inconnue yurtao

Elle est une de mes plus proches voisines. Elle est devenue la plus intime.

J'en ai eu marre d'elle dernièrement, il a fallu que je trouve une solution pour qu'elle comprenne sans la vexer que ça suffit, et ainsi sortir de l'escalade de mesures de rétorsion où nous en étions arrivées. Nos relations mouvementées, pour ne pas dire passionnelles, pourraient s'arrêter net si je le décidais, un copain compatissant m'ayant conseillé une technique simple et radicale pour retrouver mon calme et éviter les représailles : balancer un seau de mon pipi quotidien sur la demeure de mon agaçante voisine. Seulement voilà, la violence me débecte et de toutes façons, j'estime n'avoir aucun droit naturel à user de prérogatives népotistes sur le bout de terrain où Fouinette et moi cohabitons.

J'ai rêvé d'elle une nuit de Février, je la saisissais par le bout du nez qu'elle a fort fin, l'immobilisais et lui obtempérais gentiment de ne plus bouger. Elle n'a pas protesté, ne m'a pas griffé, n'a même pas couiné et je l'ai relâché sur un nouveau contrat de confiance. Je crois que c'était un rêve prémonitoire sur la façon dont je devais m'y prendre avec elle.

 rêve des bêtes

Le problème central est que ma voisine est de mœurs nocturnes et que nos horaires décalées ne correspondent pas. Ça aurait pu être un avantage car moins on se coltine, mieux on se supporte, l'évitement physique étant sensé empêcher toutes possibilités de chamailleries. Mon petit lézard, lui, ne s'adonne à ses joutes amoureuses et ses prospections malicieuses dans les plis de mon toit que de jour, ses galopades sont donc parfaitement supportables, et même très divertissantes.

Mais avec Fouinette, ça galope toute la nuit.

Avec Fouinette, ça cavale dans tous les sens.

Et les toiles de ma yourte semblent avoir réquisitionner son dévolu têtu.

Donc, nos relations se sont envenimées.

 J'en éprouve beaucoup de honte, car d'abord nous ne sommes pas du tout du même gabarit et que j'ai pour instinct systématique de défendre ardemment plus petit que moi.

connaitre mon crapaud

Ensuite, je m'enorgueillis d'offrir sur ma zone une protection effective aux derniers êtres libres et sauvages osant bivouaquer sur nos périmètres sur investis, familles blaireau, sanglier, chevreuil et renard pour les plus imposants.

sangliers yurtao

La plupart ont parfaitement repéré que mon ermitage enclavé et ses alentours sont interdits aux animaux domestiques, aux garnements et aux engins motorisés, en plus d'être inaccessible aux voitures.

Je me sens particulièrement honorée que dans ce monde déchu et quadrillé, les rescapés et résistants de la nature, qui ne vont jamais au supermarché et ne possèdent aucun objet, ait choisi ma yourte comme point d'attache. Je ne cesse de m'interroger avec beaucoup de respect sur leurs incroyables capacités d'autonomie malgré les pires exactions des humains dans un pays où plus aucun centimètre carré n'a été convoité, pollué et privatisé. Mes relations avec les animaux se dosent donc sur un mélange détonnant de découverte, d'écoute, de ravissement et de surprise.

La dernière fois qu'un blaireau m'a réveillé en pleine nuit, il a répondu aimablement, à la troisième injonction, à ma très ferme invitation de cesser de s'acharner sur la base de mon rosier et se casser. Ce n'est pas le genre de Fouinette.

Fouinette ne se casse pas.

Fouinette fait des caprices.

Fouinette entend mener la danse.

Avec Fouinette, c'est limite que la situation m'échappe.

Fouinette ébranle sérieusement mes convictions pro-faunesques.

L'entrée de la demeure de ma voisine se trouve à exactement quatre mètres cinquante du dos de ma yourte. Donc, mis à part l'essaim d'abeilles fourré dans un trou de la murette qui bat les records de proximité si je ne compte pas les habitants directs tels que lézards, araignées et autres insectes, Fouinette et moi dépendons de la même conciergerie. Elle a choisi un endroit bien douillet et bien chaud entre lilas et mimosas,

bouquet mimosa yurtao

près des crocus jaunes,

crocus jaunes yurtao

là où j'ai accumulé sur une souche de vieux pin pourri quelques résidus végétaux dont la décomposition aérée lui fournit un isolant parfait. L'entrée est toute ronde, de la taille d'une assiette à dessert, avec devant un tapis de fougères. Dedans, bien qu'il n'y ait pas de lumière, on voit en se penchant que ça va loin.

Ma voisine et moi avons des goûts similaires, adeptes inconditionnelles du cercle,

yourte d'hiver yurtao

incapables de dormir dans du bâti humain, les lignes droites étant pour nous synonymes du danger mortel d'être attrapées et emprisonnées par des tortionnaires.

J'ai souvent rêvé d'une maison souterraine à l'abri des hélicos et des procureurs, où personne ne puisse deviner combien de réfugiés y préparent la grande résilience planétaire. Donc peut-être qu'il y a chez moi une pointe de jalousie derrière l'admiration et ce sentiment dominant de fraternité cosmique que je voue à la gente animale.

 Bon, tout ça pour spécifier que malgré une attitude fondamentalement positive, les choses en sont arrivées quand même à dégénérer, puisque, bien que je ne partage ni leurs vues colonisatrices ni leur démence croissantiste, j'appartiens à la race de ces géants endémiques en train de tout foutre en l'air. J'ai donc bien du mal à départager les responsabilités de la dégradation de mes rapports de voisinage.

 C'est simple, Fouinette commence quand moi j'arrête.

J'ai bossé et crapahuté toute la journée,

vielle femme au fagot yurtao

alors j'adore le soir quand, le dos rompu, je verticalise et statufie ma colonne dans la position du lotus pour ma méditation crépusculaire.

Au bout de peu de minutes, j'entends la première galopade dans mon dos.

Celle-là ne me gène pas du tout, au contraire, c'est un peu comme quand on retrouve son compagnon le soir en rentrant à la maison, que ça soit un mari ou un chien, on se sent attendue, accueillie, pas seule. En plus, grand luxe, je n'ai aucun engagement envers elle ni elle envers moi. Cette totale indépendance a quand même un inconvénient : pudique, ma voisine ne se laisse jamais voir. Ça finit par être frustrant, car ma position est plus défavorable que celle d'un aveugle à qui il reste, en plus de l'audition, le sens du toucher pour palper les contours de ses proches. Je dois me contenter de la voir et la toucher lors d'épisodes oniriques palpitants, ce qui a octroyé un certain temps à notre idylle un niveau assez transcendantal, pour ne pas dire mystique.

nuit transcendentale

Après mon dîner, repue, j'écoute la radio ou j'écris avant de m'allonger avec un bon bouquin, et là, j'ai besoin de calme, c'est précieux pour un endormissement réussi.

Ma yourte adossée à la colline est bien protégée des courants d'air mais son intégration remarquable à l'écosystème la rend sensible à toutes les fluctuations environnementales. Entre la toile externe et la murette en amont, l'espace est riquiqui, quelques centimètres constituent une sorte de petit tunnel. Ça n'a pas été facile d'y caler mes toiles. J'ai mis du temps à comprendre pourquoi cet endroit si étroit où il m'est impossible de passer et pénible de glisser une main engendre un tel plébiscite enthousiaste chez mes petites sœurs les bêtes, et pourquoi la chouette a établi son nid juste au-dessus.

En fait, la chouette surveille le refuge favori de mon crapaud, des souris et musaraignes, des familles taupe et orvet, et de Fouinette bien entendu, qui s'y protègent des corbeaux, corneilles et rapaces se pourchassant entre les grands pins. Tout ce petit monde farfouille allègrement à quelques centimètres de mon oreille dont l'acuité se peaufine subtilement. Mon caniveau est aussi le seul passage sur ce palier pour se rendre devant la yourte où se trouve mon saladier de compost. Cette configuration a engendré des habitudes et je me suis vite aperçue que Fouinette est la reine des rituels à heures fixes. Dés que j'ai ouvert mon bon bouquin, elle arrive en galopant. J'entends la célérité agaçante de ses petites pattes aux ongles rêches râpant ma toile,

griffes

mais j'ai beau tendre l'oreille, j'ai du mal à suivre, on dirait qu'elle cherche à me semer. Le canevas trépidant de sa course et de ses galipettes embrouille irrésistiblement mon sens de l'orientation. Je suis sûre qu'elle le fait exprès pour m'énerver. Bref, j'ai beau être toute ouïe, impossible de comprendre la logique de son comportement. Tant pis, ça ne m'a pas empêché de remarquer ses goûts et de lui déposer une petite croûte de temps en temps dans le saladier.

Maintenant, je regrette. Parce que c'est toujours pareil, on veut faire plaisir, on lâche du lest et l'autre, de suite, en profite pour sortir des limites.

Parce que le couloir est devenu une autoroute, ma toile, un toboggan et Fouinette, une damnée de la croûte.

petite croute

Le pire, c'est au moment où je suis prête à sombrer dans les bras de Morphée.

Là, elle se met à courir comme une dingue en crapahutant dans toutes les dimensions, on dirait qu'elle a invité des copines surexcitées pour préparer le bal de l'année, à moins qu'elle soit en train d'initier une portée émergente aux mœurs locales. Comme je suis fatiguée et qu'elle me glande sérieux, là, je gueule. Un grand cri de colère, généralement le mot STOP avec une pile de points d'exclamation totalement dépourvus d'ambiguïté. En même temps, je donne un bon coup de poing dans mon mur en toile doublé de plusieurs couches de laine. Je compense le bruit un peu trop étouffé par un dribble furieux faisant rebondir le mur textile comme un foc où s'engouffre une tempête.

Radical. Silence radio pendant quelques merveilleuses minutes.

Confortablement relâchée sous l'édredon, j'en profite pour m'endormir. Je ne sais pas ce qui se passe pendant deux ou trois bonnes heures. Pas plus. Une galopade effrénée me réveille.

De très mauvaise humeur, je gueule, je tape, je dribble, et plus moyen de me rendormir. Au fil des nuits, la scénario se répétant, j'ai constaté, un peu ébaudie du retournement insidieux de situation, que Fouinette a fini par s'arroger les rennes de ma vie en réduisant mon énergie vitale en minable bouillie. Car la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt certes, mais surtout à ceux qui récupèrent.

Donc, avant de sombrer dans la dépression, j'ai décidé d'agir. Justement, je devais recoudre un nouveau mur de toile à rajouter au Nord sur celui qui s'est fané,

mur nord yourte yurtao

je m'y suis attelée illico en supputant comment profiter de cette nouvelle bâche pour barrer l'entrée du tunnel. Hyper motivée, j'ai réussi à finir les six mètres de couture en deux jours.

couture bache yurtao

J'ai noué mes cordelettes aux sangles, posé des grosses pierres sur la partie plastique qui touche le sol, et au lieu d'embrasser le cercle de la yourte, j'ai tiré droit et collé un bout contre la murette, barrant hermétiquement le passage. Et j'ai attendu la nuit avec impatience pour savourer ma vengeance.

Effectivement, Fouinette n'a pas du tout apprécié.

Mais au lieu de repartir chez elle et me foutre la paix, elle s'est acharnée à chercher une faille dans mon rempart et ça a duré toute la nuit !

Pire que tout !

Elle a même réussi à produire des sons tonitruants de chocs de matières indiscernables, des bruits mats et métalliques hyper bizarres, du genre des trucs qui tombent de haut, des trucs tirés, arrachés, roulés-boulés, carambolés, comme si elle était en train de démonter la yourte !

A devenir barge !

Au bout d'une heure d'écoute hallucinée, excédée, je me suis levée en rage, et malgré les trois degrés dehors, suis allée derrière gueuler dans le terrier. Après quoi, en guise d'avertissement, j'ai posé une pierre plate sur l'entrée du domicile de ma voisine. J'ai guetté en grelottant sous la couette.

Silence radio.

Mais le matin, j'ai estimé que la leçon était suffisante et j'ai levé la pierre.

Le cinoche a repris illico le soir même.

Bon, là, je fais quoi ?

Je ne me laisse pas dépasser, je remets la pierre sur le terrier et je la laisse. Et je n'arrive pas à dormir à force d'angoisser si Fouinette s'est bien creusée une sortie de secours, car je me sens incapable d'assumer la responsabilité de son agonie. Normalement, ça fait partie de son instinct de survie, elle a forcement une branche souterraine en délestage qui sort un peu plus loin, avec un trajet à découvert très décourageant vers ma yourte. Pendant quelques nuits, j'ai laissé et levé la pierre au gré de mes scrupules et de mes heures de sommeil.

Rétive au changement, Fouinette a réitéré.

Obstinée à démonter ma barrière ou carrément ma demeure, sans ciseau, elle pouvait toujours courir, mais l'absence de recours à un outillage spécialisé n'a pas empêché galopades échevelées, frénésie azimutée, chahut éruptif, bruits fracassants, trucs qui pètent, qui claquent, qui chutent, qui rebondissent. Yourte qui tremble, occupante harassée, hagarde, ivre de fatigue.

Alors un soir, j'ai oublié la pierre sur le terrier.

Et j'ai enfin dormi comme un loir.

Le renouveau !

 un bon sleep

Sauf qu'après, plus de galopade d'accueil. Silence radio.

C'est idiot à avouer, mais du coup, il y a eu comme un vide, et j'ai eu un pincement au cœur.

J'ai commencé à attendre. Je me suis inquiétée. Puis j'ai paniqué sur la sortie de secours.

Mais ce n'était pas que de la culpabilité.

En fait, Fouinette me manquait.

 aime

Alors que je m'enfonçais dans des méandres nostalgiques, heureusement, Fouinette est revenue. Soit elle a boudé ostensiblement quelques jours, soit elle était engagée dans des travaux de force pour rétablir la connexion, mais en tout cas, maintenant, après la tombée de la nuit, risquant mille périls entre sa nouvelle entrée et ma yourte, elle revient faire son petit tour de propriétaire.

Elle ne peut s'empêcher de tenter sa chance : elle se sert de mon mur Nord comme d'une rampe de skate, cherchant toujours la faille et renversant quelques objets non identifiés. Bredouille, elle repart et n'insiste plus de la nuit. J'ai beau me douter qu'elle n'a certainement pas abdiqué ses prétentions et que je suis à la merci d'une récidive fébrile, je suis fière d'avoir trouver une solution provisoire satisfaisante pour les deux parties. J'ai réussi à désamorcer le tapage nocturne de ma voisine sans recourir à la solution finale et Fouinette continue de me signifier sa présence à une heure raisonnable. Voilà un compromis qui marque une étape importante dans l'évolution de mes relations. Savoir renoncer à une petite croûte pour préserver une proximité affective, je crois bien que voilà un niveau que je n'ai jamais réussi à stabiliser avec un hominidé adulte.

 relation

Maintenant, prochaine étape, le dévoilement. Fini le jeu de cache-cache.

Je veux la VOIR. La VOIR !!!

Je veux savoir à qui j'ai affaire !!!

confrontation

Un ami m'a conseillé une assistance technique pour enrichir mon odyssée paganiste : me procurer une caméra vidéo de surveillance infra-rouge à autonomie solaire et l'accrocher sous le nid de la chouette. Non seulement je pourrais enfin découvrir la tronche de Fouinette et espionner ses élucubrations, mais en plus, à l'instar de ma chouette préférée, je m'offrirais une vision concrète du trafic autour de ma yourte.

photographie-animal-aigle

Ce qui ne saurait manquer de me passionner, sauf que j'ai tout à fait conscience qu'en utilisant de tels stratagèmes, j'introduirais un écart infranchissable, et finalement très inconfortable moralement, entre la condition animale et la mienne.

Avec le risque que ces patrouilles télescopiques mettent en péril le fragile équilibre auquel nous sommes parvenus.

équilibre

Pourtant, c'est quand même moins brutal que d'utiliser une cage qui se referme sur l'animal en train de croquer dans l'appât, forcement une petite croûte.

Je n'ose imaginer la réaction de Fouinette dans une telle situation de trahison caractérisée...

Un concentré de cyclone !

furie

Suivi d'une rupture explosive avec vendetta à la clef  !

Et je ne donne pas cher de ma yourte à la relâche.

Et ça, non, je ne le supporterais pas. Car je tiens à ma yourte.

Mais aussi, je sais ce n'est pas rationnel, je tiens à ma Fouinette.

aime  aimeaime

Seulement voilà, entre le moment où j'écris cette histoire et le moment où je la partage, Fouinette a repris la main en me grillant l'étape suivante.

Cette fois, en pleine nuit, la yourte s'est mise à vaciller, mon lit à trembler.

J'ai entendu des bruits profonds, pénétrants et comme des coups de boutoir, comme des vibrations de perforeuse. Je me suis rappelé le tremblement de terre que j'ai écopé en arrivant ici. Alors ce matin, je dois bien me rendre à l'évidence, Fouinette a inauguré un chantier délirant :

creuser un tunnel sous ma yourte.

Oui j'ai bien dit :

CREUSER UN TUNNEL SOUS MA YOURTE.

terrier