conception 

Revigorée dans la glaise, je reviens à la surface et me retrouve sur un plateau rocheux, entourée d’une lande broussailleuse. Je suis maintenant incarnée en vautour, un grand oiseau noir planté hiératique et vigilant sur une aire sauvage, au milieu d’une tribu de vautours en train de curer une dépouille.

vision animique

La collerette blanche sur ma robe noire me fait ressembler à un avocat, mais je n’ai aucune cause à plaider, tout est déjà jugé : les condamnés à mort sont dépecés jusqu’à la moelle, d’où surgira l’autre vie, celle que je féconde en permanence dans l’utérus alchimique.

oiseaux alchimiques

J’ai une conscience tranchante de mon rôle de nettoyeuse, vital dans l’écosystème. Appuyée sur mes serres griffues enfoncées dans le charnier, je finis de déchiqueter avec mon gros bec crochu un squelette dont les os blancs brillent dans la lueur de la pleine lune. L’aurore arrive et c’est fini, la charogne est absorbée, je suis repue. Grâce à moi et mes congénères, les cadavres sont décomposés sans générer de pestilence, les chairs pourrissantes devenues festin n’empoisonnent plus l’atmosphère, je suis une accélératrice digestive, avec moi plus de scories, je brûle en mon feu intérieur toute la douleur des macérations charnelles.

l'oeuvre du vautour

J’assume ainsi une haute fonction sanitaire et initiatique, la transmutation de la pourriture en or philosophal. Quand la carcasse dépiautée luit au soleil, que je ressens la satisfaction d’un récurage accompli, que l’air lui-même semble purifié, que la colonie de vautours se disperse, la vision se nébulise et se transforme.

Cette fois, je vois un ibis rouge, un grand oiseau aux plumes lisses d’un incarnat lustré, debout sur ses pattes longues et frêles posées dans l’eau. Son long bec courbe s’enroulant vers la vase invite à remballer ses prétentions tout en révélant une grande finesse d’esprit. Ce bec participe à la stylisation symbolique de l’oiseau, renforçant la courbe altière, si gracieuse de son long cou, une sorte de S majuscule pourpre calligraphié comme un caractère chinois, un cou magnifique conjuguant souplesse et noblesse de port. Je ressens un profond sentiment de dignité. Une respectabilité nimbée d’intouchabilité. Pas comme un honneur personnel, mais comme la conviction inébranlable de ma valeur. Une valeur qui me dépasse, parce que c’est la valeur de la vie, l’essence même de la vérité. Un cadeau incommensurable qui luit dans les plumes de l’ibis comme le cinabre dans l’antre du monde. On ne peut s’en prendre à cet oiseau, il habite entre deux mondes, le réel et le mythique, l’eau et le feu, qui le fait échapper aux chasseurs et à toute vulgarité. Dans l’Eden soufré de l’ibis, se déroulent en secret les rites qui président aux résurgences cycliques. Son apparente fragilité le couronne d’une tiare de sagesse, comme si l’ibis avait tout compris, capable de survivre à toute contingence, qu’il contenait en lui le savoir ultime des métamorphoses organiques et les arcanes de la résurrection permanente.

A coté de lui se tient un pélican blanc. Ma première réaction à cette présence incongrue est une certaine déception, car cet oiseau n’a rien de poétique, encore moins de fascinant. Balourd, courtaud sur ses grosses pattes palmées, le cou gras et puissant, les ailes lourdes, un bec démesuré, à coté du vautour efficace et inquiétant, de l’ibis fuselé et élégant, il dénote et ça me gène. Embarrassée de l’apparente trivialité de cet oiseau trop rustaud, je me résous néanmoins à l’incorporer à mon triptyque animalier. Son blanc vient compléter le rouge et le noir. Et je découvre l’implacable raison de cette image, son étonnante subtilité : comment mieux incarner le renouveau que cette incarnation innocente du pragmatisme et de l’abnégation ! En le regardant mieux, au-delà de sa corpulence de dindon, je suis saisie par la fonction évidente du pélican, avec son bec jaune rempli de nourriture pré-machée, et son cou mastoc comme un frigidaire américain.

pélican

Cet oiseau pécheur, qui tire des grandes eaux la nourriture de sa progéniture, toujours prêt à donner à manger aux quémandeurs, est le versant ascendant du vautour, la face diurne du processus alchimique,

conjonction

celui qui, sur l’os astiqué, en-salive les cellules, retisse les chairs, raccorde muscles et tendons, rabiboche viscères, cœur, foie et poumons, recoud nerfs et peaux, repique poils et cheveux. Le pélican transfuse sa propre chair pour assurer la vie de ses enfants, le pélican, comme le Christ, s’offre en sacrifice pour sauver les humains.

A ce moment là, je retrouve l’aigle, posé sur l’arbre au-dessus de moi, et nous sommes à nouveau deux, lui aigle, moi humaine. Mais maintenant que je suis allée au-dedans de lui, il peut m’approcher en vrai, il sait que j’ai compris, que l’esprit m’a visité et que je n’oublierais plus comment s’assemble le monde dans la souche de l’arbre de vie. Il est là, sur sa branche, et je comprends maintenant que c’est lui qui m’apprivoise. Je suis si décapée que je peux saisir l’ampleur de l’orgueil de ma race qui se croie au-dessus de tout, je peux voir l’abomination de la vanité. L’aigle est comme un vigile protégeant ma vision : il suffit que je sois en relation avec lui pour que tout s’aligne et devienne juste.

yeux d'aigle

C’est très exigeant, car c’est un privilège farouche que de vivre à l’écart des hommes.

Alors mes oiseaux réapparaissent en trio inséparable.

L’aigle, l’ibis et le pélican.

Trois longs cous, trois couleurs du Grand œuvre, noir, rouge, blanc.

Les trois unis m’offrent un nid où trône un gros œuf d’un blanc opalescent, laissant transparaître un liquide doré à l’intérieur. C’est l’or liquide de la vie.

Dans cet or vibre la pulsation cardiaque éternelle qui a son début à l’origine du monde et ne s’éteindra qu’à sa fin. J’entends battre le cœur de l’œuf, c’est le battement du cœur de la vie.

Maintenant, l’œuf s’ouvre par le milieu, le long d’une fine ligne horizontale, et je vois s’échapper les esprits de la vie sous forme d’une fumée éthérée et blanchâtre,

coupe pleine

d’essence féminisme.

esprits de la terre

Ce sont les esprits de la nature.

Je vois ces esprits monter de l’œuf en volutes et s’éparpiller aux quatre coins de la terre.

L’éther laiteux se particularise en multitude d’esprits

qui vont se poser invisibles et en apesanteur sur chaque être vivant,

esprits de la nature

plantes, arbres, animaux, et même sur les pierres et même sur les flocons de neige,

les fontaines, les grottes, les glaciers, partout et en tous lieux, sans oublier personne.

arbre de vie

Ils vont aussi se poser sur la yourte,

sur le toit de ma cabane de toile dans la forêt,

yourte en nature

d’où s’élève alors, par la couronne centrale, un vortex puissant,

une nuée magique montant vers le ciel.

vortex sur yourte

Le toono de la yourte est devenu une cheminée,

un lieu de passage énergétique entre ciel et terre.

A ce moment, je décide d’arrêter la vision.

Alors le vortex s’immobilise, bouillonne en spirale au-dessus de la yourte

et s’engouffre en sens inverse dans le toono, réintégrant l’intérieur de la tente.

Si je devais résumer le cadeau de cette vision en deux mots, alors ça serait :

dignité et incandescence.