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Ils débarquent tôt, vers six heures, à peine le jour levé, armés de tronçonneuses et de casques, des sangles dans le dos. Quand ils commencent, on croirait la guerre. Le vrombissement des machines retentit dans toute la vallée, les villageois inquiets lèvent un regard scrutateur vers la colline.

Un bruit terrible avance dans la forêt, un bruit d'envahisseurs fous. On ne voit rien, on entend que les moteurs déchainés et les arbres qui se fracassent. Une hécatombe. Les escadrons de bucherons débarquent normalement tous les deux ou trois ans pour entretenir le couloir sous la ligne haute tension qui traverse nos pentes cévenoles. Employés sous-traités par ERDF, le réseau qui achemine l'électricité des centrales nucléaires vers chaque citoyen, ils arasent facile en une journée un demi-kilomètre, sous le vrombisseemnt hystérique des hélicos. Je me suis approchée d'eux plus d'une fois, j'ai cherché le contact, pour comprendre. Pas un ne parle Français. Ils viennent du centre de l'Europe, Roumanie le plus. On parle avec les mains, par signe, ils aiment bien rigoler, fumer une clop vite fait, mais ils n'ont pas le temps, ils sont toujours à la bourre. Cette fois, ils sont en gros troupeau, inapprochables, avec un chef patibulaire, et horriblement arnachés. Les casques ont doublé de volume, le boucan aussi. L'armada éjecte un raffut si énorme qu'on ne pense qu'à fuir. Je me réfugie sur la terre que je préserve,

 

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où il y a des arbres amoureux qui s'embrassent et que je protège,

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et je me bouche les oreilles.

Cette fois, ils ne se contentent pas de couper les dernières repousses, rejets de robiniers et châtaigniers, broussailles et jeunes pins. Ils multiplient par deux la largeur du couloir. Ils coupent tout sans distinction, broyant et avalant la végétation comme une énorme chenille d'acier, les bois jeunes et les vétérans. Sans doute de nouvelles consignes qu'on ne discute pas. Aucun contact avec les propriétaires des terrains concernés.

Là, à deux pas de chez moi, c'est un verger sauvage, depuis longtemps abandonné, avec de vieux arbres malingres, pas plus de trois ou quatre mètres de haut, rabougris, secs et voutés. Sous la ligne végètent figuiers, noisetiers, abricotiers, cerisiers, pruniers, et même un petit palmier. Tous incapables de menacer les câbles au dessus. On peut y picorer quelques cerises oubliées, un abricot solitaire sur une branche vermoulue, de juteuses figues, et, par terre, dans l'herbe et les ronces, de minuscules fraises sauvages oblongues et carminées à la saveur renversante. Sur les bords, les arbres non régulièrement attaqués prospèrent. Un magnifique tilleul, bruissant d'abeilles affolées par la suavité des fleurs délicates, des micocouliers majestueux largement ramifiés.

La horde passe, la poussière retombe.

J'hésite à m'approcher tant je redoute le spectacle.

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Mais il faut bien que je passe, c'est mon chemin.

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Et le désert et la désolation me sautent aux yeux.

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C'est un massacre.

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Une dévastation sans nom.

Yeux écarquillés, je contemple les tronçons, stupéfaite, consternée.

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En plus d'avoir rasé le verger, ils ont décapité les centenaires des bordures. Ces arbres qui ont poussé plus d'un siècle assez loin de la ligne électrique pour devenir vénérables, les brutes les ont débité en morceaux chaotiques. Le tilleul, les micocouliers, les deux grands cèdres, les châtaigniers résistants, et tous les fruitiers.

Un col blanc a du décider dans un bureau à Paris d'élargir le périmètre de coupe pour des questions sécuritaires et budgétaires. Ou d'appliquer une nouvelle réglementation capable de justifier encore et toujours des emplois de fonctionnaires zélés, au dépend de la nature. Ils ont donc massacré les plus beaux arbres du village, des arbres respectables et tranquilles qui ne gênaient personne, qui abritaient une faune et une flore unique,

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tressaillantes de vie.

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Il ne reste que quelques vignes rachitiques et tordues, quelques cuves rouillées,

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révélant les résidus d'un travail jardinier ancestral,

et le soleil qui va darder sur la terre dénudée,

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qui va tuer tout ce qui n'a plus ni cache ni abri pour nicher, pour fouiner.

Maintenant, je regarde, fascinée, les souches d'arbres décapitées

en train de saigner, de pleurer.

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Je savais que les arbres souffraient,

mais jamais je n'ai vu tant de sang et de larmes arboricoles.

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Ni remarqué cette différence : eux, dans leur sang,

il y a tellement de lumière qu'il n'est pas rouge, mais orange.

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Sur ce ravage, tout de suite après, quelques hommes furtifs aux aguets errent en catamini pour se disputer les buches. Après eux, je viens ramasser quelques branches argentées de ce beau gris vespéral du micocoulier, dont les décrochages aériens aspirent l'âme au ciel.

Alors, médusée, je découvre par terre les corps démembrés.

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Des corps de femmes.

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Des ventres, des sexes, des nombrils,

des cuisses, des jambes coupées.

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Sans bras, sans mains, sans pieds, sans figures.

Seulement ces corps écartelés comme après un viol,

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un viol collectif suivi d'un génocide sylvestre.

Exposés, livrés pêle-mêle à la décomposition.

Carré blanc.

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Émue par tout ce que je vois derrière les fagots, je n'ose y toucher.

Je brasse seulement quelques branches étranges, en dégage quelques unes aux arabesques fantasques pour les ramener chez moi. Là, je voudrais les réunir à nouveau, même si rien d'humain ne peut reproduire la magie de la nature. Recoller des bras, des pieds. Redresser des membres disloqués.

Les rassembler en chapelles. Dérisoire.

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Nouer par leurs angles naturels des bouquets de bois se vidant de leur sève,

comme pour retarder le pourrissement.

Ériger des huttes primitives contre la fatalité de l'abattement inutile,

 

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sculpter la mémoire du sang et des larmes des micocouliers,

pour qu'au moins il reste quelque chose d'autre que ce cimetière

où hurlent les sèves écarlates

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et les ventres martyrisés.

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