la petite indienne

Elle vit sa vie onirique

ses rêves gambadent sur les collines

des rêves hauts comme les arbres

plein de plumes et de poils

s’évaporant de la canopée

Elle vit avec ses livres

empilés dans la cabane près du lit

des livres comme des navires

la proue dans le monde des autres

Elle vit avec ses crayons de couleur

et ses pinceaux humides pointés vers le ciel

qu’elle fait danser sur les pierres et le bois

et pendant qu’elle peint

les fleurs s’ouvrent aux abeilles

les oiseaux chantent sur les branches

elle vit avec leurs chants

une symphonie merveilleuse

qui écarquille le cœur

elle vit avec

elle vit dedans

elle vit remplie

 

* Je viens de terminer un très beau livre, que je vous conseille de lire,

une petite indienne qui s'appelle "Betty" : un superbe roman de Tiffany Mcdaniel.

 Voici la critique que j'ai publié sur Babelio:

Un bijou, ce livre. Un exploit narratif aussi, cette façon de pénétrer profondément dans la vie d’une famille pauvre socialement mais d’une incroyable richesse intérieure. Une petite fille raconte son père indien, sa mère blessée, sa fratrie, c’est beau et étonnant. On suit Betty de 8 à 18 ans, ses jeux, ses amours et ses espoirs, mais aussi ses confrontations pénibles à la réalité, et au fil du livre, jusqu’à la mort de ses proches. Betty a du naître la même année que moi mais elle doit faire face à bien plus de préjugés raciaux que ce que j’ai pu connaître. Cette ségrégation, ce mépris affiché des Blancs pour tout ce qui ne leur ressemble pas est révoltant. Cependant, ce roman dégage une atmosphère magique, essentiellement due à la perception du monde du père indien Cherokee qui insuffle l’apprentissage de la vie à ses enfants par de magnifiques légendes et une tournure d’esprit complètement poétisée. Certaines chutes de chapitre sont d’une beauté et d’une émotion époustouflantes. Les histoires merveilleuses racontées par le père donnent du sens et aident les enfants et les parents à supporter la douleur de la vie, ils baignent tous dans un nuage mythologique singulier et nourricier. La relation du père à sa fille, la petite Indienne, très stigmatisée à l’école, est délicate, chaleureuse, jamais de violence, il y en a bien assez dehors : ce père utilise la magie des symboles et du rêve, son attachement culturel et organique à la nature comme viatique à offrir à ses enfants contre le racisme, l’intolérance et le malheur. On sent bien sûr que c’est l’auteure elle-même qui affronte le monde par la transfiguration poétique. Malgré quelques longueurs de départ, c’est très agréable à lire, avec parfois de belles surprises littéraires, bien qu’au début, il manque quelque chose d’accrochant pour se sentir totalement investi dans l’histoire. C’est au fil des pages, d’une certaine lenteur et d’un parti pris contre le sensationnel, loin de toutes les ficelles scolastiques, qu’on finit par s’attacher à la vision du monde de cette petite fille, magnifique de confiance, de beauté, d’endurance, capable d’encaisser les coups durs sans se plaindre et de transformer les épreuves en maturité. Enfin, c’est au dernier tiers du livre qu’on saisit l’ampleur de fond du sujet, au moment où la dramaturgie s’amplifie.

On comprend enfin que ce couple métis, né de la rencontre d’une Blanche et d’un Indien, symbolise la confrontation de deux cultures, la dite sauvage et ladite civilisée, et malgré que tout le monde sache que les Indiens ont perdu et que les Blancs dominent, on est saisi par le paradoxe pénétrant que c’est l’Indien qui est nettement plus évolué que les ressortissants de cette société colonisatrice corrompue et pervertie qui l’a rabaissé et tenté de l’éliminer. La mère blanche, victime d’une violence intrafamiliale insupportable, inceste décomplexé qui l’a détruite, représente les dégâts, la dégénérescence et l’abîme le plus noir des travers de la dite civilisation, tandis que le père, bien que culturellement vaincu et usé par l’humiliation, présente une fraîcheur d’âme, une sensibilité et une proximité à la nature capable de guérir physiquement et psychiquement non seulement ses proches confrontés à la perversion, mais aussi son milieu, notre milieu. L’indien guérit le Blanc suprématiste et techniciste par ses combinaisons de plantes, son recours aux simples, son respect de la vie, attitude depuis longtemps dramatiquement perdue par l’Occident, et on sent que c’est exactement ce qui s’avère nécessaire maintenant que les consommateurs outranciers ont saccagé la planète et que leur si géniale civilisation de croissance infinie a touché ses limites. On se prend alors à espérer que, par le truchement de cette jeune fille, s’ouvre une possibilité de réhabilitation des cultures indigènes et des savoirs ancestraux qui nous ont légué une planète saine, à espérer que peut-être ces Métis qui ont gardé ce sang indien et le goût de la Terre en eux soient reconnus enfin comme les messagers du passé qui viennent sauver notre futur.

En filigrane de cette interprétation, la récurrence de la violence de l’oppression et des abus perpétrés par les mâles blancs sur les femmes, toutes les femmes, dont surtout leurs plus proches, ce que ce roman révèle dans toute son horreur intime, est à mettre en parallèle avec la même domination tyrannique et destructrice de l’homme civilisé sur la nature et sur les peuples qui y sont encore attachés, ce qui me fait classer ce livre dans la littérature « écoféministe ». Je souligne combien est déchirante l’histoire de la sœur qui n’a rien voulu révélé de son martyre à son père, de peur de le détruire irrémédiablement, prenant tout le mal sur elle, comme le font encore et encore la plupart des femmes.