Le serpent bleu
Allongée sur le sable au bord d’une rivière sauvage loin du monde,
j’admire les chatoiements de lumière de l’eau se reflétant sur les feuilles des arbres.
J’ai trouvé de l’ombre sous les petits aulnes penchés, ratissé du sable en écartant les ronces et arrangé un petit havre entre l’eau et un muret de grosses pierres.
Ma serviette est étendue à coté d’un petit mandala de galets et de brindilles, déjà recouvert par les feuilles sèches des arbres qui, même ici, les pieds dans l’eau, souffrent de la chaleur.
Tout est calme.
Parfois quelques rares connaisseurs du coin remontent la rivière à pied, sans me voir.
Libellules curieuses, papillons incroyables, joncs majestueux, petits poissons picorant les chevilles, vase verte fluo des échancrures stagnantes où coassent les grenouilles, tâches de lichen jaune et blanc parsemant la falaise abrupte, petits bassins de baignade transparente, affleurements rocheux blancs de soleil.
Les cœurs de pierre que je trouve sur les rives et au fond du lit de la rivière,
qu’ensuite je peindrais de mille couleurs,
sèchent à coté de mon repos.
Je somnole sur un bouquin lorsque, tout à coup,
un gros bruit à coté de ma tête
me fait bondir sur mes pieds.
Ce bruit caractéristique ne m’est pas inconnu mais il est totalement intempestif, inattendu. Un gros splatch très sec, massif, comme lorsqu’un serpent se dorant sur la couronne de ma yourte m’est tombé sur la tête avant de chuter au sol, enroulé sur lui-même.
Je découvre alors, à moins d’un mètre de ma serviette, une superbe couleuvre de Montpellier d’un beau bleu turquoise enroulée sur le rocher à mes cotés.
Au milieu de la spirale de son corps, l’arrière-train d’un mulot sylvestre roux se dresse entre les anneaux du serpent, avec d’ultimes soubresauts.
Ce serpent est en train d’étouffer sa proie.
J’assiste à une scène sauvage rare.
Le serpent s’est abattu violemment sur sa proie, en goguette sur ma place où je n’ai pourtant laissé aucune miette, à la vitesse de l’éclair.
Doucement, je sors l’appareil photo de mon sac, certaine qu’en pleine séance de capture et avec la bouche pleine, ce serpent ne risque pas de me chercher.
Cette belle couleuvre de la race des plus longs serpents de France, entre un mètre et un mètre cinquante pour celle-ci, possède des crocs et peut mordre si elle se sent en danger, mais elle reste inoffensive, ses dents se trouvant trop loin dans sa gueule pour blesser un humain. L’animal étant totalement investi dans son repas, je peux m’approcher en douceur.
Cette couleuvre a jugé que sa chasse était plus importante que de fuir un humain, par ailleurs calme et non menaçant. Avaler ce gros morceau requiert toute son énergie. Pourtant, pendant tout le processus de dévoration, j’ai le sentiment qu’elle ne quitte sa vigilance à mon égard que très sporadiquement.
Le mulot mort, soit par asphyxie soit par venin, le serpent bleu se déplie et recule vers le muret, trimballant le petit cadavre amorphe au bout de sa gueule.
Il cherche le bon endroit de repli et le bon sens de son déjeuner pour commencer la dégustation par la tête et les pattes avant.
Probablement ce serpent me surveillait depuis un moment car j’empiète sur son domaine. Je suppose qu’il ne m’a pas estimé dangereuse puisqu’il a continué à chasser tranquillement.
Je pense qu’il doit avoir l’habitude de surprendre ses proies depuis ce gros mur de pierres verticales que les anciens ont édifié pour canaliser la rivière, qui lui sert aussi d’abri contre la chaleur.
Je n’ai pas vu si cette couleuvre a sauté à partir d’un interstice entre les pierres ou en se cabrant de dessus avant de s’abattre de tout son poids, mais vu le son du choc prédateur, la capture a été extrêmement agile et véloce, comme un coup de fouet. Le mulot n’a même pas eu le temps de proférer le moindre gémissement.
Commence l’impressionnant processus d’avalement.
La couleuvre est alors totalement vulnérable, incapable de se retirer dans son antre entre les pierres, sa proie est trop encombrante. Elle grimpe la partie haute de son corps entre les pierres érigées, s’enroule entre les creux et retombe.
Sa proie déjà à demie engloutie avançe lentement mais sûrement dans sa gorge difforme.
La couleuvre me fait face.
On dirait qu’elle me regarde.
Moi, je vois une sorte d’être bicéphale inversé, des yeux ronds entre des écailles bleues encadrant les pattes et la queue du petit mammifère au poil ocre.
Quand il ne reste qu’un bout de queue du mulot, la tension se relâche d’un coup, le serpent retrouve sa vivacité, et s’enfuit entre les pierres.
Je reprends position tranquillement sur ma serviette pour savourer ce cadeau que mère nature m’a permis de contempler, et cette fois, je sais que je suis accompagnée.
Je ne suis plus seule à faire la sieste au fond d’une vallée perdue.
A coté de moi, une magnifique couleuvre de Montpellier, d’un élégant bleu iridescent, une espèce à protéger car de plus en plus rare,
cuve, entre deux morceaux de schiste,
sa pitance courageusement chassée au flanc d’une humaine.













