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Je ne sais pas si c'est un choix, mourir en sautant.

Pour choisir, il faut des possibilités, certaines à éliminer et au moins une à saisir, et pouvoir utiliser sa capacité de réflexion, de jugement, son libre arbitre.

On peut parler de choix pour une décision consciente, mais pour une pulsion et un passage à l'acte ? Pour un désespoir sans rémission ? Est-ce un choix quand on est acculé dans une impasse, piégé dans une voie sans issue ?

A un niveau purement psychologique, quand on est dans la fuite éperdue, épuisé après une trop longue course, qu'on subi une grande souffrance, qu'on veut échapper à une insoutenable violence, qu'on a demandé de l'aide partout et qu'on a pas pu mettre en œuvre les bonnes réponses, quand on est démuni de l'outil ou de l'étayage qu'il faut pour se réparer et fonctionner sans dérailler, il n'y a pas de choix.

Il n'y a que quelqu'un d'enfermé qui veut sortir.

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A un niveau spirituel, peut-être que le corps qui a choisi de naître choisit aussi le moment de s'en aller, de même qu'il pourrait choisir les épreuves pour se forger l'âme. Je ne sais pas, je laisse les religions tâcher de convaincre nos crédulités avides de mirages.

Je ne sais pas non plus si elle est bien maintenant là où elle est, mais ce que je sais, c'est que ça nous fait du bien de le croire. A part sans doute l'athée qui a l'arrogance de croire qu'il ne croit à rien.

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Le grand Mystère, lui, reste entier, c'est probablement la seule chose qui n'a pas changé depuis le début de l'humanité. Nous ne savons rien de plus de la mort aujourd'hui qu'hier.

Même les NDE, les EMI (expériences de mort imminente) dont les témoignages de lumière et de grande quiétude concordent, grâce aux prouesses des techniques de réanimation, ne sont pas vraiment la mort, puisqu'on revient pour raconter.

La mort, c'est quand on ne revient pas.

Par contre, sur les causes de la mort, les humains glosent à foison et pistent les indices avec de plus en plus de virtuosité au plus grand profit des producteurs de séries télé. Mais pour l'interprétation, la classification, on verse de suite dans l'idéologie.

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En cas de mort violente, le protocole donne trois possibilités :

accident, meurtre ou suicide.

A mon avis, deux suffiraient, car le suicide est un meurtre collectif.

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Pourquoi l'acte d'un paysan qui avale un pesticide est-il classé suicide, et donc relégué dans l'histoire personnelle, alors qu'il a été dépouillé de ses terres et de ses moyens de subsistance par la cruauté anonyme de grosses firmes agroalimentaires ?

Pourquoi dit-on que dans les entreprises les gens se suicident alors qu'ils sont torturés mentalement jusqu'à la mort par des patrons armés de chiffres assassins ?

Et pourquoi déplore-t-on le suicide de cette femme qui a appelé à l'aide en frappant à toutes les portes dont aucune ne s'est ouverte, qui s'est jetée de son balcon en sortant du centre social où l'assistante sociale trop pressée, confortablement payée pour blablater ce jour-là à perte de vue avec ses copines collègues sur le thème de "la solitude des exclus", sous le grand savoir d'un expert  certifié, a reporté son rendez-vous ?

 Le suicide n'est pas une affaire personnelle, c'est un acte politique, et pas seulement pour l'euthanasie et l'avortement. Même le chagrin d'amour est d'ordre politique puisque les sentiments d'abandon et de dévalorisation sont liés aux rapports sociaux de domination.

Les dauphins qui se suicident ont été délibérément évincés de la société des dauphins.

Les Esquimaux punissent un meurtrier par l'éviction sociale, ce qui équivaut à une condamnation à mort tant il est quasi impossible de survivre seul dans ces latitudes.

Le suicide personnel n'existe pas dans les sociétés traditionnelles, il résulte d'un châtiment et d'une exclusion collective.

Donc, dire que ceux qui ont retourné l'agressivité contre eux ont choisi de partir, ne me paraît pas approprié, en particulier au moment du deuil. C'est une façon de ne pas se poser de questions, d'ajourner, de distancier, de se déculpabiliser et de vite oublier.

De même pour la mode de la crémation des corps.

Aucune incinération n'est aujourd'hui soutenable.

Ni des déchets, ni des énergies fossiles, ni des corps.

Au moment où le GIEC, dans son dernier bilan climatique, alerte sur les terribles catastrophes que nos dégagements de CO2 préparent à nos enfants, il faut de toute urgence cesser les combustions.

Tout ce que la terre produit doit repartir à l'humus.

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La non-restitution à la terre de nos excréments et de nos ordures

grève déjà largement l'écosystème de son dû,

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amputant gravement ses capacités naturelles de réparation et de régénération.

Alors, quelle béance dans l'équilibre écologique

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si on ne restitue pas les corps par la décomposition lente

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d'un enfouissement dans les entrailles de notre Mère la Terre !

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Mais la lenteur est devenue une dissidence au système,

un acte de résistance non violente.

Pour la plupart, incinérer son mort, c'est s'aligner sans réfléchir sur les dogmes fonctionnels issus de la peur, se soumettre à la société de l'accélération, de l'urgence, de l'escamotage, de la déshumanisation, de la perte des liens, du sens et des valeurs, de la perversion de la culture. La crémation considérée comme un procédé propre, net, rapide, efficace, permet surtout l'industrialisation et la centralisation de la mort. Finis les petits cimetières où après un ensevelissement géré par la communauté locale, on vient pique-niquer sur les tombes.

La crémation évacue le passé de la mémoire, alors qu'une tombe, même si on y va jamais, laisse planer un relent de filiation en reliant aux racines.

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Ceci est une opinion, non argumentée et non développée, elle est donc discutable.

Ce qui n'est pas discutable, ce sont les faits et l'émotion.

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L'émotion du compagnon, l'émotion des proches.

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Babeth est morte un soir d'Avril

et quand je me suis levée le matin suivant,

en passant devant l'arbre aux étoiles,

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une branche m'a écorché le front, laissant une marque rouge.

Après, quand j'ai vu Babeth à la chambre funéraire,

à la même place sur son front,

il y avait l'énorme bosse correspondant à l'impact qui l'a tué.

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Et puis il y a eu ce tique qui a tenté de se greffer sous mon aisselle au moment où j'écrivais ces lignes, sale bête que j'ai toujours soupçonné d'avoir eu de graves responsabilités dans la maladie de ma fille, que Babeth accusait de ses maux, je n'ai pas hésité à l'écraser, tâche noire sur mon bureau blanc.

Je ne suis pas allée à l'incinération mais j'ai préparé un endroit de repos éternel pour les cendres de mon amie. Rameaux de pommier en fleurs, genêts odorants, tubes violets de paulownia disposés sur un drap blanc, iris des fossés,

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et puis des petits œufs dorés de Pâques autour des pétales pourpre de roses ramassés près du cercueil, et l'encens et les bougies, et le grand vert du printemps.

On a choisi un trou creusé il y a longtemps où j'entassais du compost, comptant y planter un arbre après que les vers aient accompli leur boulot.

Ce n'est finalement pas un arbre, mais un rosier orange.

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On l'a planté là, dans ce trou riche et moelleux,

ses racines dans Babeth,

à coté du grand mandala,

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au pied d'un vénérable pin, d'un bouleau et d'un petit chêne.

On a mélangé du terreau d'acacia bien meuble qu'on a saupoudré dans le trou.

On a étalé les fleurs, et la peine s'est partagée

 

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en embrassades.

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Le lendemain matin, j'ai pris tout mon temps pour honorer,

avec la beauté fragile des pivoines et des lys,

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des roses et des marguerites,

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la mémoire de Babeth,

qui désormais repose là où elle désirait demeurer en paix,

un petit coin de verdure dans la forêt auprès des yourtes.

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J'ai mis les roses des gerbes en suspension dans des vasques d'eau

déposées sur un lit de fougères

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et j'ai encadré de pétales

le petit coin de vacances éternelles de Babeth.

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J'allais promptement en surveillant le moment où le soleil franchissant la futaie allait flétrir les pétales éparpillés, concentrée, la tête vide, avec seulement cette immanence des gestes justes à poser au bon moment.

Quand ça a été fini,

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une grande PAIX

s'est emmêlée au souvenir de Babeth.

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Ceux qui n'ont pas eu peur de partager ces instants,

qui n'ont pas eu un menhir urgent à livrer,

ont ressenti la même onde tranquille se répandre dans leur cœur,

bain de douceur où flotte cette joie ineffable qui,

au-delà des événements,

au milieu du roucoulement d'amour des tourterelles,

traverse toutes les tristesses.

 

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