Dans la tempête Aline
Le soir du jeudi, soudain, j’ai entendu un grand bruit derrière la yourte, comme un train arrivant dans mon dos. La pluie tombait à verse, mais ce n’était pas l’orage, ce n’était pas du tonnerre, il n’y avait pas d’éclairs.
Je n’en croyais pas mes oreilles, ce roulement venant d’un endroit insolite ne ressemblait à rien, ni une moto, ni un engin de chantier, comment le vent pourrait-il produire un tel fracas ?
J’ai refusé de m’inquiéter, mais vers dix heures, le grand déluge a commencé.
Un vent dément s’acharnait contre la colline, rugissant comme une escadrille d’avions de guerre. Je n’en revenais pas, car jamais je n’avais enregistré de vent derrière la yourte, contre la colline à laquelle je suis adossée. J’avais l’impression que le vent me prenait de revers, du jamais vu. Un vent de Nord Est puissant et débridé qui vociférait contre le versant de la vallée, alors que des trombes d’eau tombaient du ciel comme un torrent. Une tornade s’engouffrant tout contre l’amont de mon camp, franchissant des barrières d’arbres n’ayant pas l’habitude d’encaisser tant de force de leur coté le moins étayé donc le plus vulnérable, renversant tout sur son passage en tourbillons démoniaques.
Mon environnement tremblait et sursautait comme un fétu de paille dans la bourrasque, et le bruit est devenu infernal.
Comme si un gros dinosaure furieux se mettait à tout casser. Un bruit aussi fort et prolongé que les mirages de Nîmes quand ils labourent le ciel à basse altitude en début de nuit pour leurs exercices militaires, en crevant le mur du son.
J’ai entendu des chocs aigus, tomber et s’entrechoquer des objets, le vieux parasol valdinguer, des planches s’écrouler, un vacarme sans nom de solides en pleine culbute, des branches chutant sans arrêt. Plusieurs sont tombées sur mon toit comme des masses en produisant des bruits mats et déchirants.
Une déferlante d’air chaud hurlant sa fureur contre l’air froid s’en prenait en boucle à la forêt, des vannes d’eau drue percutaient et martelaient la yourte, l’ambiance est devenue apocalyptique.
Cette fois, bien que j’ai déjà subi nombre de déboires et de violentes émotions lors de précédentes tempêtes, j’ai compris que le niveau de cet assaut pulvérisait tout ce que j’avais déjà supporté et que j’étais en grand danger. Je n’en menais pas large.
Comme au lieu de s’amoindrir, le volume du son s’exacerbait, la peur m’a envahi. Les avions vrombissaient dans mon dos, on se serait cru sur un tarmac de guerre.
Bizarrement, je n’ai pas ressenti la peur par mes émotions, mais par mon cœur. Il s’est mis à battre très fort et à se serrer au point de m’étouffer. J’ai eu peur de cette réaction purement physiologique que je ne contrôlais en rien, peur d’une crise cardiaque déclenchée par un stress incontrôlé. J’ai alors pris du Rescue, gouttes de dilutions de plantes du Docteur Bach pour gérer les chocs. Mais il a fallu de longs moments avant que je puisse reprendre mon souffle. J’avais trop chaud, beaucoup trop chaud.
Et le grand dilemme a commencé : je reste recroquevillée à encaisser une nuit blanche de terreur, à paniquer à chaque bourrasque malgré boules Quies et calmants, avec le risque qu’un arbre tombe sur la yourte, ou je sors pour tenter d’aller me réfugier à pied dans du dur, en sécurité, au risque de prendre un arbre sur la tête en chemin.
Ça craquait de partout, les branches criblaient mon toit, le hurlement du vent semblait redoubler à chaque déferlante. J’ai compris que si je restais, je n’en sortirais pas avec toute ma raison ni ma santé. J’ai écris un jour, au début de l’aventure des yourtes, mon rêve d’une maison qui s’envole en suivant les saisons,
et voilà que le rêve s’incarnait en cauchemar : oui, j’allais peut-être m’envoler avec mes toiles et mes treillis au centre d’un cyclone. L’épreuve était trop dure, insurmontable.
J’ai attendu que mon cœur se calme. Je ne pouvais même plus réfléchir tellement l’expectative du prochain déferlement de bombardiers happait toute mon être, toute ma concentration. Enfin, à minuit, c’est mon corps qui a pris sa décision. Je me suis levée, j’ai enfilé mon sac à dos, mon ciré jaune par dessus autour duquel j’ai noué plusieurs tours d’une grande ficelle, serré ma frontale sur ma tête, chaussé mes boots de chasseur, saisi ma canne en bambou, et je suis sortie.
Il faisait nuit noire et la forêt rugissait comme un fauve en colère. L’eau giclant partout m’a quasiment tout de suite entièrement trempée de la tête aux pieds. J’ai filé dans la petite lueur de ma lampe que j’essayais en vain de protéger avec ma capuche. Je marchais tranquillement pour ne pas prendre le risque de glisser ou trébucher. L’eau coulait dans mon dos, mes chaussures, mon pantalon collait sur mes jambes et je luttais contre le vent pour avancer au milieu des branches et des arbres jonchant le sol. Je ne reconnaissais plus rien, tous les sentiers étaient barrés d’amoncellements végétaux. J’avançais à tâtons, à l’intuition, en m’accrochant fermement à mon bâton comme au mat d’un bateau en perdition, luttant courbée en deux contre le vent.
Heureusement mes pieds connaissent le chemin quasiment par cœur. Aux prises avec le déchaînement naturel, plongée dans le réel et totalement livrée à mains nues aux éléments, dehors, je n’avais pourtant plus du tout peur. J’étais même presque euphorique, consciente que cette douche totale serait unique dans ma vie, que j’étais seule en pleine tempête dans cette folle nuit où tout le monde se terrait entre des murs, seule dans la forêt, puis seule dans le village, à affronter les éléments dans la pulpe de leur substance. Un condensé extrême de vie où plus aucune pensée n’interfère entre soi et la nature.
A chaque pas, je remerciais le vent et les arbres criblés de m’épargner. Je crois bien que dans cette descente à l’aveugle au milieu de la tempête, j’ai touché un moment de grâce, peut-être de pur bonheur, pur comme le linge blanc à la sortie de la machine à laver, en train de claquer sur son fil.
Pas parce que j’étais en train de réussir mon propre sauvetage,
l’évacuation en urgence de ma yourte, mais parce que le monde des humains ultra connectés, des antennes relais, de la méchanceté et de la pollution, ce monde envahi de technologie où je ne peux plus aller, disparaissait. La tempête m’ôtait tout risque de croiser un portable. D’un seul coup, le grand smog létal électromagnétique s’effacait dans le choc d’un événement climatique cataclysmique où je prenais enfin toute ma place de vivante.
Alors, brièvement, dans le tintamarre des tornades d’eau et de vent, ce fut comme si je reculais des siècles et même des millénaires en arrière, quand nos ancêtres nus et démunis affrontaient les tourments du temps.
J’ai su combien la nature nous construit, combien elle peut nous détruire et comment elle guérit et relève.
J’ai su les dérives de se croire au-dessus d’elle, et j’ai su la chance de la vulnérabilité.
Les hommes machines calfeutrés dans leurs bâtiments saturés de micro-ondes ont disparu quelques minutes de tout horizon, et je me suis sentie divinement libre. Car au fond, de tous ces pleutres en pantoufles qui me haïssent et me diabolisent, pas un seul n’est capable de rester dehors par un temps pareil. Ils ne savent que taper sur des boutons pour visionner sadiquement sur leurs écrans ce qui arrive à ceux qui ne peuvent échapper à la nature déchaînée.
A ce moment là, dans la tempête Aline hurlant ses vents contraires, au milieu du tournoiement des cimes jetées dans le grand combat du chaud et du froid, dans cet été qui refusait de céder et l’automne en colère cherchant à s’imposer par la force, je me suis sentie profondément en paix. Déliée de tout souci, joyeuse.
Je ne voyais pas grand-chose, à peine quelques centimètres devant moi, les hallebardes d’eau barrant l’espace comme une grille infranchissable. A un moment, j’ai traversé un torrent où j’ai failli m’embourber. C’est là que j’ai su être arrivée à la route, le bas coté étant devenu un ravin laminé et rugissant. Mes bottines submergées jusqu’aux genoux, mon bâton bien planté dans le ruissellement m’a rattrapé. J’ai pensé à la petite fille de huit ans qui avait habité le mas acheté avec mon mari dans les années quatre-vingt, que ses parents ont envoyé chercher secours et qui s’est noyée sur le chemin devenu une cascade. J’ai vu en fulgurance le pont d’en bas submergé deux ans auparavant avec la voiture qu’on a retrouvé loin en aval le lendemain, son conducteur noyé.
Devant moi, la route ruisselait en vagues rapides, emportant le goudron. Je pataugeais désormais avec une sorte de jouissance, car arrivée en terrain dégagé, je me suis sue hors de danger. A moins qu’un toit ne décolle, ce qui n’était pas à exclure. La premier chose que j’ai fais en arrivant à l’abri a été non pas de me coucher pour tout oublier,
mais d’ouvrir la fenêtre et sortir sur le balcon continuer l’aventure. Impossible de dormir, ça vrombissait de partout, les volets claquaient, la pluie martelait les étendoirs.
Le lendemain, j’ai constaté les dégâts.
Des arbres tombés partout, le grand nettoyage de la forêt. Mais de mon coté, les grands pins qui auraient pu faire plus de mal en chutant que les acacias, ont tenu. Les robiniers eux ont perdu l’équilibre, trop jeunes, pas assez ancrés. Certains ont pliés, ses sont penchés, d’autres se sont fracassés. La forêt donne naturellement aux humains leur autonomie, elle offre eau et bois d’elle-même. Pas besoin de forcer.
Par contre, en face, là où ils ont coupé et emporté tous les pins suite aux incendies pour les vendre en bois énergie,
tondant et raclant le sol jusqu’aux rochers avec leurs machines, striant la colline de raies verticales comme le crane d’un skinhead,
ne laissant rien de vivant ou de mort au sol pour une reprise possible de vie végétale ou animale, est arrivé ce que je redoutais :
toute la terre a dévalé, laissant la roche à nu. Plus rien ne repoussera sur ces centaines d’hectares. S’ils n’avaient pas retiré tous les arbres, s’ils avaient empilé des fascines sur leurs voies de passages, il y aurait peut-être eu une régénérescence naturelle. Mais sur la pierre décapée, il faudra des siècles pour qu’un germe initie un nouvel écosystème fertile.
L’avidité humaine créé un nouveau Sahara en Cévennes.
J’entends déjà ceux qui décrètent qu’il faut raser les forêts pour empêcher les incendies, dégainer le même raisonnement sur les tempêtes qui couchent des arbres sur les routes. Dans le désert, ils pourront enfin rouler en ligne droite. Il n’y aura plus que le ciel pour leur tomber sur la tête.
Et sans doute une foule de gueux faisant la queue aux derniers puits.












