Tous les jours, quand la forêt se déserte, j’y vais.

elle va chercher l'eau tous les jours

 Avec mes bouteilles vides, mon broc et un goulet découpé dans un morceau de plastique rigide.

Je vais au ruisseau ou à la source, ça dépend.

Je l’entends au son, surtout s’il a plu, j’entends le chant de l’eau, ce murmure éclaboussé que j’adore, qui me relie aux âmes des êtres visibles et invisibles tapis dans les bois. Sinon, quand il n’a pas plu depuis longtemps, je dois la chercher, remonter le ruisseau à sec, la débusquer où elle s’insinue. En été, elle se tarit parfois complètement, les pierres les plus enfoncées au creux du vallon sont à peine humides, et je dois alors compter sur mes réserves d’eau de pluie.

Mais cette année, mes cuves ont été empoisonnées.

J’ai beau les surveiller et en prendre soin régulièrement, je n’ai pu empêcher ce est arrivé.

Non, ce n’est pas un crapaud mort ou une invasion de limaces et mon eau n’a pas tourné à cause du vent mauvais. Ce n’est ni l’oxygène ni un cadavre ni des végétaux fermentés qui ont pourri mon eau et je n’ai pas oublié de fermer mes couvercles.

Cette flaque noire et gluante qui recouvre ma réserve, d’habitude si claire qu’on y voit le moindre dépôt de sable, cette nappe glauque qui se fendille en plaques et colle à la paroi, c’est l’acte de quelqu’un qui ne pense qu’à me nuire. Un acte de malfaisance au sommet de la hiérarchie ce que j’ai déjà eu et continue à subir. Je sais qui c’est, ce type qui est venu la nuit verser son huile de vidange dans ma réserve de cuisine, tout contre la yourte. Il ne s’en prend pas qu’à moi, il en a déjà bousillé au moins une autre, avec toujours les mêmes méthodes sournoises.

Je crois maintenant qu’il existe ce genre de type partout, qui s’en prennent aux femmes parce qu’ils sont lâches et obsédés. Avant que je m’occupe des êtres non humains, quand j’aidais des congénères, j’ai reçu tellement de témoignages de ce que la méchanceté peut tramer dans les villages, surtout contre les femmes seules et les personnes vulnérables, que par moments je n’en croyais pas mes oreilles, je me disais, ce n’est pas possible, car comment vivre dans un pays en paix avec tant de haine ?

Alors je comprends très bien que quand l’une d’entre nous arrive à se plaindre où à oser dénoncer le harcèlement, bien peu veulent nous croire. C’est tellement moins dérangeant de penser que les victimes sont hystériques ou paranoïaques, qu’elles l’ont cherché ou mérité, et c’est si pénible d’envisager la dose élevée de vice et l’enracinement de frustration qu’il faut pour ronger avec tant de perfidie et de constance la vie d’innocents.

portage

Il me faut marcher plus, plus loin, je deviens vraiment comme une africaine ou une indienne dont une grosse partie de la journée est dédiée à la quête et au transport de l’eau. Elles aussi sont obligées d’aller de plus en plus loin, à cause de la sécheresse, à cause de nos bagnoles et nos usines qui éjectent tellement de fumées que la planète devient une gigantesque serre. On pourrait penser de prime abord que ce n’est pas pour les mêmes raisons que ces femmes et moi trimons à ramener de l’eau sous la tente, mais en y réfléchissant, la cause commune apparaît assez vite. C’est toujours la même prédation effrénée, celle que je récuse en m’abstenant du superflu.

L’une des différences d’avec elles, c’est que je suis obligée de me cacher.

Pas sous une burqa ou un foulard.

femme voilée portant l'eau sur sa tête

Je me cache dans le vert et le brun, je m’habille en kaki, en beige et en marron, je me fonds dans les feuilles, et quand j’entends un bruit, je me jette dans les fourrés et je m’immobilise en souche. Toujours aux aguets comme une bête sauvage, je prends garde à ne pas laisser de traces, je fais des détours et rampe sous les bruyères et les ronces, comme les sangliers. Sauf qu’eux laissent des traînées de boue grise contre les troncs, surtout autour de la marre où ils se rabattent quand leur souille a été mitraillée par les chasseurs, alors que moi, j’efface l’empreinte de mes semelles et referme les bosquets par où je passe. J’emprunte souvent les coulées des sangliers pour me réfugier dans les broussailles quand un danger humain se profile. C’est comme ça que je rencontre plein d’oiseaux, d’insectes, de petits mammifères, de champignons et de salades sauvages. Au plus près du sol. Beaucoup d’oiseaux nichent dans les buissons, qui s’envolent en piaillant, c’est une cause non négligeable d’être repérée, alors j’apprends le déplacement silencieux. C’est plus compliqué en hiver quand les feuilles crissent sous les pieds au lieu de s’étaler autour en frondaisons protectrices. En hiver, l’eau est plus abondante, mais les taillis dénudés me laissent à découvert.

à la recherche de l'essentiel

Ma quête de l’eau subit donc deux contraintes :

le climat et la méchanceté.

monstre sur la porteuse d'eau

Pour ces deux raisons, je ne vais pas longtemps au même endroit me ravitailler.

Les crues d’automnes déménagent les circuits de fossés, renversent des rochers, des arbres, des branches, et des pans entiers de terre dans le lit des ruisseaux. Je dois improviser de nouveaux passages et de nouvelles rigoles. Inévitablement, surtout quand l’eau se raréfie, j’écarte des herbes, je creuse un sillon, je dégage des pierres, bref, je provoque un léger aménagement pour canaliser le filon vers mon broc. La moindre trace révélant où je remplis mes bouteilles m’expose soit à l’empoisonnement soit au détournement en amont, donc au tarissement de ma manne, les deux provoqués par un fanatique du mal ordinaire en permanence sur mes talons.

Mais quand je l’entends, quand je la trouve, c’est toujours la même magie.

femmes eau

Aucune musique ne peut m’apporter un tel réconfort, rien n’égale cette clarté de l’eau qui dilue tout en flux de joie, même et surtout quand je suis envasée dans mes chagrins.

Je m’accroupis sur la berge, les pieds léchés par les vaguelettes ou un délicieux crachin éjecté d’une anfractuosité, et là, pour un moment de pure communion, je me fonds dans le bruissement de la forêt, je remonte à l’oreille le trajet du filet ou de la cascade, j’apprends à lire l’onde comme une partition, traversée par la vision stimulante de toute cette eau suintant en filaments dans la terre de la colline et convergeant vers le ravin. Sans rien au-dessus pour la contaminer, du moins quand j’ai réussi à ne pas me faire remarquer. Je me laisse envahir par le clapotis purifiant, décanter par les embruns brumisants.

femme en cascade

Alors, chaque goutte qui pétille dans mon verre devient une perle de lumière.

Et si en plus, comme bien souvent, un oiseau tout proche répond à mon sifflet, alors c’est le nirvana.

Pour ne pas gâcher ce plaisir, j’évite de penser à cette phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » qui est devenue un credo féministe, car là, franchement, ça me met en colère.

C’est parce que je suis née femme, que je n’ai pas de tuteur masculin, et qu’en plus, j’ose m’écarter des sentiers battus, que je suis traquée, harcelée et perpétuellement emmerdée.

Si j’étais née homme, je ne serais pas obligée de prendre tant de risques à chaque fois que je vais chercher l’eau de ma survie, car au moins, en cas de carrure peu convaincante, je serais armée et je l’assumerais sans vergogne.

J’invite donc des survivalistes aguerris et bien équipés, en quête de frissons gratuits dans une mise en situation authentique, à venir faire un stage d’immersion par ici, car j’aimerais assez peaufiner mes combines si on veut bien m'expliquer comment accéder à l’eau quand celle-ci devient plus précieuse que tout l’or du monde.

Car si l’apocalypse est encore une fiction,

l’eau dont je parle n’est pas symbolique,

ce n’est pas une lubie,

j’ai vraiment besoin de la boire.

de l'eau pour tous les jours