Il y a en moi un endroit, derrière, où habite en permanence quelque chose de limpide qui se moque d'être aimé ou admiré. Sur le devant, là où se déroule le bal des apparences, là où je m'identifie avec mes actes et mes perceptions, j'attends toujours de la reconnaissance. Je créé désespérément de beaux objets pour obtenir la confirmation de mon existence, des objets que je suis incapable de vendre, parce que ce que je réclame, c'est de l'amour, la gratuité de l'amour, pas de l'argent. Parce que je ne veux pas être aimée pour ce que je fais mais pour ce que je suis.

Mais je ne sais pas qui je suis.

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Je regarde comment mon corps obéit à mon cerveau, comment il se défile quand j'ai mal à mes os et mes yeux, comment je poursuis une image du bonheur, où je picore ma ration et jusqu'où vont mes pieds, mes capacités et mes talents, j'interroge mes besoins et mes habitudes, ma race, mon sexe et mon statut, j'explore ma généalogie, je compare les destinées, j'échafaude des mythes, j'adhère à des conceptions cosmologiques, j'emberlificote des histoires magiques, je force le trait, mais je tourne autour du pot jusqu'à ce que je me débarrasse de mes miroirs et que je pose la vraie question tournée vers l'intérieur : « Qui suis-je ? »

Là, un grand trou noir s'ouvre où ma pensée culbute.

Alors je me rattrape à n'importe quoi, un truc que je connais bien de préférence et facilement accessible, un truc lestant cette évanescence angoissante qui, chaque fois que j'entame une plongée dans l'exploration des profondeurs, sape le ciment de ce que je crois être mon identité et étiole mes fondements historiques.

Ce n'importe quoi vite manipulable, c'est souvent l'activité ou la production. Avant, ça pouvait être les conflits, avec victimisation et dénonciation, revendication et étayage de rébellion. Maintenant que j'ai créé mon propre monde, c'est la sécession, la poésie, la nature et la contemplation. J'ai longtemps cru que ce monde personnel gagné de haute lutte était plus favorable à la réalisation, mais aujourd'hui je n'en suis plus du tout certaine, parce que j'ai vu qu'on peut découvrir qui on est vraiment en plein chantier aussi bien qu'installé dans sa cabane, sauf qu'une fois arrivé où l'on voulait, on risque d'y rester englué par la satisfaction et la jouissance.

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La constante entre toutes les étapes de construction du moi qui m'est propre, c'est que, contrairement au pesant échafaudage comportemental destiné à agréger toute personne au corps social, à chaque fois que quelque chose s'est séparé de ce que je croyais être, je me suis retrouvée plus libre et plus légère. Ce détachement produit, de gré ou de force, par la vision claire de la permanence des transformations, arrive parfois après l'estourbissement d'une bonne claque, parfois par hasard, souvent par saturation ou désespoir, toujours par échec de saisir ce qui taraude, la racine du désir. Alors la cuirasse tombe, les fils du canevas se dénouent, et je me retrouve nue devant le puits de ma question : « Qui suis-je ? »

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Si j'ai le courage de rester là, de ne pas me rhabiller en catastrophe parce que j'ai un menhir urgent à livrer, que je prends le temps de pénétrer cette nudité pour en comprendre sa nature, alors je vais traverser chair et os, moelle et cellules, différents degrés de matière dans lesquels je pourrais facilement me berner en croyant trouver la solution au miracle de la vie, avec explication biologique, moléculaire, kantique ou cosmique, et hiérarchie des composants.

Mais si j'arrive à franchir cette exploration sans m'embrouiller et me perdre dans la physique et la métaphysique, je tombe sur un nouvel écueil, la confusion entre introspection et discernement, entre psychologie, anthropologie et spiritualité. Je ne peux finalement m'approcher de la compréhension finale qu'en expérimentant des voies sans issue qui me font revenir au point de départ.

Là, je tente de comprendre où pointent les aiguilles de la boussole en devenant moi-même boussole, où il me reste la possibilité de contrer l'agitation en m'ancrant au centre. Mais la stabilité de ce moyeu ne peut garantir aucune tranquillité, puisqu'il reste un objet ballotté dans les mains qui s'en servent.

A nouveau, le grand trou noir est là, où pensée et sécurité culbutent.

Alors, je pose des limites pour ne pas me perdre dans l'inconnu, dans l'abîme de mon ignorance.

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Pourtant, je suis irrésistiblement attirée par ce trou, aimantée comme tant d'autres à cause de ce pressentiment universel d'un au-delà commun inconnaissable où prend source le fleuve de la vie, mais aussi sans doute parce qu'une fois où j'ai failli mourir, je suis tombée dedans et que j'ai vu la lumière formidable briller derrière l'accueil au bout du couloir, et la chaleur, et la joie ineffable, et comment je n'ai pas été défaite mais emportée dans le noyau même de la création qui semble amour absolu.

Je me retiens souvent au bord du vide, au bord d'une puissance qui risque de tout emporter, tout ce que j'ai construit autour du corps que ma mère a couvé, que je croyais cohérent mais que je ne sais par quel bout prendre quand il faut se présenter, car j'en ai assez de toutes ces mises en scènes, et qu'à force de perdre le fil du scénario, je perds aussi tout intérêt pour mes personnages.

C'est pourquoi sans doute me faut-il marquer, quelque part de solide, au sol ou dans le bois, autre chose qu'une projection de mes miasmes, une simplicité qui fasse écho à ce que j'appelle doucement derrière le tintamarre de mes imaginations, des signes élémentaires ouverts vers le ciel, comme si la voûte céleste pouvait s'ouvrir à cet endroit précis où penchée sur la glèbe je reviens aux archétypes primordiaux, et qu'une percée de lumière fasse taire toutes ratiocinations.

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C'est ainsi que je trace des cercles où dedans je mets tout ce que je ne sais pas.

Il y a les yourtes où j'habite sur la colline au milieu des mésanges, et il y a aussi toujours quelque part autour de moi un mandala qui a besoin d'être avancé mais que je me garde bien de jamais finir.

La circonférence que je trace autour de ce que j'ignore et qui me gouverne, c'est comme une ceinture de chasteté : pour conserver le mystère, éloigner la violence des savoirs et des croyances, rendre un morceau de territoire impénétrable aux mécréants, aux violeurs et aux profanateurs, pour que les goulus spéculateurs, scientifiques, économistes et autres spécialistes du vol ne puissent disséquer les arcanes de la vie en morceaux de viande ou en barils de fuels à revendre aux plus offrants, pour que la guerre et l'appropriation s'arrêtent au seuil de ce qui pourrait être la paix.

Au milieu du cercle, je dessine le soleil, la lune et les étoiles, avec des cailloux, de la mousse, de l'écorce et des fleurs, puis je pose du silence, cette part de l'existence que les mots ne peuvent circonscrire, qui attire les esprits et vide les objets de leur bruit.

Le cercle que je construis autour du gouffre de mes lacunes, c'est la limite que je me donne pour accomplir mon humanité.

Je ne peux être chez moi à l'intérieur de ce cercle que si chaque être vivant désirant partager ce vénérable silence puisse y loger son intimité, du moins s'il accepte d'accrocher son drapeau à l'entrée.

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Après, qu'on porte un voile, un kimono, des babouches, un poncho ou une cravate, que la coupole qui rassemble soit un igloo, un dôme, un tipi, une yourte ou un wigwam, quelle importance...?

On a tous envie d'être reconnus, on veut tous être aimés, tout le monde s'efforce d'étoffer une identité forte, de se singulariser, et finalement au lieu des roucoulements, c'est la foire d'empoigne.

C'est pour ça que les humains depuis la nuit des temps tracent des lignes de conduite pour ne pas se bousculer, arrêter de se battre, des lignes à l'intérieur desquelles on peut se respecter à plusieurs même si on ne comprend rien et qu'on a peur de l'ailleurs et de l'étrange, des lignes qui protègent un espace où peut transparaître une autre réalité que celle des appartenances.

Un tel espace, une telle bulle hors du monde,

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n'est pas une terre d'exil mais un retour à la sagesse.

De là, de cette attention muette, naît la possibilité de l'unité.

Car rien ne se partage mieux que de ne pas savoir qui on est vraiment. C'est le socle des religions. Sauf qu'on est seul à faire le chemin vers soi. Ce Soi, l'Unique qui est source des multiples et des différences, auquel chacun aspire plus ou moins consciemment selon l'épaisseur de sa carapace, est la seule condition de l'unité.

C'est insolite, anachronique, dans un monde sans limites où la liberté confisquée par les athées nourrit l'impérialisme idéologique, l'accaparement des ressources et la caricature de toute vérité, soit-elle révélée ou discernée. Dans un monde où la pornographie et la dérision ont souillé tout représentation de la nudité de l'âme face à l'ultime Conscience.

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