Cet hiver, le ciel était si plombé qu'on a pas beaucoup vu les étoiles.

Au point d'en languir. Dans la yourte, ça finit par peser.

La lucarne cosmique étant trop souvent obstruée, j'ai fini par tenter d'y remédier.

Je connais deux manières d'influer et corriger le désordre climatique.

La première, la plus efficace et le plus fascinante, c'est celle du faiseur de pluie.

J'adore cette histoire taoïste dont ma vie monastique est une tentative d'application. Une histoire qui a eu un effet percutant sur mon âme de jeunesse et m'a conduite sur un dojo Zen où j'ai reçu initiation et coups de bâton avant d'aboutir sur une falaise dans une yourte.

C'est le traducteur du Yiking, Richard Wilhem, ami de C.J.Yung, qui l'a rapporté.

Ça se passe en Chine dans un village aux abois à cause de la sécheresse. S'il ne pleut pas, la famine menace, c'est la catastrophe. Tout le monde, le nez en l'air, quête avec impuissance la moindre trace de nuage. Les réunions religieuses se multiplient dans l'espoir d'assouplir l'implacabilité céleste : prières, déclamations, incantations, implorations, promesses. Partout, on brûle des tonnes de bâtonnets d'encens. Rien n'y fait. La terre craquelle, les cultures sèchent sur pied, la peur s'insinue. Les villageois en viennent à défiler en processions dans la campagne, tapant sur d'immenses gongs et tirant des coups de feu pour chasser les démons malfaisants. Toujours pas une goutte d'eau, toujours un ciel bleu impavide, mortel.

Alors, à bout de ressources, ils envoient chercher dans une autre province un vieil ermite dans sa retraite, le faiseur de pluie. Aussitôt arrivé, le vieux tout rabougri demande une cabane dans un endroit tranquille et qu'on ne le dérange pas. Rien à voir avec un sorcier arrogant plein de philtres, de breuvages et de recettes. Au bout de trois jours, le miracle se produit : une tempête de neige incroyable déferle. Wilhem stupéfait va alors demander à l'ancêtre comment il a fait la neige. Le vieux répond gentiment :

« Ce n'est pas moi qui ai fait la neige ! »
« Mais qu’avez vous fait alors pendant ces trois jours dans la cabane ? »
« C'est simple. Je viens d'un autre pays où les choses sont en ordre. Ici, les choses vont de travers et ne répondent pas au commandement du Ciel. Le Tao est perdu et donc, en arrivant dans ce désordre, je ne suis plus dans l'ordre naturel. C'est pourquoi j'ai du attendre trois jours pour me remettre en Tao. Et alors, naturellement, la pluie est venue! »
Voilà, le faiseur de pluie ne fait pas la pluie mais il suit la Voie du Tao, grande pourvoyeuse de synchronicités.

lune taoiste

Ce qui, dans la tradition occidentale équivaut au grand précepte alchimiste de la table d’Émeraude :

« Ce qui est dehors est comme ce qui est dedans. »

Cette Voie souveraine, c'est la voie de la méditation, non instrumentalisée par des profits utilitaires tel que gestion de stress et résolution de problèmes. La méditation en silence et sans but, qui est retour à l'être total immergé dans le présent, d'où découle une homéostasie holistique où l'humain est au diapason synchrone avec son environnement.

La deuxième façon est une adaptation pour actifs démangés par le sucre de leurs neurones, une pratique du mouvement qui canalise l'énergie dans une symbolique transférentielle. Totem ou doudou, elle est toujours d'ordre spirituel si on puise sa matière hors du système marchand, dans la forêt, les poubelles ou les fossés. Cette pratique produit de l'action gratuite sans profit matériel, par la voie de l'art et de la nature. Elle est à la méditation ce que le tir à l'arc est au Zen. Perso, je combine les deux modes en alternance, l'un et l'autre se complétant harmonieusement selon l'art de vivre Taoïste ou alchimique.

Au milieu de cet hiver pluvieux, j'ai donc consulté mes modestes ressources dans l'idée malicieusement prétentieuse de fabriquer une échelle géante capable de percer la couche nuageuse et déboucher le ciel.

La matière la plus évidente autour de moi, avant c'était les tissus,

tissus multicolors yurtao

maintenant, ce sont les fagots et les pierres.

J'ai commencé par dessiner une étoile au sol avec un bâton, et j'ai parsemé son cœur de cailloux ramassés sur les collines, de différentes tailles et couleurs.

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J'ai appliqué spontanément le principe de similitude qui marche si bien avec les plantes guérisseuses, qui appelle par des formes dessinées ou bâties une concrétisation et un effet réel. Autrement dit, lorsque j'applique une étoile au sol en me concentrant, je réalise uns sorte de rituel magique appelant les vraies étoiles à se manifester, qu'elles soient physiques, comme astres transcendants, ou symboliques, comme porteuses d'espoir et de vérité (rapport au chiffre 17, l’Étoile, dans le Tarot ésotérique).

Plus tard, j'ai noué un trépied de veilles branches de châtaigniers que j'ai posé sur mon mandala étoilé, reconstituant instinctivement une ébauche de pointe de flèche, ou de voûte céleste, au choix.

Puis j'ai rassemblé de veilles branches de bruyères arborescentes conservées précieusement lors de débroussaillages antécédents, des branches complètement dingues, avec des courbes et des décrochements splendides, des branches trop belles pour être brûlées ou compostées. J'en ai épluché certaines à l'Opinel, d'autres pas, m'extasiant sur les courbes géniales façonnées par la nature.

Perchée sur un escabeau, j'ai accroché une branche après l'autre sur le tipi de base, en les bandant avec des lanières découpées dans du store ou de la ficelle agricole.

Ça a commencé à faire un bouquet.

Au fil des branches, j'ai compris que j'étais en train de refaire un arbre.

Ce n'était pas du tir à l'arc, pourtant je visais loin ;

pas une cérémonie du thé, pourtant des invités attendaient ;

ni une calligraphie en relief bien que j'ai les pinceaux qu'il faut ;

et même pas une séance d'Ikebana car mon bouquet débordait des vases traditionnels.

C'était la naissance d'un arbre en train de gerber vers le ciel.

En plein hiver, alors que la plupart des arbres sont en dormance, un arbre de joie m'est né.

Un arbre magique aux branches élancées comme une ovation,

un arbre qui n'existe nulle part ailleurs parce qu'il attend qu'on le veuille.

Et puis, il me restait des bâches en pagaille de toutes les couleurs, et j'ai découpé des tas d'étoiles dedans, que j'ai cousu deux par deux avec du fil de pèche, prenant toujours une blanche en fond pour accrocher la lumière. Au lieu des feuilles et des clochettes de bruyère que seule la terre d'ici peut produire, j'ai suspendu à mon arbre une myriade d'étoiles.

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A chaque étoile, j'ai supplié le vent d'envoyer une bénédiction quelque part

à quelqu'un qui en a besoin.

Le vent les balançait, les tournait dans tous les sens,

la pluie les faisait briller et la grisaille s'est terminée.

ébauche arbre aux étoiles yurtao

Grâce à mon arbre cosmique et quelques étoiles d'opéra

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qui ont réussi à percer les murs de pluie,

j'ai ouvert une voie lactée de ma yourte au cieux.

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Le jour, je m'assois dessous pour contempler la danse des étoiles,

comment elles tourbillonnent au moindre courant d'air

et comment la lumière revenue les traverse.

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Et j'envoie des messages d'amour vers les galaxies.

Le soir, penchée à la petite fenêtre de la yourte,

j'admire le ciel enfin débouché.

Je ne suis pas une faiseuse de pluie ou d'éclaircies,

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mais peut-être que j'ai trouvé comment déchirer un coin de ciel obtus

pour n'être plus jamais privée d'étoiles

et enchanter ma yourte à perpétuité.

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Après, seulement après, je m'installe sur mon zafu au coin du feu sans bouger

et rejoins tranquillement le peuple des méditants

en train de soigner le monde.

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Très grandeTrès grande