Avant de m'endormir, je ne pensais qu'à elle.

Je l'avais un peu oublié dans la soirée, mais au moment de sombrer dans les rêves, je l'ai nettement revu, le bond qu'elle a fait, et le bruit de claque contre la vitre, et mon cœur qui a sauté, cogné, comme elle tout son corps. Je me suis demandé si elle allait profiter ce soir de l'enlisement de ma conscience dans l'oreiller comme elle avait profité de mon absence l'après-midi. Peut-être que mon nid lui plaisait et qu'elle reviendrait. Alors j'ai imaginé qu'elle pourrait avoir envie de prendre ses quartiers dans la yourte et qu'on pourrait devenir copines, qu'elle ne m'en voudrait pas du stress que je lui avais fais subir en déboulant sans frapper.

Et puis, j'ai eu cette vision qu'elle n'était pas vraiment partie, qu'elle était là toute proche à profiter du tapis de vesses qui foisonne derrière la yourte, un écheveau végétal échevelé parfait pour un bon couvert, ou à se terrer sous le tas de cailloux sur lequel j'ai étendu ma couche.

Par moments, je retenais ma respiration, guettant cette reine du silence en tendant à l'extrême mes écoutilles auditives. Les bruits à analyser ne manquent pas dans une yourte en pleine nature. Je revoyais en boucle son superbe soubresaut, je rembobinais son érection paniquée tapant bruyamment dans le carreau qui lui avait procuré tant de bonheur, et je ne pouvais que déplorer cette mauvaise entrée en matière.

Comment m'excuser du dérangement ? Comment s'entendre avec elle pour négocier nos territoires ? Je gambergeais sur elle en m'endormant, mais étrangement, elle n'est pas apparue dans mes songes.

Hier, je suis rentrée à la yourte vers quatre heures par une chaude après-midi de Mai.

En pleine journée, une yourte fermée sous le soleil grimpe vite en température. Si j'ai pris soin d'atténuer l'ardeur du soleil par un gros rideau sur l'entrée Sud, je n'ai pas prévu de volet textile pour la petite fenêtre située à l'Est derrière le poêle, le soleil du matin étant rarement insupportable. De toutes façons, je sais qu'en rentrant, je vais recevoir une bouffée de chaleur et que mon premier geste sera d'aérer. Pas cette fois-ci.

Je n'ai pas pensé à aérer, mais alors, pas du tout.

Pour rentrer chez moi, j'ai balancé un coup de pied dans le bois de la fenêtre vétuste et rétive qui me sert de porte. Ce coup de butoir a fait trembler la yourte, et, emportée par mon coup de pied, j'ai pénètré assez brutalement, courbée en deux, dans la yourte vide. Normalement vide.

Toujours délicieusement vide et accueillante, avec ses objets colorés bien à leur place, la descente de lit bien lisse où m'attirent de moelleux oreillers, son beau plancher de cèdre bien patiné et mes paniers de bricoles suspendus aux treillis. Pas de plantes vertes ni d'oiseaux en cage, pas de matous ni de poissons rouges ni de hamsters, aucun esclave génétiquement modifié pour me donner l'illusion d'être attendue et de régner sur une vie.

Sauf ce jour là, depuis tant d'années que je rentre chez moi sans personne dedans, la yourte n'était pas vide.

En lançant mes orteils contre la porte, j'ai brusquement dérangé quelqu'un, une créature inconnue en train de se dorer la pilule, étalée de tout son long devant les petits carreaux par où pénètre la lumière au ras du sol.

Une mystérieuse squatteuse sirotant la délectable chaleur de ma yourte.

Je crois qu'on a eu aussi peur l'une que l'autre, mais peut-être elle plus que moi, vu la violente voltige qui l'a jeté contre la vitre. Moi, c'est mon cœur qui a bondi dans ma poitrine, plus de surprise que de peur d'ailleurs, bien que, quand même, surprendre une intruse de cette taille en pleine sieste dans ma yourte est une première dans ma vie de sauvage. Rien à voir avec les espiègleries de Samaskotché mon petit lézard, toujours en train de farfouiller gaîment dans mes toiles de toit.

Le choc de mon irruption a soulevé tout le corps de l'intruse d'un bloc, en une splendide projection, puis toute la masse du serpent s'est immédiatement rétractée dans un bruit sec, sourd et massif, la queue fouettant le chambranle avec violence. Elle est retombée lourdement avec toute sa tuyauterie avant de sinuer entre les coussins vers le trou par lequel elle s'était faufilée.

J'ai vu son gros corps gris et marron se déployer aussi vite qu'il s'était crispé, je l'ai vu en un éclair recouvrer son équilibre et rétablir son emprise au sol, il y avait ce contraste inouï entre la reptation éperdue de sa fuite et cette lenteur atavique de gros reptile dépourvu d'accroche, incapable de courir. Elle a disparu sous les coussins et j'ai su immédiatement par où elle était passée.

La seule faille à ma clôture. La jointure entre la fenêtre et le treillis. Le bambou du bas du treillis dépasse du plancher sans s’emboîter dans la rainure du cadre en bois, je n'ai donc pas pu y plaquer le grillage qui me protège des remontées animalières par les fondations. Ce grillage déployé sur toute la face Nord empêche aussi la curiosité des petits mammifères quand je relève mes toiles en été pour faire circuler l'air. La supposant réfugiée dans le lit de pierrailles sur lequel repose la yourte, je me suis mise à taper du pied et danser en cadence sur mon plancher, histoire de lui faire comprendre que j'allais rester et que je jugeais préférable de remettre à plus tard un premier entretien de cohabitation. Je sais qu'étant sourde, elle a réagi aux tremblements et vibrations transmis à toute la structure par le déblocage de la porte-fenêtre et mon premier pas à l'intérieur. Ma danse était sans doute un peu démesurée, un géant n'ayant pas besoin d'en rajouter quand sa simple apparition suffit à terroriser un lilliputien.

Puis j'ai enlevé les coussins, prudemment au cas où elle serait restée coincée, et me suis accroupie devant le trou pour réfléchir à la façon de le boucher. Mais la scène avec la couleuvre sautant en l'air s'est rembobinée et tout à coup, j'ai été prise d'un gloussement de joie qui s'est transformé en quelques secondes en cascade d'hilarité.

Je la revoyais toute penaude et totalement hagarde, son long corps lisse suspendu en l'air, sa façon de me céder la place sans discuter, et ma tension s'est dévidée en fou rire.

Pauvre petite couleuvre qui n'a pas pu finir sa sieste !

Toute étalée dans son aubaine, n'ayant certainement pas supputé le danger d'être confrontée à un grand prédateur, le choc a déclenché un réflexe fulgurant qui l'a propulsé en une magnifique acrobatie verticale. Quelle déconvenue alors qu'elle venait de trouver le meilleur endroit de toute la contrée pour se gaver de chaleur !

Je riais pourtant de sa stupeur, de sa contorsion foudroyante imprimée de façon indélébile dans ma mémoire, et maintenant, chaque fois que j'y pense, le rire me revient, un rire franc, sans moquerie, un rire tellement heureux de cette rencontre, tellement heureux de cette vie ici.

Après ma danse, étonnée de n'avoir éprouver aucune répulsion, j'ai laissé libre cours à une vague de compassion pour cette créature démunie, ce corps sans pattes réduit au minimum fonctionnel, ces oreilles et ces yeux déficients, et cette mauvaise réputation qui la met en danger partout où les hommes ignorent son rôle dans l'équilibre écologique.

J'étais quasi certaine d'avoir bousculé une femelle gravide en quête d'un refuge doté d'un bon système de conduction de chaleur. Était-ce la même que celle que j'avais rencontré l'année précédente en train de se prélasser sous un arbousier empierré, ou bien l'un de ses descendants ? Sachant les serpents fidèles à leur antre, je me suis donc demandée ce que ça deviendrait si je ne bouchais pas les trous, si je serais capable de dormir entourée de serpents...

J'ai passé du fil de fer dans le grillage et l'ai tendu sur deux vis que j'ai enfoncé dans le bord du plancher, puis j'ai bourré la bordure de vieux tissus, colmatage imparfait vaguement dissuasif. Dehors, j'ai repéré l'arcade plastique du bas de la toile qui lui a servi de tunnel d'accès. J'ai tout bouché avec des pierres. Pourtant, le soir, avant de me coucher, j'ai recommencé à danser sur mon plancher.

Deux semaines plus tôt, sur le sentier qui mène chez moi, je suis tombée sur un couple de petites couleuvres en train de s'embrasser tranquillement au milieu du chemin. J'ai eu le temps de les détailler pour m'assurer qu'il ne s'agissait pas de vipères, dont elles avaient la taille, et j'en ai conclu, en examinant leurs taches striées grises et leurs têtes ovales, qu'il s'agissait de deux jeunes coronelles inoffensives en pleine étreinte amoureuse. Quand j'ai voulu décrocher mon sac à dos pour sortir mon appareil photo, elles ont préféré s'esquiver. Sans se presser, elles ont disparu dans la murette. Déjà là, je m'en suis voulue de ce geste de prédateur qui les a fait fuir.

Ce matin, j'ai entendu venir un groupe d'enfants conduit par un animateur en bas de la piste et tout à coup, l'un d'eux a crié : « Un serpent! », relayé aussitôt par ses copains excités.

J'ai tout de suite éprouvé une appréhension, mais bizarrement, pas pour les enfants.

Pour ma couleuvre.

J'espérais qu'elle n'avait pas eu l'imprudence de quitter notre aire protégée pour risquer une agression sur les chemins. Je crois que j'aurais mal supporté d'affronter une scène de torture, ou pire, de la voir morte, alors j'ai failli dévaler la falaise pour me porter à son secours. Mais les enfants se sont calmés, il ne s'agissait que d'un orvet, sans doute lâché par un rapace.

Maintenant c'est drôle, quand je rentre et qu'elle n'est pas là, je ressens non pas la satisfaction d'avoir bien colmaté ma brèche, mais comme une légère déception de l'avoir définitivement découragée de profiter de la yourte. Je ne pense plus qu'à m'excuser et réparer le préjudice que je lui ai fait subir.

Alors, c'est décidé, demain, je vais étaler une vitre sur deux bouts de chevrons que je poserais au sol contre une murette, je connais un petit endroit tranquille en plein soleil, et là, je l'attendrais, je sais qu'elle viendra, elle viendra dérouler ses écailles et se réchauffer tout son saoul sous cet auvent spécial que je lui réserve, à elle et sa famille, et là, je ne bougerais pas, je resterais immobile comme un arbre, je ferais tellement partie du paysage qu'elle ne me verra pas, ne m'entendra pas, et je pourrais alors la contempler sans lui faire de mal.

couleuvre yurtao

 La photo que j'ai prise de ce serpent date d'une autre rencontre un autre jour en bord de mer.