Désertée depuis longtemps, elle a tellement souffert.

 Ceux qui la fuient, qui la méprisent, qui se croient réservés pour meilleure destinée, héritiers petits bourgeois assouvis d'elle, médisent qu'elle est affreusement moche, qu'elle pue et que sa décrépitude fait honte, qu'elle n'est plus qu'une traînée juste bonne pour les caniveaux. Ils disent tellement de mal d'elle, qui a tant donné, qui a tout donné, et qui maintenant n'a plus rien. Ils ont oublié son temps de gloire, tous ceux qu'elle attirait, qui franchissaient monts et vaux pour se tenir au chaud dans ses bras, tous ceux qu'elle nourrissait et qui s'établissaient et qui, allaités comme des marmots, s'enfouissaient corps et âme en son sein en profitant des richesses de ses entrailles.

Maintenant abandonnée exsangue, noire de crasse, ils la dédaignent pour cette tristesse déprimante après tous les coups qu'elle a pris, les trous infligés partout, les blessures claquemurées à l'arrache jamais désinfectées dont personne n'a sorti le pus.

Ils se sont tous débarrassés sur elle avant de foutre le camp et la dénigrer à mort, ils la détestent parce qu'ils savent qu'avant de la rouler dans le fossé, ils lui ont fait avaler leurs pourritures en la menaçant du pire pour que personne ne sache ce qu'elle a subi. Leurs sarcasmes contre elle, c'est toujours le même système d'accusations qui tourne les victimes en coupables, pour qu'on croit que les tortures de ceux qui l'ont prise et perforée jusqu'à la lie, c'était du gâteau et qu'elle était consentante, alors c'est facile de dire qu'elle a attiré son propre malheur en étant trop généreuse et que son agonie rend ceux qui l'approchent neurasthéniques.

Maintenant que tout a été puisé, dévasté, qu'ils sont partis avec le profit gagné dans les plis de sa chair, sauf les quelques malheureux obligés de se la coltiner parce qu'ailleurs on ne veut pas d'eux et quelques anciens engloutis dans son délabrement, maintenant qu'elle est moribonde, qui va la soigner, qui va l'aimer encore un peu, juste assez pour nettoyer la merde autour d'elle, panser ses plaies, elle toute barbouillée d'une vie au charbon, d'une vie de labeur et de don qui ne mérite pas ces grimaces de dégoût ?

Je ne vois aucun programme de soin et de réhabilitation dans les promesses électorales de ceux qui vivent sur ses dernières économies, je ne vois aucune proposition qui puisse guérir ma ville

ma ville

si on ne commence pas par le commencement, nettoyer tout ce qui a été largué et abandonné sur place, qui pourrit les forêts, les rivières et l'air, je ne vois aucune réparation, que la gestion minimum du désastre.

agonie

C'est pourquoi, pour la première fois de ma vie civique, je suis tentée de m'abstenir de voter à ces élections municipales.

Et si je n'ai même pas été tentée de mener une liste d'écologie radicale alors que je me suis présentée avec mon engagement d'objectrice de croissance à d'autres élections démocratiques, (régionales, législatives et européennes), c'est parce qu'en temps que réfugiée électrosensible, les pollutions environnementales s'amplifiant à un rythme affolant, mon système immunitaire, exténué par les souffrances que m'infligent les ondes émises par vos gadgets de destruction massive et les saloperies balancées par les démiurges du climat, ne m'autorise plus à mener une grande bagarre locale.

Car c'est un combat ardu que de faire sortir les gens de chez eux pour autre chose que du divertissement, les joutes politiques étant une variante des jeux du cirque, et la poignée de ceux qui comprennent qu'on ne peut pas s'embarquer dans un nouveau voyage sans avoir réparé et épongé le navire ne suffisent pas à contrer les fashos qui rameutent le peuple en jurant de multiplier les caméras de vidéo surveillance, en promettant le paradis sécuritaire à cette ville moribonde de trois mille habitants ou pas un éducateur n'a jamais été embauché pour les quelques jeunes abandonnés ici,

répression plutot qu'éducation

mais où chacun a au moins deux chiens méchants pour se protéger de son voisin.

Et toujours rien pour ramasser les merdes et composter l'avenir.

En attendant, voici de quoi se réconforter :

http://www.youtube.com/watch?v=dcmkAG3fESE#t=142