En ce froid matin de Février, j'aperçois de mon lit, à travers le carreau sous la sortie du tuyau d'évacuation, la boule rouge du soleil surgir sur la colline et embraser les pins.

soleil glacé

Aussitôt une immense gratitude lève en mon cœur et l'incendie du jour se répand dans mes membres. Vite debout dans la yourte glacée percée d'un jet radieux, je rentre une poignée d'aiguilles de pin dans le petit poêle, rajoute des brindilles, des rameaux, puis des branches de différents calibres, précieux petit bois ramassé par temps sec, trié par section et soigneusement empilé la veille dans une caissette contre le treillis. Je craque une allumette dans les aiguilles sèches et le feu prend immédiatement. La porte en fonte fermée, je règle la prise d'air et recule pour contempler, à travers la vitre du poêle, ma réponse au soleil, une boule de feu jumelle apprivoisée dans le petit cercle de la yourte.

soleil approvoisé

La flamme jaune bondissante produit rapidement des braises et la lueur devient rouge orangée, exactement de la même couleur que la boule solaire.

Alors une joie pure comme le feu s'installe en royauté dans mon petit espace.

Puis la lumière commence à frapper les objets

lumière dans la yourte yurtao

et c'est la symphonie des couleurs.

soleil sur rubans yurtao

Comment exprimer l'intensité que déclenchent de si simples gestes, une telle ivresse et une telle plénitude ?

Le feu d'hiver mitonné dans ma petite caisse en fonte, ce n'est pas seulement une lutte contre le froid, c'est un dialogue permanent avec le dehors, avec le vent mordant, les giboulées piquantes, le givre sur les pierres et les chemins, la glace dans les flaques, les rafales gelées, la neige parfois quand quelques flocons veulent bien honorer le toit de ma yourte de leur divine blancheur. C'est une attention constante aux températures qui ressemble à la modulation d'une chorégraphie, quand vers la tombée du jour, vingt minutes suffisent après l'allumage pour que mon thermomètre prenne 15 degrés de plus, quand j'ajoute du pin bien sec pour bouillir l'eau ou cuire mes lentilles, quand je choisis une bûche minutieusement calibrée pour m'assurer un confort tranquille le temps d'une séance d'écriture, quand il me faut une chaleur plus profonde avec du bois plus dense, châtaigner ou acacia, quand une erreur de dosage m'oblige à ouvrir grand la porte-fenêtre pour éviter le sauna, et quand, cessant d'alimenter mon foyer, je surveille chaque degré de perdition calorifique à l'aune de la sévérité du temps et des couches d'isolation.

J'ai besoin d'entendre la voix du feu, ses doux crépitements, son léger ronflement, ses pétarades quand il s'emballe ou que j'ai oublié d'écorcer, le cognement d'un morceau de bois roulant dans les cendres, ses ronronnements rassurants quand je m'assoupis sur un livre, et ses murmures et sifflements qui bercent mes soirées... J'apprends encore et encore à faire chanter mon feu en douceur, à domestiquer son ardeur, à lui offrir la juste ration qui n'endommagera pas la qualité de l'air, et je suis toujours admirative de la façon dont un élément d'une si violente nature est capable de produire tant de paix et de réconfort.

Cette amitié de la flamme dansant dans l'âtre, confidente précieuse qui réduit en cendres mes chagrins, rejoint dans mon cœur l'immense affection que m'inspire tous les êtres vivants non humains. Ce compagnonnage dynamique entre frissons et sueurs est une histoire d'amour avec l'hiver, l'atmosphère, le ciel cristallin, le dénuement végétatif, les dormances souterraines, les arbres figés en postures hiératiques, le bois mort qui m'attend dans la forêt, que j'ai repéré et qui sera tracté et remonté au gré de mon énergie, relation joyeuse consommée voluptueusement en moments de cocooning douillet à siroter une tisane de thym cueilli sur le versant en face lors d'une randonnée en plein vent.

Je ne perds jamais de vue cette flamme, la ravivant d'un petit tour de vis du clapet d'air, ouvrant et fermant la porte pour surveiller l'évolution de la calcination, titiller les bûches récalcitrantes qu'il faut parfois réveiller au soufflet, recharger, affaire de dosage que l'habitude cisèle comme un art. La dessus, j'attribue un ordre de passage au feu à chaque marmite, chaque bouilloire, afin d'obtenir des cuissons synchrones et disposer d'eaux à différents degrés.

A valser ainsi avec mon bois et mon feu, des relents de complicité atavique avec le petit peuple du Nord me rapprochent de ces veilles Babouchka vivant seules dans leur isba au milieu de la neige, petites bonnes femmes extraordinaires et si humbles, disparaissant presque entièrement dans de larges manteaux râpés et des bottines usées jusqu'à la trame, et qui, à des âges canoniques, affrontent tous les jours les fondrières pour aller scier en forêt le bois de leur survie ! Quelle profonde sororité je ressens pour ces femmes retirées, vivant en contrées hostiles loin de tout ! Bien qu'ici l'hiver soit si court et si doux qu'on a pas le temps d'en souffrir, je me sens reliée à cette solitude courageuse, à ce féminin robuste et modeste, dont l'acharnement domestique paraît le seul apte à sauver notre foyer planétaire de la gabegie des mâles.

Le dosage de mon feu dépend évidement de la quantité et la qualité du bois que je peux lui apporter. Rien n'est plus utile à mon équilibre homéostatique et écologique que de n'être pas équipée d'une grosse tronçonneuse. Ma petite scie basique m'empêche drastiquement d'abattre des arbres en pleine force de l'âge et d'empiler comme si une nouvelle ère glaciaire menaçait. Je n'abats d'ailleurs jamais d'arbres vivants hormis des pins qui sont ici invasifs (plantés au siècle dernier pour fournir des poutres aux galeries de mines) et stérilisent le sol par leur acidité, pour les remplacer par des feuillus enrichissant l'humus.

Le pin se décompose et brûle vite, encrasse les tuyaux, mais il est abondant en brindilles, en branches cassées par les bourrasques, et fournit un allumage inépuisable. Je ramasse ou coupe du bois mort de pin et de châtaigner dans la forêt dévastée en tout temps par les bûcherons sauvages et les politiques sylvestres capitalistes. C'est fou ce que je trouve comme branches décapitées, de diamètre parfaites pour ma piètre force, rejetées par les voleurs de bois qui ont emporté les troncs. Le plus dur est de les ramener, de les remonter jusqu'à ma falaise, ce qui garantit la sobriété de ma consommation.

Fascinée par les formes élancées et tarabiscotées du châtaigner, il m'arrive souvent de ne pouvoir me résoudre à sacrifier au feu des branches au port d'une élégance raffinée, à la texture si noble que j'en épargne des fagots entiers pour mes sculptures ou autres accrochages.

arbre aux gants yurtao

Ainsi, partout autour de la yourte, se dressent des tas de perches

en attente de polissage ou de cabane,

du bois en attente yurtao

que j'adore contempler en passant,

bois stocké yurtao

comme si leur seule présence pouvait me consoler des ravages d'où je les extrait.

J'utilise un petit tréteau en fer pour scier mes branches, et un billot de châtaigner pour fendre mes bûches. J'aime ce travail, même si je commence à ramer à cause du mal de dos. Le geste de lever le merlin résolument au-dessus de ma tête en restant bien droite et de l'abattre de toutes mes forces sur la bûche en pliant les genoux me procure une sensation proche de celle du tireur à l'arc décrit par Hérigel dans son ouvrage : « Le Zen dans le tir à l'arc ».

La sensation de taper juste au bon moment sans se prendre la tête.

La réussite déclenche un sentiment franchement jouissif. Pourtant, je suis toujours étonnée de voir la bûche éclater par le milieu alors que je n'ai pas l'impression d'avoir viser. Je me contente de caler ma cible bien en équilibre et de repérer les nœuds, mais après, je ne sais ce qui se passe car mon cerveau se vide de toute opération mentale, comme si ma cible s'incrustait quelque-part derrière mes orbites, se clouait au tréfonds de mes cellules et que celles-ci endossent automatiquement, sans me consulter, la responsabilité de l'atteindre. Depuis le jour où un cri guttural s'est expulsé spontanément de mon ventre en même temps que mon coup, je laisse le son accompagner le geste, comme s'il pouvait aider l'énergie libérée à moins me coûter.

C'est ainsi que j'ai remarqué qu'il n'y a pas de différence entre fendre du bois et tuer une mouche. Tout dépend du souffle. Le secret, c'est de simplement regarder la mouche ou la bûche, et au moment de la décision de trancher, inspirer profondément et bloquer la respiration. La capture de la mouche et l'éclatement de la bûche se font là, dans le vide du souffle suspendu.

Après, il suffit de laisser la main s'abattre en expulsant l'air d'un jet clair et net.

Radical. Aucune mouche osant circuler sur mes cuisses ne m'échappe.

J'entasse mon bois dans mon tout nouvel abri que je viens de bricoler le long d'une restanque.

abri bois avant yurtao

Un abri où s'aligne une jolie réserve de bois,

abri bois après yurtao

c'est comme un frigo bien rempli, on se sent à l'abri du besoin.

J'y ai accroché une mangeoire pour les oiseaux,

mangeoire pour mésanges gourmandes

tressée en rejets de châtaigner

et couverte d'un toit conique fabriqué avec des boudins d'aiguilles de pins.

mangeoire pour les oiseaux

Cette mangeoire est devenue la coqueluche des mésanges.

Elles adorent se poster et chahuter sur les perchoirs de branches de bruyères

enrobées de laines multicolores,

bruyère en chaussette

sur mes suspensions d'où elles se renversent dans des postures loufoques, et de là, foncer sur la mangeoire pour en ramener une graine de tournesol qu'elles décortiquent en martelant leur bec sur le bois. Du coup, entre marteaux piqueurs et quêtes de fibres pour les nids, la laine de mes arbres en chaussettes commence à pendouiller de partout...

branches de bruyères en chaussettes multicolores

Mais quels fous rires ces mignonnes m'offrent tout au long de la journée !

Avec les vols planés de vers de terre que je catapulte de plus en plus près du rouge gorge qui sautille en diagonale autour de la plate-bande où je bêche, mon hilarité devient contagieuse et je me retrouve à chanter comme un pinson toute la journée.

Je n'utilise même pas une demi stère de bois de chauffe pour tout l'hiver.

Premièrement, contrairement à ceux des maisons qui doivent griller des suies tout le temps même quand ils sont absents, je n'entretiens mon feu que quand je suis là.

Pas comme ces imprudents d'Argenton-les-Vallées qui, le 11 Février 2015, ont allumé leur poêle avant de partir et ont retrouvé leur yourte en cendres à leur retour… Une tente n'a pas ou peu d'inertie thermique, il est donc très facile de chauffer rapidement quand on arrive, alors qu'ignorer le BeaBa de la sécurité, en laissant un feu sans surveillance, peut coûter très cher.

A l'inverse, la sécurité du chauffage central des bâtiments conduit à la mise en danger du climat planétaire. Toute combustion a un prix à payer, voilà pourquoi s'impose la modération et la révision totale des modes de vie. Quel gâchis tous ces bureaux chauffés sans personne qui y dort et ces maisons chauffées sans personne pour y travailler ! Il est faux qu'il faille construire plus de logements parce qu'il en manque, comme le bêle un consensus stupide. Des habitats légers écologiques et renouvelables autonomiseraient bien des familles sans crever leur budget ni celui de la terre. Il n'y a plus de sable sur les plages pour continuer à couler du ciment mais largement assez de bâtiments inoccupés, puisque l'aberration énergétique du mode de vie occidental, entre logements surchauffés et flux furieux de véhicules, permet à certains de cumuler des bâtis à foison tandis que d'autres n'ont rien. Heureusement qu'avec la crise, outre les yourtes, certains remettent en cause ces inepties en occupant et réhabilitant plein de bâtiments vides.

Deuxièmement, en hiver, j'hiberne dans la plus petite yourte, la mieux exposée au soleil et abritée des vents du Nord, quatre mètres de diamètre qui offrent un volume réduit très économique. Suffisamment réduit pour que les flammes de deux bougies augmentent sensiblement la température ambiante,

bougie avec cirebougie au bout

mais suffisamment large pour ne pas se sentir à l'étroit. La température y grimpe aussi vite que dans une salle de bain où coule l'eau chaude du bain vespéral, et alors la yourte ressemble à une baignoire procurant une détente comparable à celle d'un bon bain relaxant.

Troisièmement, j'organise mon emploi du temps en fonction de la saison. Je vais en courses ou je couds quand il pleut et je réserve le beau temps aux travaux de plein air. J'ai réalisé tardivement combien j'avais souffert petite d'être cloîtrée à l'école quand le soleil brillait dehors, combien l'enfermement m'était intolérable, au point d'être ensuite incapable de tenir un boulot salarié. Parce que finalement, le soleil brille souvent.

Je n'ai pas de panneau solaire mais je sais utiliser la chaleur et les rayons au bon tempo, pour mijoter en particulier, et j'ai mes petits coins de nature en creux où se caler pour que mes activités profitent le plus longtemps possible de la lumière. Je sais de combien de degrés ma yourte va s'échauffer dans l'après-midi en fonction de la météo. Et combien j'aurais au matin, ce qui dépend de la température externe au plus profond de la nuit et du moment où je cesse d'alimenter le poêle, un peu avant l'heure du coucher. Chauffer pendant le sommeil alors qu'une bonne couette coûte moins cher à la planète me paraît stupide. Certes le petit déjeuner est frisquet si je dois partir après et n'allume donc pas de feu, mais le tonus matinal supporte aisément cette morsure qui prépare à la sortie extérieure.

Ceci dit, je ne suis pas au Canada. Heureusement, car là bas, ils cèdent aux sirènes pétrolières du plastique, au point de mettre leur vie en jeu. Ces yourtes hermétiques chauffées à fond toute la nuit ont mené quatre campeurs du parc de Gatineau aux urgences, à moitié morts par empoisonnement au gaz inodore et mortel de monoxyde de carbone. L'étanchéité parfaite de la couverture en PVC qui ne permet ni respiration ni évacuation au contraire des toiles textiles ou végétales (feutre), a failli leur être fatale .

Ma yourte dont le tissage ressemble aux pores de la peau est donc devenue une enveloppe thermique aussi vivante et sensible que ma chair, et depuis que je vis ainsi, avec thermostat viscéral intégré, je n'attrape plus de rhumes. Même quand je sors en chemise vider mon seau sous la lune.

Quatrièmement, c'est bête à dire, mais je m'habille sur la durée en conséquence. Loin de moi le temps où je privilégiais, par tradition familiale couturière, la mode ou le style au confort et à la solidité. Fini la soumission au diktat consumériste qui attise les névroses de renouvellement de garde robes débordantes, obligeant les demoiselles qui ne veulent pas grelotter au moindre courant d'air à se cantonner aux centres commerciaux loin de tout caprice climatique. Bien qu'il soit toujours aussi difficile de dégoter un sous vêtement ou un tee-shirt féminin en fibres naturelles sans décolleté qui expose le cou à tous vents, ou une paire de chaussettes en laine sans élastique broyant le mollet, j'arrive, en superposant les couches et à force de vivre dehors, à encaisser des températures de plus en plus basses.

Mais ça ne sert à rien puisqu'il fait de plus en plus chaud.

Sauf que je scie moins de bois …

Ce qui ne compensera jamais le massacre de la forêt Cévenole par les criminels de la multinationale Eon qui, à Gardanne, font cramer des montagnes d'arbres volés aux terroirs dans leur centrale à biomasse assassine. J'ai beau rester à distance des folies du monde, c'est toujours la même histoire qui se répète sous mes yeux, celle des gros qui cassent tout pendant que les petits, et surtout les petites, éparpillées ici et là dans des masures branlantes, s'échinent, avec leurs gestes minuscules et leur immense respect de la vie, à retarder l'échéance finale.