Eux, ils ont changé l'heure. Ici non.

Sans montre, sans téléphone mobile, l'heure ne peut être possédée, tyranisée.

Tout dépend de qui on reçoit ses ordres.

Mon maître du ciel ne m'a rien commandé, je n'ai donc pas truqué les aiguilles.

C'est normal, je fous rien dans ma yourte,

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je glande, je vis d'amour et d'eau fraîche, je parasite,

écouter

je vis au crochet du système, de ceux qui triment et font marcher le pays. Ceux dont les emplois du temps capturés dans les filets des normes et des surveillances disciplinaires ne peuvent tolérer d'existences hors cadrans, hors standards, des vies comme avant, contrôlées par la lumière naturelle.

Quand le soleil d'hiver s'éloigne et qu'on devrait ralentir la course, eux, ultra connectés sur tablettes higth-tech ultra-light, mais complètement déconnectés des réalités saisonnières, assouvissent leur cupidité jamais en crise en instrumentalisant l'heure. Et ils clament, au moins une  fois par an, trop contents d'avoir volé du temps à la chronologie implacable de leur aliénation :

« On a gagné une heure de soleil ! »

Pas un journaliste, même à France Culture, pour s'abstenir de renchérir sur l'économie du gain.

Je ne sais pas où ils ont mis leur heure gagnée, dans quelle poche, quel placard, quel programme, quelle banque, ni le montant que ça leur rapporte, à part de continuer à dériver sans personne qui remette vraiment les pendules à l'heure...

S'ils ont gagné une heure, j'ai du en louper une, parce qu'à force de perdre mon temps, je n'ai rien vu passer, puisque déjà complètement décalée rien que de me fier aux saisons pour savoir où j'en suis et régler ma vie.

dans le bois

Ici, rien n'a changé, aucun jour ne ressemble au suivant, le soleil se décale constamment sur l'horizon et ne parlons pas de la lune jamais où on croit, la température oscille entre dessus et dessous le zéro suivant la course de l'astre roi, et la nature est en perpétuelle métamorphose.

A l'intérieur de mon corps et de la yourte

ma yourte en couleur

baigne un flux calqué sur l'écoulement circulaire du temps, et je sais que ce mouvement n'est pas celui du progrès, du temps fléché, du temps productif, mais la dynamique d'une fluidité où nagent dans le courant les dialectiques créatives.

Chaque matin, j'adhère avec les minutes d'éclairage solaire en moins ou en plus sans que cela perturbe mon organisation. Immergée dans les milliers de rythmes intrinsèques à chaque règne, chaque palier du vivant, chaque cercle d'écosystème, j'admire comment les infinités d'allures parallèles, antagonistes ou désynchronisées, de l'extrême lenteur des corpulences minérales aux éclairs éthériques des vélocités immatérielles, s'entrecroisent, se chevauchent, se repoussent ou s'absorbent dans l'immense fécondité des cycles.

confins de la perception

Et me demande à quelle pulsion morbide, à quelle nécessité correspond cette vanité de l'homme qui, au lieu de s'insérer délicatement dans cette architecture dansante,

nid grand prétend, sans rien y comprendre,

détrôner les anciens dieux olympiens aux manettes pour installer usurpateurs et imposteurs armés de clefs à molettes et cassant tout.

Ceux-là, dans leur logique vénale à planifier le profit sur les horaires, qui se gaussent de jouer un bon tour au temps, sectionné et marchandisé dans leurs logiciels comme n'importe quelle action cotée en bourse, croient emprisonner l'imprenable, piéger l'insaisissable, démonter l'imperturbable.

Le soleil ne dirige plus le travail, c'est eux les maîtres du grand jeu planétaire, ils tiennent le chronomètre, les pointeuses, les compteurs, les podiums et les majorettes sous les tableaux de records, ils distribuent les pions, les récompenses et les exécutions, et en plus, ils trichent sur leurs propres règles parce que sinon, ils s'ennuient. Le consommateur inondé de spots au nucléaire en veut encore plus encore plus vite pour toujours moins cher.

Alors qu'évidement, on ne gagne rien du tout, parce que la liberté, ce n'est pas de courir après le temps, mais se soumettre aux cycles du grand mystère cosmique, pas aux chaînes de production. Parce que la vraie richesse,

c'est prendre son temps.

construire en rond

Le soleil reste au milieu, immuable, la terre tourne pareil autour. Les astres, la planète, les galaxies, ce n'est pas un casino, ni un supermarché, ni un théâtre de marionnettes, ni le bon coin des enchères, ni une marque déposée en faillite qu'on peut racheter au rabais.

Le temps, c'est le rythme de la nature, les plantes qui poussent là et pas là-bas, tel moment et pas plus tard, qui s'épanouissent et retournent à la terre après avoir éparpiller leurs graines, qui suivent le chaud et le froid, le mouillé et le sec.

La nature rythme les vivants qui font société.

Maintenant, c'est l'inverse.

Dans les bâtiments, ils n'ont plus le temps, ils ont l'heure.

sale temps

Ils baignent dans une température maintenue toujours pareil à grands coups de pétrole et tombent malades dés qu'il sortent de leur boite climatisée où, plombés derrière leurs écrans, ils manipulent les éléments en morceaux pour les recoller autrement et déposer leur brevet. Maintenant, ils sont en train de réussir à tout renverser, pour que ça soit l'homme qui crée la nature.

Mais ce n'est pas parce qu'on trafique les pendules qu'on change l'écoulement du temps.

montre cassée

Bien que je saches parfaitement que devant l'ordinateur, plus besoin du soleil. Il suffit de cliquer dans sa boite aux lettres sur l'inévitable diaporama à ouvrir sous peine de malheur dans les trois jours qui fait le tour des imbéciles, avec de beaux paysages, des cascades merveilleuses, des horizons flamboyants et des aubes époustouflantes.

Ce n'est pas parce que les citadins exigent que le jour et la nuit soient emballés comme des saucissons, à consommer en tranches entre les machines de leur asservissement, que ceux qui vivent encore les rythmes naturels doivent s'aligner.fillette nature

Les quelques rares attardés traités de marginaux qui vivent en harmonie avec le temps réel,

 

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qui lisent l'écran solaire, les ombres portées aux adrets, qui sont capables de s'orienter sans boussole, debout aux aurores avec le coq, avec pour seule cadence technique les cloches de l'église carillonant sur les collines, qui, dés qu'il s'engagent quelque part, savent d'où ils viennent et ne perdent jamais le Nord, possèdent en eux leurs propres repères.

hutte rouge

Pendus aux cieux. Chevillés aux champs.

Non négociables.

Leur horloge interne résiste sournoisement à la modernité.

Comme l'ours qui sait le moment d'hiberner, les cigognes de s'envoler du clocher alsacien, les saumons de remonter le torrent, les abeilles de revenir à la ruche, le serpent de muer.

Aucun animal n'envisage de courir autour de la terre pour profiter du décalage horaire, arrêter le métronome et ne plus vieillir. Tous savent qu'ils sont périssables et que le temps, compté ou pas compté, gagné ou perdu, ne se retient pas. Qu'aucune manipulation du sablier n'octroie de sursit ni ne rendra jamais immortel.

Mais bon, eux, ils ne sont pas intelligents.

grenouille debout

 

«  Maintenant, on se pose la question : doit-on vous suivre ? Parce que ça va de plus en plus vite et avant on pouvait deviner où vous vouliez aller. Maintenant, on voit que vous avez été sur la Lune et que vous n'êtes pas satisfaits, et on cherche... Et comme c'est difficile de suivre quelqu'un qui cherche sa route, il y a une espèce de mouvement de retour à l'enracinement...

On espérait qu'on allait trouver des gens sur la Lune parce qu'on se disait : si on trouve des gens la-haut, on va s'identifier entre nous à la Terre. Nous sommes les hommes de la planète Terre, en opposition à ceux... Mais comme il n'y a personne, on est renvoyés à nous-mêmes ! Et ça, c'est le plus terrible ! C'est affreux! »

Jean-Marie Tjibaou. Président FNLKS. Entretiens de Genève 1981.

 rencontrer l'ours