autant que faire faire aux autres ce qu'on a pas envie de faire soi-même est la racine même de l'engluement dans l'exploitation par le travail et le salariat, piliers de l'aliénation capitaliste.

Hum, j'ai dit fenêtre, parce que je n'ai pas de porte: j'ai récupéré mes entrées vitrées derrière des containers abandonnés.

Bien que j'ai un peu de compost puisque je recycle tous mes déchets, je ne cultive pas de jardin car ma terre est trop pauvre et je n'ai pas d'eau. Avec le réchauffement climatique, la sécheresse de plus en plus prolongée décourage mes velléités de culture. Je me contente de planter quelques arbres et de sélectionner parmi ceux qui poussent spontanément. Quand à la verdure dont je me régale, je tâche de la rapprocher de ma cuisine où poussent déjà, entre les casseroles et les bidons, le laiteron maraicher et la raiponce. Je ne me nourris que de fruits, légumes, œufs, champignons, fromage de chèvre et graines. Jamais de sucre ni de blé, affreusement dégénéré, parfois un peu de riz, pas de tabac ni de vin, n'ayant jamais aimé ni supporté l'alcool, ni de substances modifiant artificiellement les états de conscience.

Je n'ai pas de micro-ondes car je n'ai pas de congélo, d'ailleurs je n'ai pas de four du tout. Finis les tartes, tourtes et cakes, je ne cuisine que galettes, crêpes et beignets de farine de châtaignes, pois chiche et amarante, et quelques tajines. L'été, je concentre le soleil sur des panneaux réfléchissants qui font monter la température d'une cocotte noire, tandis qu'en automne et au printemps, si mon gaz d'appoint est tari, je cuisine au feu de bois dehors. Et l'hiver, tout marmitonne sur le poêle.

Je ne me discipline pas à un régime diététique, ni n'obéit à un gourou. Ma frugalité est le résultat de goûts affranchis des contraintes familiales et culturelles, de mon instinct de survie, de l'observation des effets de ce que j'avale sur mon énergie et ma santé, et du refus absolu de retourner un jour à l'hosto. Que tes aliments soient ton médicament, dixit Hippocrate.

Je n'ai plus de médecin traitant car il s'est trompé plusieurs fois sur mes symptômes alors que j'étais en train de passer l'arme à gauche, et que, de toutes façons, il m'a clairement prévenu qu'il ne monterait pas jusqu'à ma yourte. Quand aux médicaments aux plantes que je me faisais prescrire pour des bobos récurrents, ils ne sont plus remboursés. Donc je mise sur la naturopathie intuitive : je ramasse des plantes médicinales que je fais sécher pour mes tisanes et me suis constituée un boitier de secours avec des huiles essentielles. J'ai organisé ma vie selon des principes prophylactiques et hygiénistes éprouvés dans les pays à centenaires. Je ne suis pas à l'abri d'un accident, d'une rechute cancéreuse ou de l'usure, alors j'assume mes inconforts, mes douleurs, mes ralentissements et les risques de la dégénérescence, de la fatigue, de l'imprudence, du hasard ou de la malchance.

Je ne sors plus le soir, sauf en compagnie, mais je me méfie depuis qu'un muffle, un rustre, un indélicat m'a plombé au milieu d'un concert en pleine nuit. Je danse et chante dans ma yourte. Évidement je n'ai pas la télé, encore moins de « home cinéma ». Je ne suis pas inscrite sur Facebook car je n'ai pas besoin d'entendre ma boite mail cliquer à répétition pour me préserver de l'angoisse existentielle, et parce que je ne vois aucun intérêt à collectionner les photos d'inconnus qui se prétendent amis sans même avoir échangé une poignée de main. Je n'ai jamais compris quel ressort motive ceux qui gonflent leur identité comme une éponge en collectionnant leurs manies de consommation. En remontant à l'origine de ce réseau social, j'ai découvert que le petit macho en herbe qui l'a initié, devenu l'homme le plus riche du monde, n'était au début qu'un épouvantail en pantoufle hypnotisé par son écran, un type limite débile complétement déconnecté des réalités, incapable de se lier avec quiconque et surtout pas une fille. Victime d'une déconfiture amoureuse, il s'est vengé en inventant un système phallocratique de comparaison et de notation des mensurations et des avantages physiques des filles de son collège, doublé d'une échelle de leurs disponibilités sexuelles, système qui a fait boule de neige d'abord dans tous les collèges, puis dans les sociétés. Facebook est donc le fruit d'une revanche misogyne contre les femmes, les sens, le contact physique, la vie charnelle, concrète, relationnelle, et le bon sens. En tout cas, grâce à ce système auto-renseigné, les flics disposent du contrôle social et politique dont aucun fasciste n'aurait jamais osé rêvé.

Je n'ai pas de téléphone portable, malgré les injonctions de mes proches, parce que je refuse de hacher la continuité de mes journées par cette mitraillette qui pulvérise toute relation, concentration et intériorité, et parce que ma notion de vie privée et d'intimité exclue le traçage électronique. Mais la raison majeure immédiate est mon électro-sensibilité. Les maléfiques hyper fréquences pulsées de ce gadget de destruction massive me broient le crâne, pressurisent mes nerfs, fibrillent mon cœur, charcutent à coups d'aiguilles acérées mes muscles et mes os et m'empêchent de dormir. La raison majeure secondaire est que le Coltan, matériau extrait des mines du Congo pour rendre bien lisses, brillants et stylés vos millions de hochets high-tech pour cerveaux malléables, a provoqué une guerre qui a tué, loin des manchettes médiatiques, cinq millions d'innocents, et volé et pollué irrémédiablement les terres et les ressources des survivants.

Je n'ai pas de salaire car je suis bénévole, ringardement attachée à la gratuité de ce qu'il reste d'échanges non commerciaux, rebelle aux ordres et aux hierarchies, et de toutes façons, incapable de demander de l'argent à quiconque, même en vendant quelque chose de beau fabriqué de mes mains. Même si les pouvoirs publics me taxent d'assistée parce qu'ils me concèdent une allocation de survie, ils profitent un max de ma capacité de travail et de création qui est intense, car je suis passionnée, engagée, consciencieuse et foncièrement désintéressée. Présidente et responsable d'au moins deux associations conséquentes, je gère quatre cent membres et une quinzaine de salariés. A force d'inventer ce dont j'ai besoin, j'ai des compétences à partager. J'ai aussi plein d'idées et de projets pour la collectivité et le bien commun. Sinon, je tiens un blog régulièrement, qui me permet d'élaborer ma pensée et offrir les arcs en ciel de couleurs que j'arrive à capter dans les petites choses de la vie, un blog qui rend bien des services gratuitement, mais je ne gagne pas un centime avec.

Comme je n'ai pas de surplus et pas d'économies, je n'ai pas besoin des banques ni même du bas de laine. Je n'ai pas de chéquier car je suis sortie du système bancaire dès que j'ai compris il y a une vingtaine d'années sur quelle monstrueuse arnaque il est fondé et comment on se fait tous entuber par une clique de fourbes planqués sous des looks compassés. Je n'ai que quelques euros en billets et monnaie dont le montant, qui plafonne à trois divisions du seuil de pauvreté, ne nécessite pas de système d'alarme ni de vidéo-surveillance. Je n'ai pas non plus de carte bancaire pour faire de bonnes affaires sur Internet, mais heureusement j'ai quelques bons amis ou voisins qui partagent avec moi leurs commandes groupées de produits de première nécessité.

Finalement, je n'ai pas de dettes, contrairement à ce pays dont les élus en costard, qui huent une femme ministre parce qu'elle ose porter une robe à l'Assemblée Nationale, semblent totalement incapables de tenir les cordons de la bourse et nous ont mis dans un pétrin noir. Si toutes les ménagères tenaient leur foyer comme les politicards tiennent la République, ça fait longtemps que la France aurait été déclarée en faillite et aurait plongé, sombré, corps et âme.

Et pour finir, ô scandale, je n'ai pas de chiens, de chats, de perroquets, canaris, poissons rouges, hamsters, ouistitis, caïmans dans la baignoire, rien ni personne sur quoi ou sur qui exercer assujettissement ou domination, je n'ai que les malheureuses petites bêtes sauvages épargnées par l'holocauste animal perpétré par l'industrialisation des mœurs, dont les plus fidèles, mon amant le crapaud, toujours béat devant mon palier, et Samascotché, mon petit lézard, guettant sa chance sur mon toit pour tenter le vol au cou depuis le bord de la couronne décapuchonnée.

Enfin, je n'ai plus de problèmes personnels depuis que le pire m'est arrivé, la perte de ma fille.

Malgré tout ça, je ne me considère pas comme une marginale et encore moins comme une ratée.

Je considère au contraire que, bien que j'y ai mis le temps, je vis en équilibre avec ma planète et l'état du monde.

J'ai fais de l'abandon un art de vivre, et du manque, les limites de ma joie.

C'est probablement ce qui cause mon bonheur, cette sensation que, grâce aux erreurs et aux épreuves, j'ai réussi ma vie et suis en accord avec moi-même et mon environnement.

                                                                                       *   *   *   *   * 

C'est pour partager ce bonheur hors normes que je me suis présentée aux élections, bien que je ne sois rattachée à aucune organisation, parti, religion, secte, école, club ou tribu, ceci grâce à un sentiment océanique d'appartenir d'office à la nature, et donc à ce monde. Même si, par périodes, je le fuis pour me défaire des couches d'ego que la fréquentation de mes semblables coconne autour de mon fort intérieur.

Je me suis présentée aux élections juste pour expliquer qu'on peut être heureux en étant pauvre, libre en étant femme, et joyeux en étant sobre. Même en pleine crise.

Et pour dénoncer la perversité du dévoiement de la notion d'austérité, qui est un diable sorti tout droit de la duplicité du néolibéralisme corrompant tout le vocabulaire. La modération, choisie et assumée, est stigmatisée en austérité péjorative et rébarbative par les gloutons et les obèses, dopés par les psychopathes qui nous manipulent. Parce qu'ils voient bien que la terre s'épuise et qu'il n'est pas question qu'ils cessent de s'empiffrer, ils condamnent les peuples à se serrer la ceinture à leur place. Certains peuples en ont quand même profité largement et ne devraient quand même pas trop s'étonner que quand on mange trop, même si on est un ogre, arrive un moment où on a une indigestion. Si on boit trop, c'est la gueule de bois. Si on fait que courir, c'est le claquage ou l'insolation. Bref, tout abus se solde par un retour de bâton. C'est ce juste retour des choses, cette nemesis, ce rééquilibrage qu'ils appellent batardement l'austérité.

Si l'austérité ne pouvait que mortifier, alors pourquoi enferme-t-on les fous ? S'il est vrai que c'est pour les protéger d'eux-même en les cadrant serrés, alors la contention est salutaire. Car on ne peut se calmer et se retrouver qu'en touchant ses limites.

Je ne prône pas l'austérité, qui implique trop de gravité, même si l'heure est grave. Je préfère, contre la démesure du dictat du progrès, la tempérance, qui dose l'équilibre en toutes choses.

Avec mes solutions domestiques modestes, bien que je sois une cumularde d'exeptions, je n'ai rien inventé. Juste actualisé quelques bonnes vielles ficelles de la sagesse indigène ancestrale.

Mais évidement, avec tout ce que je n'ai pas, je ne suis pas très représentative de ceux qui ont tout, ou presque tout, ni de tous ceux qui en veulent toujours plus et surtout ne jamais lever le pied de l'accélérateur.

Je ne veux rien ni pour moi ni pour les autres. Je n'ai pas cette prétention. Je fais autrement en ayant recours à mon imagination, j'essaye différemment, et ce n'est pas toujours facile. Si ça marche, j'ai envie de filer le tuyau, c'est tout. Plutôt que des programmes, je présente des actes et des expériences simples, tout en plaçant l'authenticité, l'honnêteté, le désintéressement, la cohérence et l'intégrité en tête de mes valeurs. De toutes façons, question idées, d'autres les ont déjà  très bien pensé:  André Gorz, Yvan Illich, phares de ma jeunesse.

Voilà pourquoi je suis une femme politique atypique, parce que, de même que lorsque je me faisais tabasser par un ex, c'était politique, de même j'estime que les choix de ma vie privée sont politiques. Parce que si j'étais en position de gouverner un pays, je ne le gouvernerais pas différemment de la façon dont je mène ma vie.

Évidement, électoralement, je me suis plantée. En plus d'une indifférence méprisante des médias pour les petits candidats, j'ai pâti, comme José Bové aux présidentielles 2007 plafonnant à 1,3 pour cent des voix, du vote utile. Les Objecteurs de Croissance, même alliés avec le NPA, n'ont pas franchi la barre du un pour cent, entrainant le non remboursement des frais de campagne et d'imprimerie.*

Bien que j'ai obtenu le meilleur score d'entre mes partenaires, grâce surtout au vote de quelques cabanoniers et sauvages des Cévennes, ceux pour qui je me bats, bien trop souvent, ne votent pas : les pauvres, les étrangers, les révoltés, les exclus, les petits, les indiens, les mystiques amoureux de la terre, les sans voix, les générations futures... De plus, avec la bipolarisation et le brouillage médiatique, les positions minoritaires, qui sont pourtant garantes de la diversité et de la vitalité de la démocratie, sont injustement qualifiées d'excentriques.

Mais j'ai au moins eu l'occasion de me remémorer combien brutale est la politique quand ceux qui briguent le pouvoir se croient près du zénith, le jour où je me suis fait massacrer par les militants communistes du Front de Gauche; en particulier par leur candidat dans ma circonscription venu déployer son arrogance dans ma mairie, élu à qui j'ai osé poser une question un peu trop incisive sur le nucléaire. Là, j'ai vu surgir en relief des lambeaux d'images terrifiantes de mes lectures sur le Goulag, et, quand j'y repense, je comprends pourquoi, parmi les misérables voix des égarés qui n'ont pas voté facho ou productivisme UMPS en glissant mon nom dans l'enveloppe au fond de l'isoloir, j'ai récolté celles des Russes et des Chinois dissidents réfugiés dans ma commune.

Voili, voilou, je vous souhaite à tous, chers lecteurs courageux d'avoir lu jusque là, d'exellentes vacances. Je reconnais que ce texte est un peu long, ( et un peu austère) mais c'est des provisions pour la route: j'ai pointé d'autres textes en liens, dont certains que vous avez bien aimé et que vous pourrez relire à l'heure de la sieste.

 

* J'ai accepté de me présenter parce que le MOC ( Mouvement des Objecteurs de Croissance) supporte la charge financière du processus électoral. L'absence de financement public du à ce résultat nous a mis en difficulté financière.

C'est pourquoi le MOC a lancé un appel à souscription.

Ceux qui payent des impôts seront déductibles des deux tiers de la somme donnée sur le montant de leurs impôts 2012.

Vous pouvez envoyer un don de soutien à l'ordre de l'ADOC (Association des Objecteurs de Croissance), avec mention « souscription MOC » et l'envoyer à :

ADOC. Pallières. 30140 Thoiras.