vision intérieure archétypes

Dans un désert d’humains, un aigle plane au-dessus de gorges profondes où coule une eau turquoise, limpide et transparente. Dans un espace clair comme du cristal, à cent lieux du bas, je suis l’aigle, dedans, dans son âme, je suis l’âme de l’oiseau. Je plane avec mes plumes dépliées en éventail, qui fendent sans bruit le bleu du ciel.

Dessous, le lieu sauvage que je survole, les parois rocheuses, les éboulis qui dégringolent au fond, les arbres accrochés aux rocailles, les broussailles des berges, le cours tranquille de l’eau, me diffuse une sensation aiguë de liberté. Il n’y a personne que les autres bêtes, furtives et silencieuses, et je ressens une fierté farouche d’avoir dénicher un territoire vierge où construire mon nid en flanc de falaise.

nid d'aigle

Sur la vallée se déploie ma vision panoramique, je plane en larges cercles paisibles au-dessus de la rivière, portée par la puissante envergure de mes rémiges. Je flotte, je surfe sur les courants éthérés, emprunte flux ascendants et descendants avec un instinct si sûr que je peux m’abandonner à la griserie d’un vol totalement délié.

grand aigle survolant l'aire sauvage

Couchée sur la masse d’air, les fluides invisibles dansant sous mon ventre, je vogue imprégnée de la conscience acérée de ma forme aérodynamique : debout comme humaine, le corps s’affronte en permanence, sauf la nuit où lâche la volonté, et cet effort pour tenir droit loin du sol en bravant les forces extérieures contamine tous les comportements des bipèdes, sans cesse dans la lutte. Je ne saurais juger si l’évolution d’avoir des mains et un sexe devant, toujours à s’ériger, qui a conduit à la domination d’une seule espèce au détriment de la diversité et des ressources, est une avancée positive, tant les dégâts de la préhension verticale sont désormais apparents.

Ce qui m’apparaît en temps qu’oiseau, c’est l’absence de pugnacité brutale contre l’environnement général, une aversion congénitale aux humains qui me devient totalement étrangère, parce que je suis alignée sur les forces telluriques, en résistant au minimum à la pesanteur. Il n’y a plus de hiérarchie, il y a seulement devant et derrière, dessous et dessus, et aucune perte de reliefs. Devant, mes sens percent l’espace, derrière, je balise les frontières de mes besoins vitaux. Dessous s’étalent les repères géographiques, dessus me guident les étoiles. Malgré l’absence de mains, qui a sans doute réduit la nécessité d’augmenter mon cerveau et de me perdre dans un mental tortueux, cette économie énergétique m’apparaît incroyablement efficace et intelligente.

De mes yeux perçants, aucune présence fugitive sur terre ne m’échappe.

A l’aurore, j’aperçois une famille de blaireaux en bas de la falaise, longeant la paroi pour regagner leur terrier, les petits s’attrapant le derrière.

blaireautins en balade

Au moment où ils s’enfilent dans leur trou, tout à coup, je plonge avec eux et, sans aucune transition entre les airs et les entrailles de la terre, je me retrouve dans la blaireautière lovée dans les pattes de la maman blaireau. Bien que la chute physique se mesure en dizaine de mètres, je ne ressens aucun vertige, aucune rupture, je ne suis ni déboussolée ni traumatisée, comme si l’aigle et le blaireau appartenaient au même esprit.

Je suis dans quelque chose qui ne disloque pas la vie en morceaux séparés, en entités en quête d’identité et de querelles, je suis dans un esprit sans dissociation qui tient les êtres ensemble dans ses bras immenses et je me sens en totale sécurité.

femme amie des bêtes

Il fait sombre, nous sommes dans une cavité creusée dans la terre, c’est propre et doux, protégé, hors d’atteinte du monde hostile.

Tapie dans la fraîche moiteur souterraine, je respire profondément, comme si tout ce qui constitue la moelle et le cartilage de mes os, la texture de ma chair, se régénérait, perfusée dans la conscience globale que des vers de terre aux oiseaux, le même œil et la même substance englobent tous les êtres. C’est l’œil de Dieu, c’est la substance de notre mère la terre, qui ont créé la matière de cette planète en exhalant leur souffle. Je suis dans ce souffle. Et toutes les créatures qui m’entourent sont dans ce souffle. On respire ensemble comme si on tétait les mêmes mamelles et ce n’est pas que de l’air ou du lait, c’est une forme d’amour, une forme de clairvoyance aussi, parce que ça descend profondément dans les tripes labourer les encrassements des peurs ataviques, ça remplit sans qu’on se sente jamais étriqué, ça repousse les limites en inversant la vision, on ne voit plus dehors en premier mais d’abord dedans, et par ce dedans rythmé de larges ondes calmes, on découvre ses liens de parenté universelle. Alors il ne reste qu’évidence de l’union.

Dans les bras du blaireau, dont j’admire dans ses galeries bien entretenues l’organisation domestique, avec ses chambres excavées dont chacune a sa fonction, ses sorties de secours et ses remises, il n’y a plus ni proie ni prédateur, parce que je suis les deux, aigle et blaireau, je suis même trois et bien plus, je suis corbeau et genette, salamandre et poisson, dans la ronde souple d’un emboîtement de nécessités. Dans cette humilité, dans cette acuité, se forge ma place dans la chaîne d’argent suspendue au cou du vide, un vide qui respire, d’où pulse l’énergie de vie.

sa place dans le monde

Et je sens que cette place bouleverse tout ce qui m’a été assigné.

21 ma carte