" Sur les ossements des morts"
Un livre d'Olga Tokarczuk, traduit du Polonais par Margot Carlier, aux Editions Noir sur Blanc.
Critique sur Babelio.
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J’ai beaucoup apprécié être entraînée dans la tête d’une vieille dame isolée dans un coin perdu, ce genre d’antihéros dont les manies quotidiennes reflètent quelques traits qui me sont étonnamment proches. Par exemple, les imparables montées physiques de colère contre l’injustice.
Son intolérance à la chasse, aux tueries d’êtres vivants, sa compréhension et son amour des animaux et de la nature, sont affirmés envers et contre tous. Le tout étayé par une éthique très personnelle largement basée sur la configuration astrologique des planètes.
Une rébellion profonde s’incarne dans cette narratrice intelligente qui finit par déraper.
Par moments, on se dit qu’elle débloque vraiment, mais son soliloque, sa façon de voir le monde, contrôlés puissamment par les intrications des positions stellaires, restent toujours à la lisière entre normalité et folie. Considérée comme excentrique, la narratrice ne cherche pas l’approbation sociale et poursuit son propre chemin, qui s’avère engagé et singulier.
Finalement, à la fin, c’est assez jubilatoire, parce qu’après avoir été démasquée, elle réussit à échapper à la punition d’avoir éliminé machos et autres imbus de pouvoir, tous meurtriers d’animaux. Le prêche du prêtre basé sur un véritable sermon documenté par l’auteure est une anthologie carnassière de la connerie virile prédatrice. Après l’apologie délirante du curé en faveur des chasseurs, en pleine église, après son appel à la tuerie de masse, s’opère un retournement formidable : le lecteur est persuadé que la folie se trouve là, dans cette arrogance et cette proclamation écocidaire déversée publiquement par un représentant de Dieu. Les catholiques qui absorbent ce discours sans broncher deviennent alors pires, par leur passivité, que ceux qi soutiennent des djihadistes terroristes. Ce qui légitime d’un coup la seule personne lucide, la narratrice dont on a tué les chiennes, qui répond par un esclandre téméraire, totalement incompris, qui la dévoile publiquement. La perversion des tueurs ainsi exposée, le lecteur peut estimer que, par un juste retournement des choses, par justice et révolte du vivant, l’héroïne peut légitimement échapper au jugement des institutions patriarcales. La conclusion devient du coup quasi acceptable moralement, et même si on sait pertinemment que l’auteur nous fait la grâce d’inventer une fiction remarquable, on y trouve une sorte de plaisir comminatoire. Mais ce plaisir est diminué par une prise de conscience de la loufoquerie des extrêmes, où deux polarités finalement se valent dans la violence, sans rien résoudre. Un bal des croyances où chacun semble jouer un rôle assigné.
Voilà donc un roman insolite, où l’insipide devient extravagant, qui mêle les préoccupations domestiques de la petite vie apparemment sans reliefs d’une femme âgée, donc invisible et considérée comme inutile socialement, à un engament politique absolu pour la vie. Ce qui pourrait être pris par tout un chacun.e pour un acte criminel de vengeance personnelle devient un rétablissement de l’ordre cosmique, un acte de justice du vivant, une personnification de l’instinct de vie contre le pathos de mort. En ce sens, on pourrait qualifier aujourd’hui ce roman original d’écoféministe.
Olga.

