soleil toilé yurtao

De temps en temps, c'est rangement.

papillon épinglé yurtao

Le ménage à la maison et en soi, soin sanitaire primordial, il semble que la société consumériste, engloutie dans une trépidation insatiable d'activités nocives, débordée par l'accumulation d'objets et de produits pathogènes, n'en soit plus capable.

Les règles les mieux suivies sont celles de la duplicité et de la vénalité, tandis que la compétition généralisée détourne et corrompt toute éthique de vie.

La terre ressemble à un logis mal tenu, nauséabond, envahi de poubelles que le locataire n'arrive plus à cacher, affalé sur un canapé mou à mater des écrans brouillés, jetant sous lui les emballages déchirés des saletés dont il s'empiffre.

sacs plastiques

Ici, au camp de yourtes, frugalité et lenteur ordonnent une économie circulaire lubrifiée par les tâches domestiques, à l'image d'un écosystème qui traite ses pourritures et ses tares sans délais. Non que règne le désordre,

portant yurtao

puisque l'habitat rond vernaculaire impose la conscience que toute pagaille matérielle traduit ou entraîne un charivari cosmique.

Juste traînent des travaux en cours, des traces d'activités en pause,

des empilements à modifier, quelques couleurs à plier,

hamac aux vétements yurtao

entre lesquelles bivouaque le quotidien.

essai fleurs couture

Ranger sa yourte n'a rien à voir avec le grand ménage d'un appartement, meubles en pyramide, aspirateur, détergents, serpillière et stress.

pompoms ouzbeks yurtao

Camper en légèreté et en autogestion, détaché des réseaux,

rapproche des éléments, de l'essentiel et de soi-même.

Vivre beaucoup dehors dénude l'intérieur,

les arbres frémissantsbizarre-tree-

étant plus considérés que les meubles statiques.

Quand la vie s'harmonise avec la nature, la synchronisation des rythmes

et l'homéostasie couplée sur les saisons purifie l'âme

en la vidant du superflu.

Le besoin d'objets s'estompe,

se dilue dans l'agrandissement des frontières de l'être.

arbre d'amour

De même que le travail ménager devient

accomplissement de la voie ordinaire,

l'ameublement et l'équipement se soustraient aux diktats technico-commerciaux au profit de la sacralisation de gestes simples et éternels.

Contestant à la quête de l'eau ou du bois, le statut avilissant de corvée, on se désaliène des chèques en blanc signés sous pression, sous prétexte de confort, aux multinationales qui confisquent notre autonomie. Ces gestes deviennent des rituels s’emboîtant harmonieusement dans les limites d'une liberté acquise grâce à la sobriété. L'usuel accompli de façon quasi cérémonielle fait échapper aux hachures autoritaires du temps. Quand la vie n'est plus coupée en tranches, alors on retrouve cette fluidité si précieuse au sens et à la santé.

sourcette

La yourte brise enfin ce méchant statut de « ménagère » inepte aux indiens, sorte de harpie maugréante et tentaculaire de la modernité dévorée de besoins factices, maquillée en fluette et lisse sirène fanatique du productivisme marchand.

En tente, les ustensiles se raréfient et les vaisselles passent souvent à la trappe au profit d'un thé remué au doigt dans le bol ayant accueilli le repas.

Quand il pleut, l'eau du ciel s'occupe de nettoyer ce qui est exposé sur un lit de fougères.

Le frigo n'est jamais à dégivrer quand un peu de sable mouillé entre deux pots suffit à rafraîchir les légumes, le gaz n'est plus à surveiller quand la cocotte placée bouillante sous la couette fait office de marmite norvégienne.

La table n'est plus à débarrasser quand on grignote sa galette cuite au feu de bois sur les genoux ou sur une natte, aucun aspirateur n'entame la terre battue du tipi ni ne révulse les oreilles, tous les objets obsolescents à brancher au nucléaire ont été remplacés par leurs ancêtres manuels de mécanique robuste,

les balais et les brosses par des bouquets de fougères ou de bruyères,

la centrifugeuse par le moulin, la perceuse par la chignole,

les séchoirs par le soleil.

jupe séchant

Un jour de rangement ici,

ce sont des épluchures d'une belle branche de châtaigner

épluchure d'écorce de chataigner yurtao

à ramasser, puis à suspendre,

écorces suspendues yurtao

une planche sur le seuil à remplacer, un outil à réparer,

une couette à finir de broder,

la couette à sylvain

des aiguilles et des bobines à réintégrer dans la boite à couture,

les bougeoirs à évider, uns sculpture à redresser,

bois paufinés croisés yurtao

des animaux sortis du bois à apprivoiser,

lapinus yurtao

à rapprocher de la sphère privée,

animal de bois yurtao

et toujours des drapeaux à recoudre ou détortiller.

drapeaux cantoyourte yurtao

Bouilloires et poêles à récurer, litières végétales à renouveler, boites à provisions à renforcer contre les rongeurs, bois de différents calibres à fagoter, courroies à resserrer,

noeud de couronne yurtao

adventices envahissantes à désherber, cairns à remonter,

épluchures à valoriser,

iris orange

toilettes à composter, mandala à redessiner au sol,

cailloux à trier pour les mosaïques champêtres,

fleur de roche yurtao

tout devient danse, et, quand je commence à avoir le tournis,

c'est là que ça commence.

Les étincelles qui annoncent l'absorption.

Un état quasi céleste qui arrive en méditation ou en création.

Au lieu de jeter, d'abord, j'entrepose.

Pas question de sous-traiter le recyclage des déchets.

Le destin d'un objet déchu relève d'une alchimie passionnante qui n'a rien à voir avec le fourbi des garages bondés des débordements consuméristes. J'entrepose sous un coin de tente jusqu'au moment où, regardant le rebut à l'envers avec une disposition d'esprit vierge, je lui découvre un nouveau visage. Ce retournement fait germer la possibilité d'une fonction inédite.

Voilà pourquoi un rangement se termine immanquablement par une œuvre d'art brut,

oiseau biscornu yurtao

et que du coup, ce qui aurait pu durer une heure en prend quatre

et qu'une matinée peut se prolonger sur trois jours.

A la fin, les pommes de pin sont rangées,

suspension pommes de pins yurtao

et un mandala,

petit mandala aux feuilles d'érable yurtao

ou un épouvantail, ou une suspension,

 étoile sur la vallée yurtao

ou un nouveau nid, ou une bordure protégeant un jeune arbre,

chène protégé yurtao

ou une cabane, ou un arbre-statue, est né...

Oh ! Rien de formidable ni de spectaculaire, juste une réhabilitation spontanée de matières viles, invisibles à l'état isolé. Non qu'il faille extraire absolument une œuvre du réajustement de l'environnement, mais ça surgit tout seul en cherchant où placer des trucs périmés qui ne servent plus à rien.

Par exemple, j'ai rangé les veilles pelles cassées et rouillées trouvées aux alentours sur un squelette de pin planté dans un souchard stabilisé, et l'espèce de sentinelle qui s'en est dégagé

l'appel de la forêt

a redonné vie d'un coup à une restanque un peu abandonnée.

De même, en triant les vieux bouts de ferraille déformés

au pied de la dame de fer yurtao

que je renâcle à descendre au container, s'est présentée une tige de fer

que j'ai planté en terre pour les y enfiler.

demoiselle ferrée

Afin que l'amas dévarié tienne debout, un équilibre doit être trouvé en répartissant les poids, ce qui entraîne une concentration proche de la composition d'une sculpture.

la dame de fer

Donc, le nœud de la créativité domestique, c'est l'attention et le tri.

Récolter et rassembler ce qui d'ordinaire ne provoque que mépris et rejet.

D'un coup d'œil, déshabiller la bouteille ou l'emballage qui passe encore entre les mains, discriminer les consistances et les tailles, étiquettes, bouchons, verres, plastiques, textures, envisager le détournement, dépiauter les éléments, leur attribuer une boite.

Promettre à chaque broutille une élection nouvelle, comme le potiron qui devient carrosse.

sur le bord du chemin yurtao

Outre que c'est très écologique de s'occuper de tout ce qui nous échoie, on peut se constituer gratis une bonne palette de couleurs et de textures sans dépendre du moindre fournisseur toxique.

C'est ainsi que j'en suis arrivée à récupérer des petites choses parfaitement insignifiantes, genre capuchons, capsules, noyaux, pépins, coques, allumettes, boutons, lacets, écorces, carcasses, os, brindilles, cailloux, épluchures séchées, coquilles d'œufs, coquilles d'escargot, coquillages, en passant par toutes sortes de pétales séchés, de graines, de bouts de cuir, de laine, de carton, de fil de fer et autres croûtes pour ma pitance imaginative. Nul ne sait où cette récolte hétéroclite peut mener. C'est une surprise permanente.

Il existe ainsi une brave dame de 78 ans qui a construit sa maison avec des bouchons en plastique.
Et une autre aussi, de l'autre coté du globe, en taiga sibérienne.

Voilà exactement le génie des pauvres.

On peut avec trois fois rien construire son abri, comme elles les bouchons ou moi les bouts de tissus, et se sortir des pires situations avec l'humble virtuosité d'un artiste naïf.

Ou simplement, un jour de ménage, au lieu de râler parce qu'on reste à la maison pendant que le chéri au bistrot mate le foot en hurlant, on peut transformer

la cacophonie du dehors en silence intérieur,

l'absence de l'autre en présence à soi,

on peut faire du beau avec du laid,

de tout avec rien, du cosmique à partir du minuscule,

du génial avec du minable, et au lieu de la tarte-tatin fumante,

l'invité, le passager ou le compagnon trouvera sur la table

un gâteau de l'âme

gateau de l'ame yurtao

qui n'a d'autre utilité que de rendre la vie

un peu moins aliénée, simple, sage et délicieuse.

Et tant pis si l'enthousiasme créatif n'est pas partagé,

du moment qu'au lieu d'une ménagère ronchonne jamais contente plombant l'atmosphère, le foyer rayonne d'une fée pas figée qui fait la nique au banquier et chante sur un air improvisé le bonheur du temps réapproprié.