C'est dur, aiguisé, inexorable, mais néanmoins sans douleur.

Ce n'est pas jouissif non plus, à cause de l'absence d'émotion, d'excitation, de processus.

Ce quelque chose de dardé n'a aucune intention, aucune direction, ni vers la vie, ni vers la mort.

Une présence lustrale est installée sur mon front, massive, impalpable, incontournable, totalement désincarnée.

Sans substance, et pourtant impérieusement manifeste.

Une sorte de pierre sans masse et sans poids, opaque et lumineuse, mate et transparente, légère et ramassée. Sa puissance, comme dissoute en elle-même, se propage à la ronde, et pourtant personne alentour ne la voit. Je suis seule témoin, seule intronisée par une réalité inconnue, installée entre mon front et mon nez.

Effilée comme une lame, large comme un firmament, elle semblerait de couleur blanche, ou au moins laiteuse, mais il n'y a ni surface, ni profondeur, aucune obscurité qui puisse cristalliser un corps ou une nuance même infime. Les perceptions s'évanouissent, s'effondrent comme dans un trou noir et pourtant, je ne ressens que lumière.

La plus proche entité pourrait être le cristal, mais cette comparaison ne se justifie que par une incroyable et invulnérable sensation minérale. En cherchant à palper, à repérer, je me rends compte qu'il n'y a aucune ligne, aucun tracé, aucun pixel, et même aucun reflet, que cette chose intense et insaisissable ne donne matière à aucune image. Dés que je cherche à y attribuer une texture, une odeur, une hiérarchie de valeurs, ou à y rattacher une émotion, une pensée, un concept, tout échappe, il ne reste que cette incroyable imperturbabilité inorganique. Je tente de prendre de la distance, en cherchant mots et qualificatifs, je manipule l'image de la licorne avec sa corne sur son front, l'image du Graal sous forme d'une coupe irradiante, l'image d'une Excalibur magique, mais chaque fois, je comprends que je m'éloigne. Bien que ce truc impalpable dénué de consistance émane de mes arcades sourcilières, il n'est rattaché à aucun poids que je puisse peser, aucune ancre que je puisse lever, aucune racine que je puisse arracher.

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Une chose cependant est certaine : sa capacité de pénétration. Et pourtant, là encore, à vouloir cerner cet incisivité, cet affûtement, immédiatement surviennent en synchronicité les propriétés contraires : la tranchante acuité possède une large capacité d'embrassement, d'inclusion et d'intégration. De cette paisible clarté émanent simultanément gerbe rayonnante et étreinte. Convergence et dispersion s'expriment en concomitance, sans cycles, sans choix, hors du temps, dans une subtile connexion de tous les contraires. Je suis une personne somatique, et pourtant je fais l'expérience incongrue d'une essence impersonnelle, totalement vide de ressenti.

En fait, c'est un œil. Un œil sans chair, sans espace, sans reliefs et sans contenu, un œil en dehors de mon corps posté entre mes orbites, un œil qui n'observe rien en particulier mais voit tout.

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D'ailleurs, ce n'est pas voir, parce qu'il n'y a ni regard ni objet, c'est un œil qui n'est pas un organe, pas une fonction, un œil qui est la vue absolue. Quand l'œil s'impose, tout sentiment s'efface, les évènements s'alignent dans une évidence indiscutable et implacable, purifiés de toute appréciation.

Quand la lucidité plonge au sein d'une circonstance, alors, la pierre clairvoyante agit comme un grand nettoyage : tout ce qui n'est pas juste autour est détecté et dévoilé, et je suis comme contrainte d'aligner mes actes sur cette vision. Ce qui peut paraître assez violent pour tout environnement englué dans l'ombre. Il y a une telle intransigeance dans cet œil ! Sa nature intangible et limpide ne supporte aucun mensonge, aucune concession. Il avance, l'horizon s'étale et tout s'ordonne.

Je ne suis pas sûre qu'il soit possible de vivre avec ça en permanence. Pas dans la normalité de ce monde.

 Plus tard, après cette expérience conscientisée dans ma yourte, je me suis souvenue qu'un ami m'a offert dernièrement, à un moment de décapage et limogeage social, une pierre qu'il dotait d'un pouvoir de protection.

Ovale, lisse, grise avec des reflets bleus dans les nervures opalines, je l'ai trouvé belle. Dans ma main, j'ai ressenti une attirance déroutante pour ce que je ne pouvais qualifier d'objet, car en dehors de l'acte du don qui me touchait, la pierre elle-même me sensibilisait très loin en arrière de ma conscience. Encore plus loin et plus mystérieux que le contact insondable avec mon crapaud ou mon lézard. J'ai noté son nom compliqué sur une feuille et je l'ai mise dans ma poche.

Depuis longtemps, j'ai remballé ma médiumnité au profit d'une rationalité bien tempérée, et si j'ai parfois des envolées mystiques, c'est uniquement basé sur l'empirisme intime vécu dans ma yourte ou dans la nature. Je ne connais rien aux pierres et je ne cherche pas à déléguer ma protection à des objets. Je ne convoite pas de pouvoir personnel et n'ai d'autre ambition que de continuer à vivre tranquillement dans ma yourte jusqu'au bout de mon temps. Si j'ai eu ma grande période ésotérique, je m'en suis détachée comme la graine tombe de l'arbre pour mûrir sa prochaine saison. Mais quand, lors d'un moment de grande tranquillité dans ma yourte, j'ai découvert l'oeil minéral installé comme un pont lumineux entre ma vue du dedans et ma vue du dehors, j'ai regardé la pierre avec étonnement. C'était comme si elle me parlait. Sans aucun son.

Alors j'ai tapé le nom de la pierre sur internet. J'ai lancé une petite recherche.

Et j'ai trouvé, stupéfaite, que ma pierre, une labradorite, était réputée réveiller le troisième œil !

Depuis, ce n'est plus pareil. Je ne marche plus sur la terre de la même façon.

Il y a des cailloux partout. Chacun a sa résonance.

Je pourrais m'affoler face à cette cacophonie potentielle.

Mais non, les minéraux, les végétaux, tous les êtres animés, c'est comme les rencontres :

on peut lier connaissance avec beaucoup de gens,

mais on ne tombe en amitié ou en amour que peu de fois dans une vie.

Je ne comprends toujours rien à la puissance de la lumière,

ni à sa façon de nous habiter, ni à sa façon de nous guider,

mais ça n'a aucune importance.

Je sais seulement que la Vie est partout.

Et ça me remplit d'un respect et d'une admiration sans bornes.

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( dessin de Sylvie, crayons de couleurs et feutres.)