C'est l'emplacement d'une yourte.

Une yourte qui attend, blottie au sein d'une autre yourte, le jour de sa nouvelle naissance.

couronne de yourte en attente yurtao

Maintenant, je prends le temps. L'urgence a été vaincue.

Ce n'est plus comme quand je suis arrivée sur ce terrain et qu'en un mois, à la main, avec juste une petite bêche, j'ai aplani une faïsse impraticable afin d'y poser la petite yourte pionnière.

Je décaissais la terre en amont et la jetais au bord de la restanque pour combler la pente. La première couche de terre noire et molle, humus mélangé de broussailles, de feuilles mortes et de branches pourries, s'est donc retrouvée dessous, vers l'aval. Poignée après poignée, sur une largeur égalisée de quatre mètres, j'ai entassé des pierres

lit de cailloux pour yourte yurtao

en y noyant les solives de base,

étoile de somlives pour yourte yurtao

puis assemblé et nivelé ma terrasse en bois dessus.

Au fil du temps, évidement, le terreau, les débris végétaux et la terre, tassés, compactés, ont fait baisser le niveau et mon plancher a suivi, perdant son horizontalité. Mon parquet gîte lentement mais surement vers la vallée. En posant le pied dans la yourte, maintenant, c'est vraiment comme dans un bateau : sur le plancher penché, on tangue.

Cette erreur n'arrivera plus.

Désormais, j'aplanis bien avant, laissant les éléments damer la terre plusieurs cycles de saisons durant. Mais cette fois, je ne veux plus de plancher, que de la terre battue.

Aussi, avant d'échafauder du relief sur ce nouveau cercle de terre gagné sur la roche, je prends le temps de l'introduction, celui des fondations mystiques. La jointure entre dessus et dessous, un morphème voué à l'invisibilité qui se décomposera dans la texture élémentaire, mais qui ancrera et innervera la structure dans les vibrations de l'écosystème et la relieront au Tao.

lune taoiste

Les anciens ne se mettaient pas n'importe où.

C'est pourquoi je me suis installée à coté de la ruine de leur ferme, faute de n'avoir pu investir directement leurs murs trop éboulés.

installation yourte d'été yurtao

J'ai pu goûter aux atouts de l'emplacement à toutes les saisons et constaté qu'ils ont bien réfléchi aux vents, à la course du soleil, aux écoulements, aux ondes telluriques, aux pierres, aux arbres, ils prenaient tout en compte. Ils n'avaient pas de monstres mécaniques et électroniques pour tout casser et remodeler selon leurs caprices. Ils devaient coopérer avec la nature pour éviter sa colère. La respecter.

Choisir un endroit devrait résulter d'une longue méditation.

Avant toute anthropisation, il faudrait épouser la situation comme on fait l'amour à qui l'on veut du bien. D'une certaine façon, se végétaliser, devenir soi-même une plante. Se localiser, s'enraciner, s'imbiber de la terre comme si son sang devenait sève.

Un lieu, c'est une rencontre. On vient avec son histoire, ses chagrins et ses espoirs, ses prétentions et sa fragilité, on va tout poser là, détrôner sa verticalité pour se confier à la glèbe qui nous porte. Ce n'est pas parce qu'on ne l'entend pas et qu'elle est apparemment immobile que la terre est inerte.

Si on s'arrête avant de déverser ses plans, si au lieu d'imposer sa vision préconçue au paysage, on laisse la nature imprégner doucement le mental, si on peut rester sans bouger et se pencher assez bas, alors il devient possible de commencer à sentir. Percevoir l'immense vie tapie sous nos pieds, la pulsation souterraine, le grand anaconda chthonien.

La prise de contact ne dépend que de la faculté à s'incliner.

Alors la terre parle, le vent murmure, les ruisseaux chantent, les arbres conseillent, les plantes chuchotent, les pierres avisent. On peut enfin renoncer à la dispersion habituelle de l'attention diluée en sons et images factices émis d'endroits éloignés où l'on n'est jamais, et se mettre à être exactement là où sont ses pieds.

A rester ainsi longtemps à l'écoute, les bêtes ne s'enfuient plus, les oiseaux gazouillent des mélodies légères, les besognes furtives bruissent sous les fougères et les ronces, les vers préparent le sol, les clairières s'ouvrent, et l'humain, enfin, se repose de lui-même.

Dans cette harmonie qui vient, lentement s'apaisent les prétentions du démiurge, s'engloutit l'activisme du héros, se diluent les ratiocinations du savant, se désamorcent l'irréfutable et l'intolérance, se dissout le fiel du querelleur et disparait l'appât du prédateur.

Lentement, au gré des rythmes et des cycles, dedans et dehors s'accordent sur la même portée d'un concert jaillissant, les extrêmes se rejoignent aux chakras ébauchant leur chaude dilatation, et doucement, enfin, une fleur de lumière germe au cœur.

mandala aux bougies yurtao

C'est là que débute le mandala.

Le grand œuvre de réunification, le principe régulateur des métamorphoses.

L'impérieuse nécessité d'une floraison interne ouvre la danse.

Le premier pas, sur l'aire de projection, détermine le centre,

le soleil du microcosme en invention.

centrage de mandala au sol yurtao

A partir de ce point, la force de gravitation du mandala commence à émettre.

Elle aimante des éléments épars qui, cueillis ou ramassés, se transforment en composants.

cercle sur terre battue yurtao

Elle désensable les courants d'énergie, dénoue les nœuds, clarifie les forces intimes.

L'alchimiste du mandala s'implique dans un double processus :

l'élaboration manifeste d'une structure esthétique,

figure ordonnée de matières et couleurs naturelles,

début de mandala yurtao

et un processus occulte de recentrage de la psyché, dans un mouvement conjoint d'ouverture et de concentration régulé par le Soi.

La géométrie centripète de l'étoile focalise le retour centrifuge de l'énergie.

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Ce rassemblement autour du noyau spirituel procure l'homéostasie intérieure.

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S'équilibrent alors, dans l'abandon des maîtrises et l'immersion dans la danse, tout ce qui est su, s'apprend et s'oublie, avec tout ce qui ne sera jamais connu.

Connaissance et ignorance. Mathématique et hasard.

Intention et aléatoire. Contrôle et abandon.

mandala automne yurtao

Le cercle aux pétales rayonnants et symétriques recadre la vie,

rappelle qu'on n'invente jamais rien dans le cosmos,

et combien nous sommes soumis aux lois, aux principes et au déterminisme universels.

mandala yurtao socle a

Le mandala subordonne la créativité et l'imagination au mystère de l'inconscient et aux frontières de la connaissance. Il souligne dans quel conditionnement est circonscrite notre liberté et dans quelles limites lucides peuvent s'épanouir de nouvelles combinaisons et des agencements inédits.

mandala socle yurtao b

Alors la réorganisation des forces psychiques, la force de cohésion et l'homogénéisation à l'œuvre dégagent une intensité propice aux synchronicités signifiantes.

mandala socle yurtao c

Et pendant tout ce temps, les pluies battent et détrempent, la petite taupe creuse ses galeries et brise de ses monticules mes lignes de cailloux, des coulemelles émergent sur un pétale, le renard balaie mes axes, les chats minaudent sur les brindilles du nid, l'écureuil chipe mes glands, ma voisine blaireau fourre son groin dans mes arcs de mousse, les aiguilles de pin s'amoncellent, les feuilles se recroquevillent,

fleuilles se fanant sur mandala yurtao

le vent les emporte, l'herbe pousse, les couleurs s'affadissent dans un ocre nuancé, et puis, bientôt, la neige effacera tout.

cercle de neige yurtao

A l'instar des moines bouddhistes qui balaient de la main, à peine achevés, leurs magnifiques mandalas de sables, la nature se chargera d'imposer à son rythme l'imperturbable impermanence.

Parfait alliage des contraires, boussole initiatique, le mandala guérit et vivifie l'âme.

En tarissant nos illusions mais en stimulant l'art poétique, il dissout les angoisses, débarrasse des miasmes sociétaux, renforce présence et attention. Son pouvoir d'intégration et de transmutation en fait le talisman universel, qu'il surgisse la nuit au secours des rêveurs, qu'il s'impose à l'artiste suant sa solitude, à l'enfant qui apprend à obéir à la pendule, au psychotique gribouillant un coin de table, qu'il apparaisse en grand dans les champs cultivés ( Crop Circle) ou qu'il orchestre un ordre miniature mais implacable au cœur des cellules.

Voilà pourquoi la yourte,

mandala en volume dans lequel l'humain s'invite physiologiquement,

danse couleurs yourte yurtao

fonctionnellement,

cuisne sous yourte yurtao

devient, hors des ravages consuméristes,

un habitat magique et transcendant.

ptite yourte yurtao

Voilà pourquoi ceux qui y pénètrent avec un peu de réceptivité y ressentent une telle paix.

Tout est là, du bas jusqu'en haut, irradiant tranquillement,

rien de ce qui est trafiqué et vendu dehors,

mais l'offrande généreuse de ce qui est nécessaire à la vie du dedans,

un espace vif-argent où peut résonner la transe du chaman,

parti au pays des esprits chercher l'avenir.

 

mandala yurtao