incendie pour yurtao

On a failli devoir décamper.

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Le feu s'est déclaré à cent cinquante mètres de la yourte, un feu accidentel ou volontaire, en tout cas déclenché par un humain.

GY (le Gardien des Yourtes) a entendu le crépitement de sa tente installée en haut et il est descendu à toute vitesse. Je l'ai vu passer en courant devant le tipi où je me reposais. J'ai rempli un bidon et couru derrière lui, mais le feu était déjà trop fort, mon arrosoir était dérisoire.

Il a prévenu les pompiers et on a espéré que le vent ne se lève pas.

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On était sur la piste, dans la fumée, très près des flammes. Ancien pompier, lui, il savait quoi faire, d'ailleurs il est allé les chercher car ils se trompaient de piste.

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Moi, j'ai couru des yourtes au feu, du feu aux yourtes,

photographié le départ de feu,

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les flammes traverser la piste et gagner les hauteurs.

Ma petite famille écureuil a du s'enfuir, quitter le grand pin, celui juste en face de la yourte où j'observais leurs ébats panachés de mon piton rocheux.

Quand GY a crié d'aller préparer les affaires pour évacuer les yourtes, je n'ai pas pu y croire. Pas voulu y croire. Mon invitée V. a démonté sa tente, mais moi, je ne pouvais pas. Ce n'était même pas envisageable. J'aurais du préparer le plus important, mais tout est important ou rien, je n'allais pas chipoter avec les flammes dans le dos, donc je n'ai rien à prendre et tout à perdre. Alors j'ai su que je ne quitterais pas les yourtes, que je lutterais contre le feu jusqu'au bout. Je n'étais pas en état de sidération, ni même paniquée. En fait, c'est allé si vite que je n'ai pas eu le temps d'avoir peur. Du début à la fin du feu, à peine une heure. Le temps que je comprenne que ma vie était à la merci d'un coup de vent, et surtout de ces gens qui fréquentent la forêt comme un pôle mécanique ou un terrain de jeu, c'est plutôt la colère qui m'a submergé.

Non, je n'ai rien à prendre dans les yourtes.

Car ma richesse, ce sont les arbres et la nature, et je sais bien que ce qui est utile dans un abri, ce qui le rend protecteur, c'est son vide. On ne peut pas emporter le vide.

Quitter les yourtes en fuyant, ce n'est pas une option.

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J'ai beaucoup fui ma vie avant les yourtes, maintenant je suis exactement où il faut, alors, fuir les yourtes, c'est comme si on me demandait de m'écorcher moi-même, d'enlever la dernière peau que j'ai pour amortir l'extérieur.

brulée

Je ne rejoindrais plus jamais une ville, je ne suis plus tout à fait de ce monde.

Il n'y a pas de retour au système prévu, donc pas d'évacuation.

Heureusement, il n'y a pas eu besoin d'en arriver là, le vent ne s'est pas levé et les pompiers ont fait leur boulot. Mais on a eu chaud. Je voyais à la seconde les flammes gagner sur le coté du camp et les pompiers qui s'attaquaient au sommet du feu. Et tout à coup, j'ai entendu qu'ils n'avaient plus d'eau, qu'ils avaient tout craché en haut. Alors, pendant quelques minutes, dans les crépitements, j'ai cru que c'était foutu.

J'ai pensé aux oiseaux,

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à Fouinette, à mon petit lézard,

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au tipi que je venais de couvrir, aux humbles plantes et animaux qui honorent de leur présence ces quelques acres de verdure et j'ai bien vu, très clairement, que si pour eux, il n'y avait plus d'après, il n'y en aurait pas pour moi non plus. Jusqu'à ce que j'entende de nouveau les sirènes et que deux autres camions rouges arrivent.

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GY était en train de se battre au corps à corps avec le feu, tentant de limiter la propagation vers les yourtes en tapant sur les flammes dansant sur les souches.

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Enfin, les lances ont été activées et le feu aspergé.

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Les pompiers ont arrosé assez longtemps et le vent, très gentiment,

a attendu que tout soit fini pour débouler.

Depuis, je suis encore plus souvent sur mon rocher au-dessus de la forêt,

à observer, à écouter. Je n'ai pas encore revu mes petits écureuils.

Maintenant, il va en falloir des arguments pour que j'abandonne la surveillance du camp.

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Quand je pense aux accusations de ceux qui jugent les installations de yourtes dangereuses, ça me fait grincer des dents. Je sais bien que le peuple des yourtes n'est pas uniforme et que nul n'est à l'abri d'imprudences et de maladresses. Mais lorsqu'on habite depuis un certain temps dans la nature, on sait qu'on ne peut compter que sur soi-même pour gérer les risques naturels. Ce qui est difficile et parfois quasi impossible, c'est de gérer les bêtises des autres.

Mon installation et mon mode de vie en plein air font de moi une vigile naturelle,

 vigile pour yurtao

aux avant-garde du danger.

yourte en avant-garde

C'est la troisième fois que la position du camp détermine la précocité du déclenchement d'alarme sur un feu de forêt local, car, les sens toujours en alerte, je suis bien placée pour détecter les premières fumées.

cabane de guetteuse

Comme cette fois il y a deux mois où je regardais un faucon dans le ciel et vu tout à coup débouler un énorme nuage de fumée dans la vallée. Et des morceaux de fougères cramés tomber du ciel devant mon nez. Je n'ai jamais grimpé aussi vite au sommet de la colline.

Mais c'était un feu préventif... Les pompiers, plusieurs camions et 4x4, beaucoup d'hommes harnachés, brûlaient un périmètre circonscrit de pinède très embroussaillé pour désamorcer le danger estival.

Les gens qui habitent en maison juste à coté n'ont rien vu, pas plus que mes voisins ce jour d'incendie de Mai, et pourtant ils étaient tout autant menacés.

J'ai donc bien assuré une fonction de détection et de prévention.

indien sur la piste

Je n'ose imaginer les dégâts si nous n'avions pas été là !

J'en conclus qu'au lieu de stigmatiser les gens comme moi, on devrait sinon nous payer, au moins reconnaître le rôle de lanceur d'alertes que nous assumons de façon spontanée et gratuite, et peut-être même créer un statut de vigile volontaire permanent en bord des villages pour humaniser la surveillance écologique de l'environnement.

oeil de la forêt

Ça va des risques naturels, sensibilité aux tremblements telluriques, observation des réactions végétales et animales,

butineuse

des coulées d'eaux, des impacts de foudre, des chutes d'arbres, etc …

aux risques dus aux humains, incendies volontaires ou accidentels, largages de pollutions diverses et vidanges en bord de pistes, déséquilibre du biotope par surplus d'interventions mécaniques, telle que la prolifération d'ambroisie très allergisante, etc.....

J'ai même vu des oiseaux choisir de s'abriter sous mes toiles !

protection oiseaux

Ici, en lisière de forêt, hormis les vieux de la vieille qui ont encore un certain respect de la nature pour avoir arpenté les vallons sauvages depuis leur enfance, un flot de gens disparates utilise la campagne comme défouloir, avec des comportements inappropriés de citadins consommateurs, clops au bec et pack de bières au poignet. Bien peu sont des randonneurs conscients et attentifs à la fragilité de l'écosystème.

Pourtant, aller à la forêt, berceau de l'humanité,

clairière forêt

devrait être comme d'aller visiter sa vielle mère.

femme des bois

Celle qui nous a conçu, désiré, élevé, gâté, généreuse pourvoyeuse dont on a abusé jusqu'à la lie, que l'homme n'en finit pas d'épuiser et de mépriser par pure jalousie, avec cet esprit de vengeance originel qu'une trop nombreuse fratrie, avec qui il rage de partager, décuple. Une visite qui devrait réconcilier avec ses racines, avec les générations, avec son histoire, avec la terre.

ame de l'arbre

Que beaucoup ne font plus que pour apaiser leur mauvaise conscience, vérolés d'une cupidité ontologique à rentabiliser la moindre balade. Comme ces adolescents qui ne vont plus voir leur parents que pour obtenir un billet. Quitte à ponctionner sur le temps de loisir virtuel, qu'au moins on en tire un bénéfice matériel.

voleurs de bois

Après tout, tout le monde fait pareil :

Les bûcherons, licites et illicites, équipés et bruyants, qui ravagent les sous-bois en prelevant les meilleurs arbres,

bois empilé

certains débardant ostensiblement et d'autres à la sauvette.

Les chasseurs rackettant les futaies, dont les balles aléatoires sont un danger majeur pour tout ce qui bouge.

Les groupes de randonneurs soignant leur capital santé et socio-culturel, et les promeneurs du dimanche et des vacances, armés de pique-niques, qui laissent sur place au mieux leurs déchets,

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au pire leurs cendres non éteintes.

Les quadistes et autres motards, fanas de rallyes et 4x4 de casse-cou, disputant la dominance sonore aux avions nettoyant leurs soutes en plein vol, zoros de la vitesse et du vacarme utilisant la voie réservée aux pompiers comme piste d'endurance, de course ou de dégazage.

A coté, les vététistes, probablement les plus cools, équipés au minimum et silencieux, que j'entends déraper dans le virage de la piste, apparaissent comme des anges malgré la sueur qui les aveugle.

Il y a évidemment les innombrables chiens du quartier

chiens bruyants

répandant les pesticides de leurs déjections oranges sur les chemins, suivis par des humains pressés, iphone aux temporaux, c'est fou le nombre de gens qui parlent haut et fort, tous seuls, sur les chemins.

Il y a les pauvres trimant, à la période très dangereuse de fin d'été où tout est souvent archi sec, à remplir de gros sacs de châtaignes pour le grossiste.

Et des plus futés qui récoltent, à la saison humide, les champignons pour les restaurants, qui espèrent revenir l'année prochaine au même endroit et donc n'arrachent pas la ressource, contrairement à ceux, qui, en tapant sur les plantes, font régner la désolation derrière eux.

Il y a les teuffeurs du week-end qui s'éclatent dans leurs véhicules ouverts au milieu d'une clairière en pulsant des décibels furibards qui dégomment tous les oiseaux. Les vibrations des basses résonnent dans la terre à des kilomètres.

Il y a aussi les jeunes du quartier qui improvisent un barbecue sur le terril abandonné et s'en vont sans éteindre leur feu. J'ai ainsi passé plusieurs nuits blanches pour aller éteindre les braises de brochettes après des passages d'écervelés qui n'ont même pas l'idée d'amener une bouteille d'eau à balancer avant de rentrer chez eux.

Il y a les enfants des écoles, des centres aérés et des colonies de vacances, ça va de la simple sortie nature à la chasse au trésor, souvent, on dirait des hordes. Après, les emballages fluos métallisés des gouters trop sucrés jonchent les bas-cotés.

Il y a quelques touristes égarés qui décryptent avec peine les pancartes à moitié arrachées, et il y a ceux qui les arrachent, ou les tordent, ou carrément les décapitent avec un outil dont on préfère ignorer la taille du tranchant.

Il y a les petits voleurs du village qui ont compris qu'on pouvait aussi ratisser les jardins limitrophes des pauvres et les masures des marginaux, espionnage préalable plus facile et larcins sans risques de vengeance.

Et enfin, on voit roder les jeunes loups BCBG qui projettent de trouer les bois de parcs de loisirs et d'attractions, mais ce n'est rien à coté de ces imposteurs de l'écologie, bardés de diplômes en développement durable, qui argumentent scientifiquement au profit des exploiteurs de biomasse comment débiter la forêt en mille morceaux pour sauver les villes.

feu feuilles

A ceux là comme aux promoteurs en mal de collines à défoncer, les incendies sont des bénédictions qui dégagent le terrain.

Tout ce petit monde franchit l'orée de la forêt devant mes yourtes pour graisser les rouages du système, et je sais que je n'ai aucune chance d'y changer quoi que ce soit, puisque la destruction environnementale est la mamelle déifiée de la croissance canonisée par tous les pouvoirs en place.

Tout juste puis-je résister en restant là, comme les derniers indiens devant leur tipi, qui ont su à leurs dépends que toujours, malgré leurs promesses, les Blancs les trahiraient et continueraient le ravage.

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