Sur la crête d'où le regard embrasse le vallonnement des collines, je marche jusqu'à la vieille chapelle.

Au bout du chemin, dans la petite église, un immense silence m'accueille et je tombe à genoux.

En face, en plein milieu, le soleil traverse le vitrail où la grande Mère ouvre ses bras.

Une colombe plane. Dans le saisissement du vide de sons et de gestes, l'émotion m'envahit, je frissonne comme devant un amant tant attendu. Pas de croix, pas de passion, deux roses sur l'autel nu.

Levant le front, HPIM2778

je me noie dans le sourire de la mère, dans ses yeux bleu d'azur transpercés de lumière, remplis de compassion. Elle est belle la grande Mère, avec son large voile bleu transpercé de soleil. Elle dépose un long manteau d'ouate douillette sur mes épaules. Une douce chaleur se répand dans mes bras, ma poitrine. Je voudrais rester là longtemps, sans bouger, enveloppée dans ce feutre de silence.

lévitation (copie)

Mais la porte grince. Quelqu'un rentre. Suivi d'un autre. Interloquée, je me retourne.

Un homme fonce vers le chœur, en fait le tour au pas de charge, ordonne à un comparse de reculer le pupitre en fer forgé contre le mur. Il considère l'autel en bois, une œuvre d'art imposante, avec une moue réprobatrice, retourne au fond, ouvre la porte en grand. D'autres types pénètrent dans l'église en bavardant comme dans un troquet. Abasourdie, je me retourne à nouveau. Je dois être transparente car les types ne me saluent pas, tous bardés d'instruments de musique. Ils installent sur la nef centrale des micros pour un concert. La chapelle est d'un seul coup transformée en scène de fracas. Consternée, je me demande si je deviens paranoïaque. Même ici ! Même au fin fond des Cévennes, dans la maison de prière de Celui qui ne se fait entendre que dans le silence du cœur, cette maison de Dieu pourtant tellement délaissée, je ne peux leur échapper. La société du spectacle envahit tout, les endroits les plus reculés, les plus sacrés. Malgré le vide de mes croyances, une lueur de rage contre l'église prostituée me traverse. Personne ne s'excuse de déranger mon recueillement.

« J'avais beau fuir au fond des bois, une foule importune me suivait partout » dirait Rousseau.

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Il n'y a plus de sanctuaire.

Je sors, abattue.

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Personne dehors.

Plus loin, j'emprunte un sentier qui serpente vers la vallée. Je longe une bergerie.

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Un mouton rasé fonce vers moi en cliquetant ses clochettes, avide de rencontre. Mais une masse de couleur happe mon regard au bout du chemin. Sur la murette, un bel oiseau s'est statufié.

Je m'approche doucement. Tête fine au pelage gris, tunique marron, queue longue en damier noir et blanc, petit bec crochu, c'est un faucon crècerelle. Il doit être blessé. J'essaye de l'approcher doucement mais il se sauve en sautant. Je le suis, tamisant mes pas. L'herbe est haute, pas foulée depuis longtemps. Ses ailes à moitié déployées ne répondent plus, celle de gauche écartée et ballante semble incapable de se replier. La chasse vient à peine de commencer. Si ce faucon n'est pas soigné, il est foutu. Mais j'ai beau avancer le plus doucement possible, il s'échappe en sautillant désespérément sur la murette. Je ne peux pas me jeter sur lui. Je comprends que je ne pourrais pas l'attraper. Je m'assois dans l'herbe au milieu d'une touffe de chénopodes. L'oiseau s'immobilise sur une pierre, à trois mètres. Si je me lève, il repartira dans sa fuite en avant.

Il est condamné. Il ne volera plus jamais.

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Je m'identifie à ce joli rapace blessé, à la vue si claire, si perçante, au si beau plumage de bronze, ailes pendantes. Je suis habillée comme lui d'un camaïeu de bruns et d'ocres, j'ai perdu mes ailes, je fuis le monde, mais je n'arrive plus à décoller. Je contemple fixement le faucon crécerelle condamné et les larmes me montent aux yeux. L'oiseau ne bronche plus. De nouveau, le silence.

Partout autour, des arbres fruitiers abandonnés croulent sous les pommes,

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les poires, les coings, les figues, les fruits de la passion,

les mirabelles, les quetchs, les grenades, les pêches.

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Les treilles abondent de raisins.

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Pas que notre ensauvagé " clinton ",

mais aussi du raisin de table biologique, délicieux, sucré à souhait.

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Rien n'est ramassé.

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Il n'y a plus de paysans, que des vieux désolés,

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des épouvantails cabossés,

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et des mas isolés retapés pour les vacances des bourgeois.

Même en août, malgré les concerts à la chapelle pour occuper quelques touristes de fin de saison,

c'est le désert.

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L'air est saturé de l'odeur aigre des fruits pourris

en train de fermenter dans les champs.

détail filet

Cette opulence en putréfaction, ce gâchis d'aliments, est une insulte à la vie.

Je connais la valeur d'un seul arbre, d'une seule pomme, parce que j'ai épousé la pauvreté en esprit, parce qu'un simple pommier, un noisetier et une vigne peuvent assurer ma survie.

Ces arbres derrière des haies abandonnées, des murettes en ruine et des grillages rouillés, abondent de fruits qui ne sont pour personne. Alors que dans la corne de l'Afrique, la famine fait rage, que des enfants meurent pas milliers chaque jour, que des mères s'effondrent de détresse, volées de leurs terres vivrières au profit de grandes plantations de roses et de tulipes, vendues pour décorer les salons des bécasses occidentales. Trois dizaines de onze septembre 2001 par jour en nombre de victimes, passées sous silence ! 365 millions d'êtres humains tombés en dix ans sous les tirs feutrés du terrorisme alimentaire.

Et ici, une profusion sans preneur. Amertume de l'injustice.

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Relents moisis. Sur la restanque à ma gauche où a brouté un cheval, s'alignent des oliviers. Personne n'emmènera les olives au pressoir. Ils achèteront l'huile industrielle d'Espagne aspergée de trente-six produits chimiques. Affligée, je ne peux me détacher du faucon figé. Sa tête rentrée dans son cou, bien qu'aux aguets, il paraît tout recroquevillé. Il a certainement conscience de sa situation.

Je ne peux rien pour lui. Et que puis-je pour l'Afrique ?

En Somalie, pas une goutte de pluie n'est tombée depuis trois ans. Avant la colonisation, les systèmes autogestionnaires d'irriguation et la régulation indigène permettaient une vie de subsistance. Plus maintenant.

Il n'y a pas d'échappatoires.

Je n'ai pas d'ailes, je ne suis pas un oiseau.

Nous sommes tous cloués à ce monde.

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