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- Bon alors, tu fais quoi aujourd'hui ?

- Heu, ya pas le feu.

- C'est que tu dois écrire la lettre au préfet et réparer la douche.

- Oh, la lettre au préfet, je l'ai bien dans la tête, ça mûrit.

- Faut tout expliquer dans les détails sans ratures et bien tourné. En plus, tu vas vouloir passer une nuit dessus, alors ça retarde, donc décides-toi rapido.

- Ça retarde pas, ça se bonifie.

- Oui, mais tu dois aussi la montrer à ton avocat qui n'est pas facile à joindre.

- Faut juste que je l'appelle pas le matin quand il est en audience.

- C'est bien que ce que je dis, quand il est joignable, toi tu l'es pas.

- Je programmerais une exception sur mon planning, voilà tout.

- N'oublie pas que la secrétaire du préfet part en congé bientôt, elle t'a dit de lui apporter la lettre en personne presto.

- Non, j'irais pas en ville.

- Tu peux prendre le car demain et faire la lettre aujourd'hui.

- Deux heures de car pour porter une lettre, je préfère aller à la poste à pied et payer un recommandé.

- Un recommandé, c'est cinq euros et t'as plus un rond.

- Oui, mais si je prends le car aller-retour pour aller en ville, ça fait trois euros ; plus la fatigue et le temps perdu, deux heures de trajet ajoutées à deux heures d'attente pour le retour ; alors, pour deux euros de différence, je gagne quatre heures. Et de toutes façons, les pissenlits et plein de rosettes commencent à sortir et il me reste des patates.

- Non, les patates, tu les as passé dans la soupe à la courge la dernière fois.

- Ah mince ! J'irais avec ma voisine à la ferme bio dès que possible. Bon alors, je ferais des galettes à la farine de pois chiche, ça je suis sûre qu'il m'en reste.

- Et tu as révisé le code de l'urbanisme pour ta conférence ?

- Heu, j'ai encore dix jours, ça le fait.

- Ça le fait pas, tu dois t'enfiler tous les articles sur le camping et ceux sur les infractions, et tu devais te renseigner sur les procès verbaux.

- Ben, c'est juste une question de tri car les articles, je les ai déjà compilé, sinon, pour les PV, en attendant que je potasse sérieux le sujet, je peux faire une impasse, comme au bac.

- Et tu l'as eu facile ton bac comme ça ?

- Oui, j'ai même eu une mention.

- C'est nul, tu t'en es toujours foutu des diplômes. Alors le soir, au lieu de lire Walden, tu ferais mieux de t'enfiler le code de l'urbanisme.

- Je lis Walden parce que c'est mon rituel soporifique. Vingt pages sur l'esthétique des bulles d'air dans la glace du lac de Walden, ça m'épate.

- Oui, mais ça t'apprend rien.

- Mauvaise langue ! C'est le seul bouquin où j'ai trouvé une leçon basique sur la façon de couper son bois. Alors que le code de l'urbanisme, rien que d'imaginer des gens capables de rédiger trois mille pages de règles et de lois sur feuillets de missel, ça m'épouvante !

- Peut-être, mais si tu sais pas comment ces fonctionnaires quadrillent le territoire, tu sauras jamais ce qu'ils magouillent contre toi et tes potes.

- Oui, mais à la bougie, leurs caractères minuscules, ça passe pas du tout, et le soir, je suis nase, alors je me détends.

- Pour te détendre, tu dois avoir chaud, et pour avoir chaud, tu dois avoir du bois, et tu n'en as presque plus. Et ils annoncent un coup de froid. Il te faut du petit et du moyen pour la cuisson, et du gros pour le soir.

- J'en ai en réserve sous la yourte.

- Tu rigoles, la réserve, c'est pour les jours de pluie, t'y touches pas tant qu'il fait beau et que tout est sec. Faut ramener les coupes du figuier avec la brouette et descendre le merlin pour fendre les dernières grosses bûches de pin.

- Oh, mais C. le fera ! Quand il vient, il adore faire mon bois.

- Oui, mais là, il vient pas et il va faire froid.

- Bon, OK, ce matin, je fais la lettre au préfet et cette aprème, je fends mon bois.

- Ben non, tu vas à la poste.

- Non, j'irais demain, faut que je passe une nuit dessus au moins.

- Et la douche, tu vas passer la nuit dessus aussi ?

- C'est pas urgent.

- Depuis le temps que ça traîne, tu perds beaucoup d'eau l'air de rien.

- C'est leur came qui vaut rien, ils sont pas foutus de vendre un truc qui dure plus d'un mois, je suis dégoûtée. Faut que je rachète un tuyau mais yen a pas au village.

- Tu peux l'acheter sur internet chez ceux qui t'ont vendu ton filtre à eau, leur système de micro-gouttes est économe, ça mouille pareil avec moins d'eau.

- Oui, mais leurs frais de port sont balèzes, et là, je suis obligée d'attendre.

- Tu peux au moins démonter le tuyau.

- Ah non, si j'ai pas vite le nouveau, je fais comment entre-temps ?

- Tu vois, tu te débrouilles toujours pour différer.

- Je diffère pas, je m'adapte !

- Et ta lampe de poche cassée, tu l'as réparé ?

- Elle est pas cassée, c'est le fil plastok de la recharge manuelle qui a pété.

- T'as qu'à démonter la lampe et renouer le fil.

- Je l'ai ouverte, mais je suis pas arrivée à attaquer le mécanisme embobineur.

- Parce que tu n'as pas le bon tournevis.

- S. fouille toujours dans ma boite à brico pour son vélo et après, je retrouve plus rien.

- Tu as bien des petits tournevis dans ta machine à coudre.

- Heu oui, mais bon, elle est pas foutue la lampe, tant pis pour la manivelle puisque que je peux encore la recharger au soleil, faut juste que je l'expose plein Sud.

- Bon ben, si tu acceptes une lampe handicapée, au moins, change la pile de ton thermomètre digital !

- Normalement il est solaire mon thermomètre, alors pourquoi il s'est arrêté ?

- Faut une pile pour l'écran d'affichage.

- J'ai pas le bon tournevis pour ouvrir le clapet.

- C'est bien ce que je dis, tu es mal équipée, sans outils, tu fais rien.

- Des outils, j'en rachèterais quand j'aurais construis une cabane pour les entreposer au sec.

- Bon, ben, avant la cabane, finis l'intérieur du tipi, depuis le temps que tu l'as commencé !

- Ouais, mais j'ai encore un problème de fil. Je vais pas en racheter, j'ai encore deux grosses bobines à passer, mais le fil est trop gros et ça casse tout le temps, je passe plus de temps à tritouiller qu'à coudre.

- Ça casse aussi parce que tu n'as pas huilé ta machine, faut la huiler régulièrement la machine, normalement tous les jours.

- Oui mais la couture, j'en fais que les jours de pluie, et aujourd'hui, va faire beau.

- Oui mais tes invités arrivent bientôt, et yen a qui vont vouloir dormir dans le tipi et ça sera pas prêt.

- J'en ai déjà cousu la moitié, reste que l'autre moitié et l'assemblage, faudrait qu'il pleuve trois jours d'affilée et j'y arriverais.

- Tant de pluie c'est pas prévu, m'enfin en attendant, tu peux enlever les pierres sur la terrasse en haut, tu pourras y caser deux petites tentes ou une grande.

- J'aurais préféré que ça soit C. qui s'y colle, à cause de mon dos.

- Oui, mais s'il fait les pierres, il fera pas le bois.

- S'il fait pas le bois, je le ferais, je t'ai dit, cet aprème.

- Non, tu vas à la poste.

- Non, la lettre sera pas prête.

- Et le code de l'urbanisme, il est pas prêt lui !?!?!!!!!!!

dragon énervé