femme couleur

Demain, je vais en ville.

Je m'y prépare plusieurs jours à l'avance après avoir tout fait pour l'éviter.

faut que j'aille en ville

Patience et endurance sont impératives car le trajet en car dure une heure en moyenne pour atteindre un but situé à trente kilomètres.

J'ai le choix entre deux départs, pas plus, un le matin tôt et un à treize heures. Personne n'a le droit de sortir l'après-midi, ni le soir, et encore moins le week-end, de ce bourg abandonné des pouvoirs publics, s'il n'apporte généreusement, avec son tas de ferraille individuel, sa contribution au réchauffement climatique et un gros coup de pouce à la croissance des pétroliers pourvoyeurs de terroristes.

Ces abominables et nauséabonds caissons à roues ont beau être les principaux responsables de la menace d'apocalypse écologique, ils bénéficient toujours d'un prestige à la mesure de l'espace qu'ils asphyxient. Bien qu'un trajet en véhicule personnel soit beaucoup plus coûteux qu'un trajet collectif, la vertu du simple et le soulagement apporté à la planète ne récoltent aucune considération positive.

La société vous traite selon votre niveau d'appropriation matérielle et de destruction du bien commun, avec d'un coté, le citoyen lambda de l'anthropocène virulent fondé sur l'accumulation de véhicules,

autos caput

et de l'autre, une masse informe de parasites, barbares en insidieuses incursions ou bas peuple à trimballer en troupeaux, dont on peut tout au plus espérer un profit par accumulation de petites traînes de dernière zone.

Le blasphème économique du véhicule transportant plusieurs personnes pour une seule empreinte énergétique ne trouve sa relative rédemption que par l'entassement maximum.

train bondé

De plus en plus de bétail humain est ainsi livré pèle mêle aux rouages urbains et à la grande et insatiable hydre capitaliste. Il y a dix ans, les cars départementaux étaient quasiment vides en journée, fonctionnant principalement aux extrémités du jour pour les scolaires, subventionnés par le Conseil Général. Aujourd'hui, de pauvres hères, toujours les plus faibles qui n'ont pu joué des coudes, vieux et mal-portants, incapables de devancer les collégiens prenant d'assaut la porte d'entrée du bus vespéral, restent lamentablement sur le carreau, cabas ballants, mines hagardes, refoulés, méprisés de tous.

veille femme harrassée

Au moment où la crise commençait à bien remplir les cars, ils ont arrêté le train.

Il nous ont fait croire qu'ils allaient le remettre bientôt, juste le temps des travaux, mais c'était pour mieux nous couillonner, les travaux n'ont jamais commencé.

D'abord, ils l'avaient ralenti. Les dernières semaines, la micheline avançait à 25 à l'heure.

Le Moyen Age.

train pourri

On allait plus vite en vélo, malgré qu'ils ne feront jamais de piste cyclable.

vélo fleuri

Ensuite, comme ils n'entretenaient plus les abords et que la locomotive déglinguée se traînait sur les rails pourris en se faisant fouetter par des branches d'arbres, ils n'ont pas voulu débourser en emplois d'élagueurs et ont choisi une solution plus rapide et radicale :

des flots de Rond Up XXL sur toute la végétation exubérante le long de la voie ferrée.

Efficace : même les acacias, pourtant extraordinairement robustes et vivaces, sont devenus blafards, comme brûlés de l'intérieur, avant d'être couchés par une tempête. En contre-bas, la rivière abominablement polluée a torpillé les poissons et les oiseaux qui les mangeaient, et contaminé insidieusement riverains et baigneurs estivaux, sans que personne ose dénoncer les « efforts » de RFF ( Réseau Ferré de France) pour « sauver la ligne ».

Mais l'année d'après, les acacias ont repoussé. Pire que les ginkgos d'Hiroshima !

Alors ils ont arrêté le train, purement et simplement.

plus de train

Malgré que ces trente kilomètres de ligne aient un potentiel de voyageurs équivalent à la ligne reliant préfecture et sous préfecture, qui, elle, a bénéficié de gros chantiers de réhabilitation.

travaux sur la ligne

Au début, ils ont noyé le poisson dans l'eau par une desserte routière de cars SNCF, juste pour évacuer les derniers touristes. Ça a duré trois mois, et quand les gens ont commencé à moins râler, ils ont supprimé les cars.

Le néolithique.

Seule compensation pour les indigènes qui n'ont plus à disputer leur carré de serviette sur la berge de la rivière, les touristes ne sont plus revenus.

Puisqu'ils nous ont abandonné, on aurait pu se regrouper pour survivre en autarcie, il y a de quoi faire ici, avec toutes ces terres en friches. Mais non, ils nous obligent à aller pointer en ville en menaçant de supprimer nos subsides si on plante des légumes pour les manger au lieu de renchérir dans la surproduction industrielle en train de bousiller ce qui reste d'humus.

Il a donc fallu se rabattre sur les cars départementaux. D'un coup, entre crise et sales coups politiques, ça a été comme un raz de marée, les cars ont débordé.

débordement

Alors ils ont fait comme d'habitude, ils ont « rationalisé » : des « experts » ont calculé le coût le plus bas pour une rentabilité maximum. Les petites compagnies de cars locaux montées trente ans en arrière par de modestes entrepreneurs du coin habitués aux autochtones ont toutes été contraintes de se dessaisir de leur autonomie pour prêter allégeance à la multinationale Veolia, qui a « épuré » le trafic.

Fini les cartes gratuites pour les chômeurs, durcissement des conditions d'abonnements, menaces de sanctions affichées en gros sur les vitres contre les resquilleurs, contrôleurs parachutés par surprise, suppression des petits arrêts à la demande, allongement des lignes pour ramasser plus, suppression d'horaires le soir, absence de services le Dimanche, les vacances et les jours fériés, informatisations des paiements et pannes chroniques des poinçonneuses électroniques, sous-traitance des réductions, etc....

Les petits patrons dépossédés ont râlé, furieux de perdre la maîtrise de leur instrument de travail et de se soumettre à un consortium aveugle. Quelques écolos, gauchistes et décroissants ont soutenu leur résistance, mais aucun argument de proximité ne valant contre la rentabilité, on a tous abdiqué par force.

Maintenant, d'impersonnels bureaux planqués à Petzouilleslesandouilles pressurent l'ensemble du transport routier collectif du département au profit de quelques actionnaires. Le Conseil Général a fait passer la pilule en régulant les tarifs par un prix unique à 1,50 Euro le trajet pour tous, ça a marché, tout le monde s'est écrasé.

on s'écrase

Pour moi, toute la tactique anticipatrice consiste à évaluer comment arriver au but dans un état pas trop délabré. Si la ruine est inévitable, que je ne peux proportionner positivement mes efforts en rapport au bénéfice attendu, que le bilan énergétique s'effondre parce qu'il me faut trois jours pour récupérer d'un déplacement, je révise mes buts, le plus souvent en assumant le retard de mes échéances.

Si je prends le car du matin, je m'immerge dans la jeunesse, si je prends celui d'une heure, je m'amalgame au quart monde. Ce n'est pas de la mixité sociale puisque aucun bourgeois ne se risque jamais dans ce guêpier.

train à deux niveaux

Avec les jeunes, le bain de jouvence est malheureusement contrarié par les coups de genoux, postillons giclés et chewing-gums collés, vociférations instrumentales et panorama exhaustif et tempétueux de leurs relations amicales et familiales via leurs portables toujours allumés. Telle cette gamine obligée de s'asseoir à coté de moi à cause du surpeuplement, qui ne cesse de téléphoner à sa copine montée dans le car précédent qui patine devant le nôtre. Ou ces adolescentes délurées qui crachent dans mes jupes des pépins de je ne sais quelle amalgame saccharosé en invectivant les boutonneux alentour pour qu'ils les alpaguent et m'éborgnent.

La deuxième immersion, celle du quart monde national, est certes plus calme malgré que désormais le moindre mendiant, trisomique ou marginal possède un portable où il fait semblant de n'être pas seul. Mais la promiscuité est beaucoup moins vivifiante. Il se trouve toujours un bougre profitant des transports publics pour coller ses fesses à celles d'une malheureuse qui n'a d'autre échappatoire que de réduire drastiquement ses dimensions charnelles, de colmater hermétiquement ses cinq sens et de pratiquer une apnée de nageuse professionnelle pendant toute la durée du trajet. Et si on échappe aux crachats des gamins, rien ne prémunit contre les toux, éternuements, poux, germes et virus de la gente populaire, ni de la bave, poils et puces de leurs chiens.

cabots

Les jours de pluie, ça complique. L'eau coule sur les porte-bagages et les bastingages avant de gicler sur les têtes et rouler sur le lino. C'est parfois amusant bien que des places soient perdues, mais quand un brave s'assoie innocemment sur ces strapontins royalement vides, le spectacle des trémoussements et des nuques affolées se terminant en mouchoirs trempés et fonds de pantalon impudiques s'ajoute sympathiquement au répertoire désordonné de la grande comédie sociale.

Les jours d'été, lorsque le car a stationné quelques minutes au soleil fenêtres bloquées, c'est le four avec déshydratation et malaises assurés. En hiver, avant que le chauffage fonctionne, on se gèle. Et tout le temps, ça vibre. Toute cette ferraille malmenée explose en une gamme tonitruante de sons saccadés inquiétants qui vrillent le cerveau. L'imparable matraquage vibratoire empêche le moindre assoupissement en fossilisant toute esquisse de protestation.

Si on peut opter entre fétidités séniles et bousculades adolescentes, on ne peut rien contre la torture électro-magnétique généreusement administrée par la connectivité généralisée, rien non plus contre le laminage des amortisseurs, des freins et de sa santé, et surtout, rien de rien contre l'incontournable constante à laquelle personne n'échappe, le despote qui détient les clefs de votre vie pendant toute la durée de votre martyre routier : le chauffeur.

Le Crétacé (époque des dinosaures…) .

roi chauffeur

Le chauffeur n'aime pas les pauvres.

Le chauffeur déteste son boulot.

Le chauffeur se venge en entrechoquant furieusement son bétail.

Le chauffeur conduit n'importe comment pourvu que ça déglingue un max de carlingue et de dingues.

Nids de poules et dos d'âne à fond, ronds-points enjambés par le milieu, coins de trottoirs loupés ou intentionnellement culbutés, flaques d'eau éclaboussées en panaches géants sur les passants, pilage à l'arrache sur la voiture de devant déboîtant les bassins traumatisés des ménopausées, absence totale de négociations des virages et coups de freins brutaux sans rétrogradation des vitesses, coups de klaxons en mitraillette, il adore, c'est sa revanche de ne pouvoir expurger racailles et zombis, ça apaise sa haine de chauffeur de pauvres.

Dés l'aurore, le chauffeur noie sa rage de déclassé en ouvrant les égouts sonores, Fun Radio et Énergie à fond dans les micros alignés au plafond jusqu'au fond du car, martelant les passagers de hurlements publicitaires et de pilonnages discos. Ce supplice cacophonique recroqueville sous hypnose profonde tous les vieux, les ménagères, les handicapés, les néo et les gentilles familles dont les bébés capricieux en restent tétanisés, jusqu'aux scolaires parfaitement abrutis au consumérisme inoculé de force, embarqués en fanfare dés le saut du lit dans leur calvaire « culturel ». Les moins impactés semblent être ces adolescents qui téléphonent à tue tête et s'esclaffent à gorges déployées tandis que d'autres s'accrochent désespérément à leurs propres sons dans l'oreillette. Évidement, les boules Quies s'avèrent incapables de filtrer ce vacarme.

Cinq minutes, c'est rigolo, il y a du spectacle, une heure, c'est l'enfer.

Mais le pire, c'est l'opinion du chauffeur.

Un jour, bien avant Charlie, j'ai pris le car à contre sens pour un petit trajet à une horaire par la suite supprimée, et me suis donc retrouvée, occurrence ultra rare, seule passagère. Jusqu'à ce qu'un vieux Monsieur un peu branlant mais propret monte à la station suivante, qui commence à discuter avec le chauffeur. Ignorant superbement ma présence, les deux hommes se sont mis à déplorer la fin du monde fomentée par tous ces tarés qui font chier, ces minables qui foutent rien et s'empiffrent dans la gamelle des honnêtes travailleurs obligés de se les farcir, tous ces branleurs qui complotent, salissent et pourrissent, des parasites à dégager aux travaux forcés ou en prison,

misérable

heureusement que Marine va changer tout ça, moi je vous le dis Monsieur, on va mettre un gros coup de pied dans toute cette vermine et on va voir ce qu'on va voir en 2017, le grand nettoyage, le salut de la France !!!!

Ça a duré neuf minutes jusqu'à ce que je descendes, neuf minutes infernales,

prisonnier

les plus irrespirables de mes incartades sur goudron depuis que je me suis débarrassée de ma voiture. N'ayant pas eu le courage d'intervenir de vive voix de peur de m'emballer moi aussi et me faire éjecter n'importe où en rase campagne, je me suis pourtant sentie le devoir d'aller protester au siège de la compagnie puis de prendre ma plume pour rédiger une réclamation non anonyme

réclamations

exigeant le respect de l'obligation de réserve dans l'exécution d'une mission de service public.

Et je continue à prendre CE car avec CE chauffeur... Ce qui m'oblige à le prévenir systématiquement à haute et intelligible voix lorsque je dois ouvrir le coffre latéral extérieur pour récupérer mes cabas, de peur qu'il fasse semblant de ne pas me voir et file en m'estropiant ou explosant mes courses sur le pavé. Mésaventure qui est arrivée à une de mes visiteuses, une petite dame âgée alourdie d'un gros caddy qui avait glissé tout au fond du coffre. Pour le récupérer, elle avait du s'allonger de tout son long dans la soute au milieu des bidons d'huile. Enduite d'un liquide de frein qui avait fui sur le lino et son bagage, elle ne put ressortir par ses propres forces. Le car a démarré et les petits pieds ont battu l'air quelques tragiques secondes avant que le chauffeur consente à piler, mais pas à descendre extirper la malheureuse. Celle-ci était tellement détrempée et sonnée que plus aucun son n'a pu échapper de sa bouche jusqu'à ce qu'on arrive à la yourte...

Durant l'année scolaire, les écoliers rapportant le gros des bénéfices, on a plus de chances que le service soit assuré. Pendant l'été, il faut avoir enregistré que toute fuite hors du bled par un moyen collectif est parfaitement aléatoire. Prévoir une date de vacances ou simplement une visite dans le village voisin a quasiment autant de chances de réussite que remplir un ticket de loto.

J'en ai fais l'expérience un matin où il ne me fallait louper absolument aucune correspondance entre cars et trains pour arriver à l'heure à l'aéroport où je devais restituer une petite Parisienne à sa famille.

Timing très serré. Le jour J, on attend à sept heures et demie devant la mairie avec valises et pique-nique, largement en avance pour juguler la légère angoisse de cette pénible journée de transport. On attend et le car ne vient pas. Et tout à coup, je vois le monstre de l'autre coté de la rivière, à l'arrêt du pont, à 500 mètres. Je comprends immédiatement que bien que la station où on attend soit l'incontournable point de départ et le terminus de la ligne, le car ne viendra pas jusqu'ici. Paniquée, je constate en même temps à la pendule que je n'aurais pas le temps de courir pour le rattraper. Tout s'écroule, on va rester sur le carreau et louper l'avion, implacable chaîne d'emmerdements que je refuse net.

Je me propulse alors au milieu de la route pour attraper le premier véhicule. C'est un vélo qui arrive à toute vitesse. Il s'arrête, je reconnais un copain, son vélo possède une assistance électrique, c'est jouable. Haletante, je lui demande d'aller choper le car pour qu'il vienne nous chercher. Il fonce, traverse le pont et crie au chauffeur en train de démarrer que des voyageurs attendent à la mairie. Je vois le car partir, disparaître, puis revenir, et enfin arriver devant nous. En constatant la difficulté du demi-tour et de la marche arrière, je comprends la situation. Le chauffeur est un jeune néophyte remplaçant et ne sait pas conduire un tel volume. Il n'est pas venu à cet arrêt simplement parce qu'il a voulu s'éviter une manœuvre un peu trop compliquée...

Un autre jour, levée à 5 heures pour le car de 6H45, j'ai attendu une heure à l'arrêt dans un froid glacial par moins trois degrés Celsius en plein vent et le car n'est jamais venu. J'ai renoncé à ce forum politique que j'attendais depuis un mois et suis rentrée chez moi me réchauffer, sans commentaires.

Au fil du temps, tous ces contre-temps ont nourri en moi une philosophie de non-acharnement

stoique

qui s'avère précieuse pour cultiver, non pas la résignation,

mais une forme de tempérance

proche de la sagesse de mes amies les petites bêtes sauvages :

transport écologique

 si la ville me refoule, c'est que je peux ou dois m'en passer.

Alors lentement, je deviens comme ces vieux sages de la forêt, mes amis les arbres,

impavide et immobile.

femme arbre

Immobile puisque je ne consomme plus d'espace,

mais pas statique puisque je marche au moins mes 5km en moyenne par jour.

je porte un croco

Je me demande toujours pourquoi les gens partent si loin en vacances alors qu'il suffit de s'enliser dans les turpitudes du sous-pays pour vivre des aventures palpitantes.

Je ne peux m'empêcher de considérer d'un air un peu blasé les copains qui racontent leurs déboires dans des cars bondés Asiatiques ou Indiens,

panne en plein désert

fiers d'avoir supporter des conditions précaires qu'ils vernissent du sceau de l'exotisme et de l'extravagance uniquement à cause de la distance.

Je me demande aussi pourquoi les gens partent si loin à l'étranger pour accomplir leur chemin initiatique alors qu'on a tout ce qu'il faut sur place comme aberrations pour se coltiner la véritable épaisseur du réel et bricoler son propre stoïcisme.

stoicisme

Finalement, demain, je ne vais pas en ville.

Je ne veux plus la ville. Je veux mes arbres.

femme qui aime les arbres