YURTAO, la voie de la yourte.

12 avril 2014

BABETH

BABETH !!!!

Je pleure en murmurant ton nom.

Mais je voudrais crier.

Crier contre ce que tu as fait et que personne n'a pu prévenir.

Crier pour protester, crier parce que je ne suis pas d'accord avec ta mort, crier parce que je t'aimais et que je n'arrive pas à accepter ce départ si brutal. Je pleure et je me lève pour prendre la serviette éponge car le torrent est en train d'arriver.

Tu viens de rejoindre ma fille par le même acte d'arrêter la souffrance. Tu venais de m'appeler, je n'étais pas là. Tu as appelé tes deux autres amies, et ça n'a rien changé. Je suis rentrée seulement ce soir là, et c'est ce soir là que tu n'as plus supporté, que tu es passée de l'autre coté. C'est insupportable. Je voudrais hurler.

Babeth a laissé sur mon bureau une lettre pour Sergio. Puis elle m'a dit de la déchirer, que ce n'était plus d'actualité. Je ne l'ai pas déchiré. Je l'ai laissé là, fermée, sur mon bureau. Je l'ai ouverte maintenant en pleurant, comme je viens d'écouter ses messages sur mon répondeur. Babeth s'excuse d'être ce qu'elle est. Elle dit qu'elle va aller en retraite dans un centre bouddhiste à la fin du mois et qu'elle se ressaisit.

Babeth, la rebelle, une fille qui me touchait beaucoup, à cause d'une absence totale de perversité, d'une incapacité à la duplicité et au mensonge, d'une profonde gentillesse et d'une inaltérable honnêteté. Aux yeux non avertis, ces qualités pouvaient être cachées par les symptômes désordonnés de la souffrance mentale. Ceux qui croient qu'on a le droit de vivre qu'en allant bien, des arrogants et des lâches, ceux-là sont passés à coté de Babeth avec leur mépris en bandoulière, et c'est tant mieux pour elle de s'être écartée du monde des requins. Mais ça n'a pas suffit à lui apporter la paix.

Je n'arrive pas à aimer les gens qui ont tout trop bien et qui ne savent rien du manque. Elle, elle se savait si petite, si fragile, mais je voyais bien son héroïsme desespéré à se battre comme une grande.

Babeth, la révoltée, qui parlait trop fort, qui pestait contre le système des puissants avec une lucidité décapante, et qui avait des éclats de rire comme quand on sort d'un corridor et qu'on reçoit le soleil éblouissant en pleine figure.

Une femme qui avait mal, depuis longtemps.

Qui se battait contre ce mal que personne n'a pu nommé, que quelques jours avant, elle identifiait comme peut-être la maladie de Lyme.

Elle a tout essayé, les docteurs, les médecines alternatives, les régimes. Elle m'envoyait avec assiduité les meilleurs liens internet, ça allait des thérapies aux derniers scandales écologiques.

C'est elle qui m'a fait connaître les magnifiques sites canadiens de Marc et Saby.

Elle me faisait passer régulièrement livres et revues alternatives auxquels elle était abonnée, elle cuisinait des tartes pour nos réunions de voisinages,

les "pique-nique" du peuple des yourtes,

babeth à l'ag cheyen 2012

m'amenait des arbres et des salades à planter.

Malgré ses bobos et son immense fatigue,

babeth fermant la toile interne de la yourte

elle m'a aidé à monter la grande yourte qui accueille les amis,

montage yourte avec babeth et richard

et aussi au secrétariat de Cheyen.

Elle peignait à l'huile des tableaux pleins de brisures et de couleurs joyeuses, elle les a généreusement distribué aux amateurs lors de la dernière assemblée générale de Cheyen.

le tableau que m'a offert Babeth

Babeth est venue ici il y a quelques années avec son compagnon, guidée par Yurtao dont elle était une des plus anciennes et des plus fidèles abonnées. Elle voulait se rapprocher de la mouvance des yourtes, même si son état de santé ne lui permettait pas un projet personnel. Babeth faisait partie de la tribu, toujours là pour aider, toujours là pour rendre service, pour donner ce qu'elle pouvait. Elle était généreuse comme on lance une bouteille à la mer, comme pour dire que seule la gratuité du don peut sauver la vie.

Je n'arrive pas à imaginer mon téléphone muet, un teléphone sans Babeth n'a aucun sens.

Pourtant, ses appels étaient parfois trop souvent. Elle avait besoin de parler, je la laissais s'épancher sans intervenir et c'était suffisant. Je crois que j'avais réussi à trouver la bonne distance avec elle. Construire une amitié sans se laisser envahir par la douleur, ne pas céder à la fuite ou au chantage affectif. Je savais que tant qu'elle appelait, c'est qu'elle s'accrochait. De cette insistance maladive, je m'étais habituée. On ne refuse pas une bouée à quelqu'un qui se noie. Elle était encore capable de cette humilité de demander. Au fond, j'en étais admirative, sans doute parce que moi je ne sais pas demander. Elle suscitait mon affection comme une enfant un peu pénible mais tellement attachante.

Oui, voilà, je m'étais attachée à Babeth.

Mais Babeth ne m'appellera plus jamais.

Hier, Babeth en a eu marre des appels dans le vide,

Babeth s'est jeté dans le vide,

Babeth a tranché,

Babeth s'est détachée.

Définitivement.

 

 

 

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02 avril 2014

Oeuvrer sans agir.

« Maintenant, tu vas faire quoi ?

Et demain, tu veux quoi pour demain ? »

La question me laisse sans voix, ou juste avec un « je ne sais pas » imbécile.

Quel après ? Après quoi ? Ce calendrier m'échappe, je ne connais de plus tard que ce qui est en gestation maintenant.

Ça s'énerve : « Alors, c'est quoi tes projets ?! »

Je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à répondre que je n'en ai pas, ou plus. Sans doute parce qu'il faut des explications et que j'en ai marre d'expliquer.

Pourtant, c'est simple, je n'ai plus de projets parce que j'ai réalisé ce que je voulais.

Habiter la nature en ermite, m'adonner aux livres, aux fleurs,

jonquilles yurtao

aux arbres, au merveilleux et à l'anodin du quotidien.

C'est enfin arrivé.

escargot yurtao

Après bien des détours, des empêchements, des erreurs, du malheur.

Que peut-il donc y avoir comme après à la réalisation ?

Que vouloir d'autre que jouir désormais du rêve réalisé ?

Que d'accompagner joyeusement le sage ralentissement de la vieillesse ?

Quoi d'autre que s'établir dans une écoute plus approfondie, plus ouverte ?

Quoi de mieux que cet apprivoisement de la fusion à l'indicible, qui préserve de la distraction ?

Rien, il n'y a rien d'autre à désirer que d'être là, attentive au présent, à ce qui advient.

Tout ce qui a existé avant n'a eu lieu que pour me mener là où je suis.

Suivre les saisons, contempler les transformations,

puiser l'eau, couper le bois, nourrir le feu,

soigner les restitutions à la terre,

toilettes sèches suspendues yurtao

enfouir des bulbes, repérer l'ortie, le chénopode, les noisetiers sauvages,

surveiller les boutures, dégager un chemin,

jeter des boules d'argile pleines de graines dans la forêt ravagée,

découvrir des yeux dans les branches,

oeil dans la branche yurtao

une foule de vivants dans les plantes,

petites fées de l'arbousier yurtao

et sourire aux esprits.

Admirer les tulipes au milieu des bruyères arborescentes en liesse,

tulipes et bruyères arborescentes en fleurs yurtao

et les muscaris au coin des restanques,

muscaris sous le nid yurtao

surveiller les petites salades qui pointent,

tresser des nids pour parler aux oiseaux,

nid chataigner tressé yurtao

écouter les vibrations des pierres,

mijoter un ragoût de pousses de houblon,

s'éblouir des fleurs de cerisiers,

suspendre des colliers au cou des troncs,

collier d'arbres yurtao

et des grappes aux arbres morts,

grappes yurtao

se laisser fasciner par les reflets chatoyants du soleil

sur les rideaux et les drapeaux

crocus sur banderolles yurtao

et, quand le ciel est voilé,

s'abriter sous un flot d'étoiles.

sous les étoiles yurtao

Allumer la chandelle,

chandelle cire d'abeille yurtao

tricoter des attrape-rêves,

dénicher la phrase qui ira bien pour dire

comment le petit déjoue l'assaut du méchant,

choisir la lecture inspirée du soir.

Et toujours, continuer à gamberger sur cabanes de toiles.

tipi en cours yurtao

Je ne vois rien qui puisse égaler ce bonheur simple qui s'élève de la racine de l'être jusqu'au troisième œil et pardessus la tête vidée, aérée, avec de toutes petites choses qu'on est seul à savourer.

Ni amoureux, ni voyages, ni renommée, ni argent, ni promotion, ni château, ni bateau, ni île déserte, aucune promesse, aucune illusion.

Rien de mieux que ne plus rien attendre, ne plus rien exiger.

Avoir compris que le monde peut continuer sans soi,

repos branché yurtao

être rassurée de ne pas avoir à s'éterniser.

eternité yurtao

Parce que dès que s'établit le réel, les effets de la paix intérieure se dégustent au quotidien : évitement des confrontations, respect, réconciliation, pudeur, équanimité, tempérance, compassion, stabilité, humilité, joie sans objets, communion avec la nature, disponibilité à l'intime et à la grâce, ravissements.

L'absence de projet dégage l'avenir de projections et planifications contraignantes, comme la toile blanche du peintre où sont invitées toutes les couleurs,

palette couleurs yurtao

un peintre dont la production n'est commandée que

par l'appel viscéral de l'intériorité.

Alors le cadre de l'action s'ouvre par le haut,

comme un vase attendant son bouquet.

boire le soleil yurtao

Car, selon le Tao, ce qui est plein entraîne la possession

et ce qui est vide produit l'œuvre.

L'artiste libre saisit le pinceau

et tout se passe sans soi, en pure création.

pinceau chinois

Comme la rose qui ne fait aucun effort pour être belle,

dans le repos du « vouloir faire » s'épanouit le fruit de l'être.

 

 

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26 mars 2014

Mon livre : " Vivre en yourte, un choix de liberté."

Je suis heureuse de vous présenter mon livre * :

« Vivre en yourte : un choix de liberté »

sous-titré: «  Hymne à la sobriété heureuse »

publié aux Éditions Yves Michel, éditeur engagé.

Yves Michel :

" J'ai le plaisir de vous présenter un témoignage poignant et inspirant de la pionnière des yourtes en France, Sylvie BARBE. C’est un parcours jalonné de nombreuses difficultés pour une femme qui n’a jamais voulu abdiquer de sa liberté face aux hommes, et un vibrant plaidoyer pour un mode de vie léger, simple, en contact avec la nature, ce que permet la yourte comme habitat. C’est bien écrit, plein de rebondissements, ce livre se lit comme un roman, et en même temps il nous interroge sur nos choix de modes de vie, sobriété ou confort consommateur, sur notre législation, sur nos liens sociaux…

Un livre d’une brûlante actualité !"

vivreENyourteDEF

Ce récit imagé et dense raconte mon histoire de vie

commencée dans les années soixante-dix avec une communauté de babas cool

en partance pour une île déserte du Pacifique,

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jusqu'à l'auto-construction de yourtes dans les Cévennes à partir du milieu des années quatre-vingt dix.

Il relate le combat que j'ai du mener sur plusieurs fronts, comme femme et mère dans ma vie privée, comme dissidente écoféministe et Objectrice de croissance dans ma vie sociale et politique, libre de tout parti et tout embrigadement, comme précurseure et rebelle à l'aliénation dans ma vie publique.

Défricheuse autodidacte de la Voie de la yourte, confrontée aux expulsions, à l'incompréhension et l'intolérance, j'ai du affirmer radicalement mes engagements pour une société plus juste, plus humaine. Ce radicalisme, né d'une vision holistique en résistance à la pensée unique, orchestre vie domestique et philosophique en adéquation avec une utopie très pragmatique, qui s'avère être source de sens, de cohérence et finalement, de bonheur.

La vie d'une femme, avec ses tribulations, ses épreuves, ses choix, ses résiliences, est en elle-même un acte politique, hors tout discours lénifiant. Car toute transformation vitale de la société passera par l'avènement de la libération de toutes les femmes, en paix avec la terre et la nature.

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On peut télécharger et diffuser le communiqué de presse en clikant sur le lien suivant :
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Cet ouvrage de trois cent pages devrait être présent dans toutes les bonnes librairies. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si vous ne le voyez pas en comptoir.

Ceux qui désirent une dédicace de l'auteur peuvent envoyer leur règlement par chèque (ordre au nom de l'association Demeures Nomades) de 20 euros + 4 euros de frais de port à l'adresse suivante :

Demeures Nomades. 186, la Cantonade 30160 Bessèges,

il vous sera envoyé dédicacé par la poste.

yourte timbrée à ouvrir     yourte timbrée ouverte yurtao

Avec un petit cadeau offert par l'auteur.

la yourte en patchwork sylvie yurtao 

* « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, dans sa matérialité et sa présence, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos et nous incite « à ne pas faire confiance à la surface étincelante des mots mais à fouiller les profondeurs ». Point d'ancrage, objet d'inscription pour une pensée critique et articulée, hors des réseaux et des flux incessants d'informations et de sollicitations, le livre est peut-être l'un des derniers lieux de résistance. »

Cédric Biagini. « L'emprise numérique ». Éditions l’Échappée. Page 129.

 

La belle critique de la revue Nexus à lire là : critique_vivre_en_yourte_sur_nexus_novembre_2013

 Présentation du livre par la revue Terre du Ciel là : alliance_yourte

sur "Nature et progrès" là : vivre_en_yourte_sur_nature_et_progr_s_septembre_2013

sur la revue Silence là : yourte_silence

 

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22 mars 2014

Tentation abstention

Désertée depuis longtemps, elle a tellement souffert.

 Ceux qui la fuient, qui la méprisent, qui se croient réservés pour meilleure destinée, héritiers petits bourgeois assouvis d'elle, médisent qu'elle est affreusement moche, qu'elle pue et que sa décrépitude fait honte, qu'elle n'est plus qu'une traînée juste bonne pour les caniveaux. Ils disent tellement de mal d'elle, qui a tant donné, qui a tout donné, et qui maintenant n'a plus rien. Ils ont oublié son temps de gloire, tous ceux qu'elle attirait, qui franchissaient monts et vaux pour se tenir au chaud dans ses bras, tous ceux qu'elle nourrissait et qui s'établissaient et qui, allaités comme des marmots, s'enfouissaient corps et âme en son sein en profitant des richesses de ses entrailles.

Maintenant abandonnée exsangue, noire de crasse, ils la dédaignent pour cette tristesse déprimante après tous les coups qu'elle a pris, les trous infligés partout, les blessures claquemurées à l'arrache jamais désinfectées dont personne n'a sorti le pus.

Ils se sont tous débarrassés sur elle avant de foutre le camp et la dénigrer à mort, ils la détestent parce qu'ils savent qu'avant de la rouler dans le fossé, ils lui ont fait avaler leurs pourritures en la menaçant du pire pour que personne ne sache ce qu'elle a subi. Leurs sarcasmes contre elle, c'est toujours le même système d'accusations qui tourne les victimes en coupables, pour qu'on croit que les tortures de ceux qui l'ont prise et perforée jusqu'à la lie, c'était du gâteau et qu'elle était consentante, alors c'est facile de dire qu'elle a attiré son propre malheur en étant trop généreuse et que son agonie rend ceux qui l'approchent neurasthéniques.

Maintenant que tout a été puisé, dévasté, qu'ils sont partis avec le profit gagné dans les plis de sa chair, sauf les quelques malheureux obligés de se la coltiner parce qu'ailleurs on ne veut pas d'eux et quelques anciens engloutis dans son délabrement, maintenant qu'elle est moribonde, qui va la soigner, qui va l'aimer encore un peu, juste assez pour nettoyer la merde autour d'elle, panser ses plaies, elle toute barbouillée d'une vie au charbon, d'une vie de labeur et de don qui ne mérite pas ces grimaces de dégoût ?

Je ne vois aucun programme de soin et de réhabilitation dans les promesses électorales de ceux qui vivent sur ses dernières économies, je ne vois aucune proposition qui puisse guérir ma ville

ma ville

si on ne commence pas par le commencement, nettoyer tout ce qui a été largué et abandonné sur place, qui pourrit les forêts, les rivières et l'air, je ne vois aucune réparation, que la gestion minimum du désastre.

agonie

C'est pourquoi, pour la première fois de ma vie civique, je suis tentée de m'abstenir de voter à ces élections municipales.

Et si je n'ai même pas été tentée de mener une liste d'écologie radicale alors que je me suis présentée avec mon engagement d'objectrice de croissance à d'autres élections démocratiques, (régionales, législatives et européennes), c'est parce qu'en temps que réfugiée électrosensible, les pollutions environnementales s'amplifiant à un rythme affolant, mon système immunitaire, exténué par les souffrances que m'infligent les ondes émises par vos gadgets de destruction massive et les saloperies balancées par les démiurges du climat, ne m'autorise plus à mener une grande bagarre locale.

Car c'est un combat ardu que de faire sortir les gens de chez eux pour autre chose que du divertissement, les joutes politiques étant une variante des jeux du cirque, et la poignée de ceux qui comprennent qu'on ne peut pas s'embarquer dans un nouveau voyage sans avoir réparé et épongé le navire ne suffisent pas à contrer les fashos qui rameutent le peuple en jurant de multiplier les caméras de vidéo surveillance, en promettant le paradis sécuritaire à cette ville moribonde de trois mille habitants ou pas un éducateur n'a jamais été embauché pour les quelques jeunes abandonnés ici,

répression plutot qu'éducation

mais où chacun a au moins deux chiens méchants pour se protéger de son voisin.

Et toujours rien pour ramasser les merdes et composter l'avenir.

En attendant, voici de quoi se réconforter :

http://www.youtube.com/watch?v=dcmkAG3fESE#t=142

 

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13 mars 2014

FOUINETTE

inconnue yurtao

Elle est une de mes plus proches voisines. Elle est devenue la plus intime.

J'en ai eu marre d'elle dernièrement, il a fallu que je trouve une solution pour qu'elle comprenne sans la vexer que ça suffit, et ainsi sortir de l'escalade de mesures de rétorsion où nous en étions arrivées. Nos relations mouvementées, pour ne pas dire passionnelles, pourraient s'arrêter net si je le décidais, un copain compatissant m'ayant conseillé une technique simple et radicale pour retrouver mon calme et éviter les représailles : balancer un seau de mon pipi quotidien sur la demeure de mon agaçante voisine. Seulement voilà, la violence me débecte et de toutes façons, j'estime n'avoir aucun droit naturel à user de prérogatives népotistes sur le bout de terrain où Fouinette et moi cohabitons.

J'ai rêvé d'elle une nuit de Février, je la saisissais par le bout du nez qu'elle a fort fin, l'immobilisais et lui obtempérais gentiment de ne plus bouger. Elle n'a pas protesté, ne m'a pas griffé, n'a même pas couiné et je l'ai relâché sur un nouveau contrat de confiance. Je crois que c'était un rêve prémonitoire sur la façon dont je devais m'y prendre avec elle.

 rêve des bêtes

Le problème central est que ma voisine est de mœurs nocturnes et que nos horaires décalées ne correspondent pas. Ça aurait pu être un avantage car moins on se coltine, mieux on se supporte, l'évitement physique étant sensé empêcher toutes possibilités de chamailleries. Mon petit lézard, lui, ne s'adonne à ses joutes amoureuses et ses prospections malicieuses dans les plis de mon toit que de jour, ses galopades sont donc parfaitement supportables, et même très divertissantes.

Mais avec Fouinette, ça galope toute la nuit.

Avec Fouinette, ça cavale dans tous les sens.

Et les toiles de ma yourte semblent avoir réquisitionner son dévolu têtu.

Donc, nos relations se sont envenimées.

 J'en éprouve beaucoup de honte, car d'abord nous ne sommes pas du tout du même gabarit et que j'ai pour instinct systématique de défendre ardemment plus petit que moi.

connaitre mon crapaud

Ensuite, je m'enorgueillis d'offrir sur ma zone une protection effective aux derniers êtres libres et sauvages osant bivouaquer sur nos périmètres sur investis, familles blaireau, sanglier, chevreuil et renard pour les plus imposants.

sangliers yurtao

La plupart ont parfaitement repéré que mon ermitage enclavé et ses alentours sont interdits aux animaux domestiques, aux garnements et aux engins motorisés, en plus d'être inaccessible aux voitures.

Je me sens particulièrement honorée que dans ce monde déchu et quadrillé, les rescapés et résistants de la nature, qui ne vont jamais au supermarché et ne possèdent aucun objet, ait choisi ma yourte comme point d'attache. Je ne cesse de m'interroger avec beaucoup de respect sur leurs incroyables capacités d'autonomie malgré les pires exactions des humains dans un pays où plus aucun centimètre carré n'a été convoité, pollué et privatisé. Mes relations avec les animaux se dosent donc sur un mélange détonnant de découverte, d'écoute, de ravissement et de surprise.

La dernière fois qu'un blaireau m'a réveillé en pleine nuit, il a répondu aimablement, à la troisième injonction, à ma très ferme invitation de cesser de s'acharner sur la base de mon rosier et se casser. Ce n'est pas le genre de Fouinette.

Fouinette ne se casse pas.

Fouinette fait des caprices.

Fouinette entend mener la danse.

Avec Fouinette, c'est limite que la situation m'échappe.

Fouinette ébranle sérieusement mes convictions pro-faunesques.

L'entrée de la demeure de ma voisine se trouve à exactement quatre mètres cinquante du dos de ma yourte. Donc, mis à part l'essaim d'abeilles fourré dans un trou de la murette qui bat les records de proximité si je ne compte pas les habitants directs tels que lézards, araignées et autres insectes, Fouinette et moi dépendons de la même conciergerie. Elle a choisi un endroit bien douillet et bien chaud entre lilas et mimosas,

bouquet mimosa yurtao

près des crocus jaunes,

crocus jaunes yurtao

là où j'ai accumulé sur une souche de vieux pin pourri quelques résidus végétaux dont la décomposition aérée lui fournit un isolant parfait. L'entrée est toute ronde, de la taille d'une assiette à dessert, avec devant un tapis de fougères. Dedans, bien qu'il n'y ait pas de lumière, on voit en se penchant que ça va loin.

Ma voisine et moi avons des goûts similaires, adeptes inconditionnelles du cercle,

yourte d'hiver yurtao

incapables de dormir dans du bâti humain, les lignes droites étant pour nous synonymes du danger mortel d'être attrapées et emprisonnées par des tortionnaires.

J'ai souvent rêvé d'une maison souterraine à l'abri des hélicos et des procureurs, où personne ne puisse deviner combien de réfugiés y préparent la grande résilience planétaire. Donc peut-être qu'il y a chez moi une pointe de jalousie derrière l'admiration et ce sentiment dominant de fraternité cosmique que je voue à la gente animale.

 Bon, tout ça pour spécifier que malgré une attitude fondamentalement positive, les choses en sont arrivées quand même à dégénérer, puisque, bien que je ne partage ni leurs vues colonisatrices ni leur démence croissantiste, j'appartiens à la race de ces géants endémiques en train de tout foutre en l'air. J'ai donc bien du mal à départager les responsabilités de la dégradation de mes rapports de voisinage.

 C'est simple, Fouinette commence quand moi j'arrête.

J'ai bossé et crapahuté toute la journée,

vielle femme au fagot yurtao

alors j'adore le soir quand, le dos rompu, je verticalise et statufie ma colonne dans la position du lotus pour ma méditation crépusculaire.

Au bout de peu de minutes, j'entends la première galopade dans mon dos.

Celle-là ne me gène pas du tout, au contraire, c'est un peu comme quand on retrouve son compagnon le soir en rentrant à la maison, que ça soit un mari ou un chien, on se sent attendue, accueillie, pas seule. En plus, grand luxe, je n'ai aucun engagement envers elle ni elle envers moi. Cette totale indépendance a quand même un inconvénient : pudique, ma voisine ne se laisse jamais voir. Ça finit par être frustrant, car ma position est plus défavorable que celle d'un aveugle à qui il reste, en plus de l'audition, le sens du toucher pour palper les contours de ses proches. Je dois me contenter de la voir et la toucher lors d'épisodes oniriques palpitants, ce qui a octroyé un certain temps à notre idylle un niveau assez transcendantal, pour ne pas dire mystique.

nuit transcendentale

Après mon dîner, repue, j'écoute la radio ou j'écris avant de m'allonger avec un bon bouquin, et là, j'ai besoin de calme, c'est précieux pour un endormissement réussi.

Ma yourte adossée à la colline est bien protégée des courants d'air mais son intégration remarquable à l'écosystème la rend sensible à toutes les fluctuations environnementales. Entre la toile externe et la murette en amont, l'espace est riquiqui, quelques centimètres constituent une sorte de petit tunnel. Ça n'a pas été facile d'y caler mes toiles. J'ai mis du temps à comprendre pourquoi cet endroit si étroit où il m'est impossible de passer et pénible de glisser une main engendre un tel plébiscite enthousiaste chez mes petites sœurs les bêtes, et pourquoi la chouette a établi son nid juste au-dessus.

En fait, la chouette surveille le refuge favori de mon crapaud, des souris et musaraignes, des familles taupe et orvet, et de Fouinette bien entendu, qui s'y protègent des corbeaux, corneilles et rapaces se pourchassant entre les grands pins. Tout ce petit monde farfouille allègrement à quelques centimètres de mon oreille dont l'acuité se peaufine subtilement. Mon caniveau est aussi le seul passage sur ce palier pour se rendre devant la yourte où se trouve mon saladier de compost. Cette configuration a engendré des habitudes et je me suis vite aperçue que Fouinette est la reine des rituels à heures fixes. Dés que j'ai ouvert mon bon bouquin, elle arrive en galopant. J'entends la célérité agaçante de ses petites pattes aux ongles rêches râpant ma toile,

griffes

mais j'ai beau tendre l'oreille, j'ai du mal à suivre, on dirait qu'elle cherche à me semer. Le canevas trépidant de sa course et de ses galipettes embrouille irrésistiblement mon sens de l'orientation. Je suis sûre qu'elle le fait exprès pour m'énerver. Bref, j'ai beau être toute ouïe, impossible de comprendre la logique de son comportement. Tant pis, ça ne m'a pas empêché de remarquer ses goûts et de lui déposer une petite croûte de temps en temps dans le saladier.

Maintenant, je regrette. Parce que c'est toujours pareil, on veut faire plaisir, on lâche du lest et l'autre, de suite, en profite pour sortir des limites.

Parce que le couloir est devenu une autoroute, ma toile, un toboggan et Fouinette, une damnée de la croûte.

petite croute

Le pire, c'est au moment où je suis prête à sombrer dans les bras de Morphée.

Là, elle se met à courir comme une dingue en crapahutant dans toutes les dimensions, on dirait qu'elle a invité des copines surexcitées pour préparer le bal de l'année, à moins qu'elle soit en train d'initier une portée émergente aux mœurs locales. Comme je suis fatiguée et qu'elle me glande sérieux, là, je gueule. Un grand cri de colère, généralement le mot STOP avec une pile de points d'exclamation totalement dépourvus d'ambiguïté. En même temps, je donne un bon coup de poing dans mon mur en toile doublé de plusieurs couches de laine. Je compense le bruit un peu trop étouffé par un dribble furieux faisant rebondir le mur textile comme un foc où s'engouffre une tempête.

Radical. Silence radio pendant quelques merveilleuses minutes.

Confortablement relâchée sous l'édredon, j'en profite pour m'endormir. Je ne sais pas ce qui se passe pendant deux ou trois bonnes heures. Pas plus. Une galopade effrénée me réveille.

De très mauvaise humeur, je gueule, je tape, je dribble, et plus moyen de me rendormir. Au fil des nuits, la scénario se répétant, j'ai constaté, un peu ébaudie du retournement insidieux de situation, que Fouinette a fini par s'arroger les rennes de ma vie en réduisant mon énergie vitale en minable bouillie. Car la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt certes, mais surtout à ceux qui récupèrent.

Donc, avant de sombrer dans la dépression, j'ai décidé d'agir. Justement, je devais recoudre un nouveau mur de toile à rajouter au Nord sur celui qui s'est fané,

mur nord yourte yurtao

je m'y suis attelée illico en supputant comment profiter de cette nouvelle bâche pour barrer l'entrée du tunnel. Hyper motivée, j'ai réussi à finir les six mètres de couture en deux jours.

couture bache yurtao

J'ai noué mes cordelettes aux sangles, posé des grosses pierres sur la partie plastique qui touche le sol, et au lieu d'embrasser le cercle de la yourte, j'ai tiré droit et collé un bout contre la murette, barrant hermétiquement le passage. Et j'ai attendu la nuit avec impatience pour savourer ma vengeance.

Effectivement, Fouinette n'a pas du tout apprécié.

Mais au lieu de repartir chez elle et me foutre la paix, elle s'est acharnée à chercher une faille dans mon rempart et ça a duré toute la nuit !

Pire que tout !

Elle a même réussi à produire des sons tonitruants de chocs de matières indiscernables, des bruits mats et métalliques hyper bizarres, du genre des trucs qui tombent de haut, des trucs tirés, arrachés, roulés-boulés, carambolés, comme si elle était en train de démonter la yourte !

A devenir barge !

Au bout d'une heure d'écoute hallucinée, excédée, je me suis levée en rage, et malgré les trois degrés dehors, suis allée derrière gueuler dans le terrier. Après quoi, en guise d'avertissement, j'ai posé une pierre plate sur l'entrée du domicile de ma voisine. J'ai guetté en grelottant sous la couette.

Silence radio.

Mais le matin, j'ai estimé que la leçon était suffisante et j'ai levé la pierre.

Le cinoche a repris illico le soir même.

Bon, là, je fais quoi ?

Je ne me laisse pas dépasser, je remets la pierre sur le terrier et je la laisse. Et je n'arrive pas à dormir à force d'angoisser si Fouinette s'est bien creusée une sortie de secours, car je me sens incapable d'assumer la responsabilité de son agonie. Normalement, ça fait partie de son instinct de survie, elle a forcement une branche souterraine en délestage qui sort un peu plus loin, avec un trajet à découvert très décourageant vers ma yourte. Pendant quelques nuits, j'ai laissé et levé la pierre au gré de mes scrupules et de mes heures de sommeil.

Rétive au changement, Fouinette a réitéré.

Obstinée à démonter ma barrière ou carrément ma demeure, sans ciseau, elle pouvait toujours courir, mais l'absence de recours à un outillage spécialisé n'a pas empêché galopades échevelées, frénésie azimutée, chahut éruptif, bruits fracassants, trucs qui pètent, qui claquent, qui chutent, qui rebondissent. Yourte qui tremble, occupante harassée, hagarde, ivre de fatigue.

Alors un soir, j'ai oublié la pierre sur le terrier.

Et j'ai enfin dormi comme un loir.

Le renouveau !

 un bon sleep

Sauf qu'après, plus de galopade d'accueil. Silence radio.

C'est idiot à avouer, mais du coup, il y a eu comme un vide, et j'ai eu un pincement au cœur.

J'ai commencé à attendre. Je me suis inquiétée. Puis j'ai paniqué sur la sortie de secours.

Mais ce n'était pas que de la culpabilité.

En fait, Fouinette me manquait.

 aime

Alors que je m'enfonçais dans des méandres nostalgiques, heureusement, Fouinette est revenue. Soit elle a boudé ostensiblement quelques jours, soit elle était engagée dans des travaux de force pour rétablir la connexion, mais en tout cas, maintenant, après la tombée de la nuit, risquant mille périls entre sa nouvelle entrée et ma yourte, elle revient faire son petit tour de propriétaire.

Elle ne peut s'empêcher de tenter sa chance : elle se sert de mon mur Nord comme d'une rampe de skate, cherchant toujours la faille et renversant quelques objets non identifiés. Bredouille, elle repart et n'insiste plus de la nuit. J'ai beau me douter qu'elle n'a certainement pas abdiqué ses prétentions et que je suis à la merci d'une récidive fébrile, je suis fière d'avoir trouver une solution provisoire satisfaisante pour les deux parties. J'ai réussi à désamorcer le tapage nocturne de ma voisine sans recourir à la solution finale et Fouinette continue de me signifier sa présence à une heure raisonnable. Voilà un compromis qui marque une étape importante dans l'évolution de mes relations. Savoir renoncer à une petite croûte pour préserver une proximité affective, je crois bien que voilà un niveau que je n'ai jamais réussi à stabiliser avec un hominidé adulte.

 relation

Maintenant, prochaine étape, le dévoilement. Fini le jeu de cache-cache.

Je veux la VOIR. La VOIR !!!

Je veux savoir à qui j'ai affaire !!!

confrontation

Un ami m'a conseillé une assistance technique pour enrichir mon odyssée paganiste : me procurer une caméra vidéo de surveillance infra-rouge à autonomie solaire et l'accrocher sous le nid de la chouette. Non seulement je pourrais enfin découvrir la tronche de Fouinette et espionner ses élucubrations, mais en plus, à l'instar de ma chouette préférée, je m'offrirais une vision concrète du trafic autour de ma yourte.

photographie-animal-aigle

Ce qui ne saurait manquer de me passionner, sauf que j'ai tout à fait conscience qu'en utilisant de tels stratagèmes, j'introduirais un écart infranchissable, et finalement très inconfortable moralement, entre la condition animale et la mienne.

Avec le risque que ces patrouilles télescopiques mettent en péril le fragile équilibre auquel nous sommes parvenus.

équilibre

Pourtant, c'est quand même moins brutal que d'utiliser une cage qui se referme sur l'animal en train de croquer dans l'appât, forcement une petite croûte.

Je n'ose imaginer la réaction de Fouinette dans une telle situation de trahison caractérisée...

Un concentré de cyclone !

furie

Suivi d'une rupture explosive avec vendetta à la clef  !

Et je ne donne pas cher de ma yourte à la relâche.

Et ça, non, je ne le supporterais pas. Car je tiens à ma yourte.

Mais aussi, je sais ce n'est pas rationnel, je tiens à ma Fouinette.

aime  aimeaime

Seulement voilà, entre le moment où j'écris cette histoire et le moment où je la partage, Fouinette a repris la main en me grillant l'étape suivante.

Cette fois, en pleine nuit, la yourte s'est mise à vaciller, mon lit à trembler.

J'ai entendu des bruits profonds, pénétrants et comme des coups de boutoir, comme des vibrations de perforeuse. Je me suis rappelé le tremblement de terre que j'ai écopé en arrivant ici. Alors ce matin, je dois bien me rendre à l'évidence, Fouinette a inauguré un chantier délirant :

creuser un tunnel sous ma yourte.

Oui j'ai bien dit :

CREUSER UN TUNNEL SOUS MA YOURTE.

terrier

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06 mars 2014

L'arbre aux étoiles

Cet hiver, le ciel était si plombé qu'on a pas beaucoup vu les étoiles.

Au point d'en languir. Dans la yourte, ça finit par peser.

La lucarne cosmique étant trop souvent obstruée, j'ai fini par tenter d'y remédier.

Je connais deux manières d'influer et corriger le désordre climatique.

La première, la plus efficace et le plus fascinante, c'est celle du faiseur de pluie.

J'adore cette histoire taoïste dont ma vie monastique est une tentative d'application. Une histoire qui a eu un effet percutant sur mon âme de jeunesse et m'a conduite sur un dojo Zen où j'ai reçu initiation et coups de bâton avant d'aboutir sur une falaise dans une yourte.

C'est le traducteur du Yiking, Richard Wilhem, ami de C.J.Yung, qui l'a rapporté.

Ça se passe en Chine dans un village aux abois à cause de la sécheresse. S'il ne pleut pas, la famine menace, c'est la catastrophe. Tout le monde, le nez en l'air, quête avec impuissance la moindre trace de nuage. Les réunions religieuses se multiplient dans l'espoir d'assouplir l'implacabilité céleste : prières, déclamations, incantations, implorations, promesses. Partout, on brûle des tonnes de bâtonnets d'encens. Rien n'y fait. La terre craquelle, les cultures sèchent sur pied, la peur s'insinue. Les villageois en viennent à défiler en processions dans la campagne, tapant sur d'immenses gongs et tirant des coups de feu pour chasser les démons malfaisants. Toujours pas une goutte d'eau, toujours un ciel bleu impavide, mortel.

Alors, à bout de ressources, ils envoient chercher dans une autre province un vieil ermite dans sa retraite, le faiseur de pluie. Aussitôt arrivé, le vieux tout rabougri demande une cabane dans un endroit tranquille et qu'on ne le dérange pas. Rien à voir avec un sorcier arrogant plein de philtres, de breuvages et de recettes. Au bout de trois jours, le miracle se produit : une tempête de neige incroyable déferle. Wilhem stupéfait va alors demander à l'ancêtre comment il a fait la neige. Le vieux répond gentiment :

« Ce n'est pas moi qui ai fait la neige ! »
« Mais qu’avez vous fait alors pendant ces trois jours dans la cabane ? »
« C'est simple. Je viens d'un autre pays où les choses sont en ordre. Ici, les choses vont de travers et ne répondent pas au commandement du Ciel. Le Tao est perdu et donc, en arrivant dans ce désordre, je ne suis plus dans l'ordre naturel. C'est pourquoi j'ai du attendre trois jours pour me remettre en Tao. Et alors, naturellement, la pluie est venue! »
Voilà, le faiseur de pluie ne fait pas la pluie mais il suit la Voie du Tao, grande pourvoyeuse de synchronicités.

lune taoiste

Ce qui, dans la tradition occidentale équivaut au grand précepte alchimiste de la table d’Émeraude :

« Ce qui est dehors est comme ce qui est dedans. »

Cette Voie souveraine, c'est la voie de la méditation, non instrumentalisée par des profits utilitaires tel que gestion de stress et résolution de problèmes. La méditation en silence et sans but, qui est retour à l'être total immergé dans le présent, d'où découle une homéostasie holistique où l'humain est au diapason synchrone avec son environnement.

La deuxième façon est une adaptation pour actifs démangés par le sucre de leurs neurones, une pratique du mouvement qui canalise l'énergie dans une symbolique transférentielle. Totem ou doudou, elle est toujours d'ordre spirituel si on puise sa matière hors du système marchand, dans la forêt, les poubelles ou les fossés. Cette pratique produit de l'action gratuite sans profit matériel, par la voie de l'art et de la nature. Elle est à la méditation ce que le tir à l'arc est au Zen. Perso, je combine les deux modes en alternance, l'un et l'autre se complétant harmonieusement selon l'art de vivre Taoïste ou alchimique.

Au milieu de cet hiver pluvieux, j'ai donc consulté mes modestes ressources dans l'idée malicieusement prétentieuse de fabriquer une échelle géante capable de percer la couche nuageuse et déboucher le ciel.

La matière la plus évidente autour de moi, avant c'était les tissus,

tissus multicolors yurtao

maintenant, ce sont les fagots et les pierres.

J'ai commencé par dessiner une étoile au sol avec un bâton, et j'ai parsemé son cœur de cailloux ramassés sur les collines, de différentes tailles et couleurs.

P1030735

J'ai appliqué spontanément le principe de similitude qui marche si bien avec les plantes guérisseuses, qui appelle par des formes dessinées ou bâties une concrétisation et un effet réel. Autrement dit, lorsque j'applique une étoile au sol en me concentrant, je réalise uns sorte de rituel magique appelant les vraies étoiles à se manifester, qu'elles soient physiques, comme astres transcendants, ou symboliques, comme porteuses d'espoir et de vérité (rapport au chiffre 17, l’Étoile, dans le Tarot ésotérique).

Plus tard, j'ai noué un trépied de veilles branches de châtaigniers que j'ai posé sur mon mandala étoilé, reconstituant instinctivement une ébauche de pointe de flèche, ou de voûte céleste, au choix.

Puis j'ai rassemblé de veilles branches de bruyères arborescentes conservées précieusement lors de débroussaillages antécédents, des branches complètement dingues, avec des courbes et des décrochements splendides, des branches trop belles pour être brûlées ou compostées. J'en ai épluché certaines à l'Opinel, d'autres pas, m'extasiant sur les courbes géniales façonnées par la nature.

Perchée sur un escabeau, j'ai accroché une branche après l'autre sur le tipi de base, en les bandant avec des lanières découpées dans du store ou de la ficelle agricole.

Ça a commencé à faire un bouquet.

Au fil des branches, j'ai compris que j'étais en train de refaire un arbre.

Ce n'était pas du tir à l'arc, pourtant je visais loin ;

pas une cérémonie du thé, pourtant des invités attendaient ;

ni une calligraphie en relief bien que j'ai les pinceaux qu'il faut ;

et même pas une séance d'Ikebana car mon bouquet débordait des vases traditionnels.

C'était la naissance d'un arbre en train de gerber vers le ciel.

En plein hiver, alors que la plupart des arbres sont en dormance, un arbre de joie m'est né.

Un arbre magique aux branches élancées comme une ovation,

un arbre qui n'existe nulle part ailleurs parce qu'il attend qu'on le veuille.

Et puis, il me restait des bâches en pagaille de toutes les couleurs, et j'ai découpé des tas d'étoiles dedans, que j'ai cousu deux par deux avec du fil de pèche, prenant toujours une blanche en fond pour accrocher la lumière. Au lieu des feuilles et des clochettes de bruyère que seule la terre d'ici peut produire, j'ai suspendu à mon arbre une myriade d'étoiles.

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A chaque étoile, j'ai supplié le vent d'envoyer une bénédiction quelque part

à quelqu'un qui en a besoin.

Le vent les balançait, les tournait dans tous les sens,

la pluie les faisait briller et la grisaille s'est terminée.

ébauche arbre aux étoiles yurtao

Grâce à mon arbre cosmique et quelques étoiles d'opéra

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qui ont réussi à percer les murs de pluie,

j'ai ouvert une voie lactée de ma yourte au cieux.

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Le jour, je m'assois dessous pour contempler la danse des étoiles,

comment elles tourbillonnent au moindre courant d'air

et comment la lumière revenue les traverse.

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Et j'envoie des messages d'amour vers les galaxies.

Le soir, penchée à la petite fenêtre de la yourte,

j'admire le ciel enfin débouché.

Je ne suis pas une faiseuse de pluie ou d'éclaircies,

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mais peut-être que j'ai trouvé comment déchirer un coin de ciel obtus

pour n'être plus jamais privée d'étoiles

et enchanter ma yourte à perpétuité.

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Après, seulement après, je m'installe sur mon zafu au coin du feu sans bouger

et rejoins tranquillement le peuple des méditants

en train de soigner le monde.

*   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *

 

Très grandeTrès grande

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26 février 2014

Mort dans sa yourte

Jean-Paul Gendry est mort le 17 Janvier 2014

dans sa yourte

installée au pied du Mont-Saint Michel. 

 

Très grandejean-paul gendry

 

Affaibli par tout un ensemble de circonstances, l'explosion de son poêle a été un accident terrible qui a contribué à la dégradation brutale de sa santé au cœur d'un hiver particulièrement humide. Que s'est-il passé ?

Jean-Paul avait construit lui-même dans sa yourte un four bas en argile nanti d'un tuyau d'évacuation latéral sous le plancher. Un couple d'amis l'a convaincu de changer de chauffage car le petit four ne leur semblait pas suffire pour passer l'hiver. Ils ont amené un poêle en fonte d'occasion que Jean-Paul a installé à la place du four qu'il a détruit. Il a aménagé difficilement un raccord. Au bout de quelques temps, la nuit, le tuyau de poêle a explosé. Jean-Paul a failli mourir, a-t-il confié à sa famille, mais on ne sait pas ce qu'il a subi. Intoxication ? Il en est resté très choqué et très affaibli, sûrement malade .

Sa sœur estime que cet accident de poêle a mis en évidence un risque que Jean-Paul n'avait pas prévu en raccordant le tuyau à l'évacuation latérale alors qu'il semble maintenant qu'il ne pouvait convenir qu'à une évacuation par le haut. Elle souligne combien Ce tragique accident rappele la necessité d'écarter tout danger en étant particulièrement attentif et prudent lorsqu'on procède soi-même à l'installation d'un système de chauffage.

Si je parle ici de ce drame, c'est parce que je me sens concernée, affectée et peinée.

Jean-Paul m'écrivait régulièrement depuis la fondation de l'association Cheyen, il rédigeait des lettres manuscrites où il versait son cœur, ses espoirs, ses révoltes, ses démarches, sa quête, ses questionnements. Comme moi, il pratiquait la décroissance, n'avait pas de téléphone portable qu'il jugeait nocif, il n'avait pas non plus d'ordinateur. Débrouillard, il était sorti du système de consommation et vivait pauvrement, en assumant ses choix. Je lui répondais donc par courrier, et certains Cheyen se sont joint parfois à mes missives. Cet homme idéaliste, absolu, torturé et généreux envoyait chaque année un billet pour soutenir la cause des yourtes, il apportait humblement son obole, lui qui n'avait rien, à qui on avait retiré son RSA pendant des mois (parce qu'il ne justifiait pas assez la volonté de se réinsérer et soupconné de dissimuler du travail au noir)

et qui faisait don de sa personne, de son temps et de son aide à tant d'autres en détresse.

Jean-Paul vivait seul dans sa yourte fabriquée de ses mains qu'il avait posé sur un terrain familial agricole, il bricolait tout ce dont il avait besoin. Il cultivait un jardin, avait quelques poules. C'était une force de la nature, un costaud qui n'allait pas de main morte dans les travaux, qui aimait les prises de risque et se montrait très obstiné quant à la conquête de son autonomie et sa cohérence écologique.

Dans sa jeunesse, à la fin des années quatre vingt dix, féru de kayak de mer, il avait rejoint l'Angleterre seul dans son embarcation malgré une météo pourrie, en partant de Cherbourg, puis relié la Corse depuis la côte d'Azur. Très physique, il donnait à fond son énergie et croyait en la gratuité du don. Pourtant, il a été déçu par des profiteurs abusant de sa générosité et son honnêteté. Il aidait en particulier des SDF qu'il sortait de la rue, et il a aussi travaillé au Secours Catholique jusqu'à ce qu'il soit écœuré par des bénévoles qui se servaient largement en premier.

Il protestait contre le nucléaire, avait écrit aux médias et aux politiques pour demander l'arrêt des travaux de l'EPR Manche. Il n'était donc pas raccordé au réseau, tout en s'étonnant que les écologistes locaux ne remettent pas en question l'abondance d'électricité. Il protestait contre les grands travaux inutiles et polluants tels que ceux du Mont Saint Michel en écrivant des lettres argumentées, mais il se sentait relégué dans l'indifférence et avait conscience de son impuissance et de son isolement contre un système ayant peu de considération pour les personnes et la nature.

Il était devenu végétarien par conviction morale, avait arrêté le tabac et cherchait à aligner ses idées avec sa réalité, mais il souffrait de solitude dans un monde très individualiste dont il refusait le vampirisme et le mercantilisme.

Pour sa yourte, il avait écrit au maire, au député, au conseil général et au président de la république pour exprimer sa situation précaire et ses solutions courageuses. Sans réponses, il déplorait que personne dans la région ne soutienne sa démarche, et aussi que les gens lui renvoient trop souvent une image de monstre, comme si son choix de vie différent le rendait dangereux pour la société...

En 2011, après plusieurs mois d'hiver dans le noir, il a fait coudre par un artisan breton membre de Cheyen, Yann Marty, un chapeau de yourte transparent, qui lui a offert la lumière dedans. C'est à ce moment qu'il a été exclu du système RSA. Pourtant, il aurait eu bien besoin de faire refaire sa toile de toit pour être au sec. Mais malgré sa sincérité et son intégrité, malgré de nombreuses démarches, il s'est retrouvé totalement démuni et sans argent.

Dans cette traversée du désert, il a renoncé alors « au combat, à la confrontation aux incompréhensions, aux inégalités, aux injustices, à l'hypocrisie, aux mensonges... Pour apaiser mes souffrances, je me retire humblement dans ma yourte car je ne vois plus ma place dans ce monde de forts. Je m'en remets au grand mystère de la vie pour m'indiquer le chemin de la paix, continuer à rêver, créer, vivre un monde plus juste, de respect pour les animaux, les plantes, Gaïa... »

Durant ce cheminement, il a continué à améliorer la yourte, les chemins, le jardin, l'autonomie énergétique, s'est fabriqué un cuiseur à bois pour ne plus dépendre du gaz, et a continué à aider les autres sans attendre de retour. Il s'est mis à l'écoute du présent, a appris à identifier les blocages comme des leçons de vie, et a réaffirmé ses choix basés sur des valeurs de simplicité et de respect. Finalement, cette épreuve de dénuement total lui a fait gagner en paix intérieure, tant un destin se forge avec autant de volonté que d'abandon, même s'il a toujours continué à se considérer en état d'exclusion sociale et de grande précarité.

Dans son four auto-construit, Jean-Paul cuisait son pain,

JUAN-PAOLO_12

mais aussi le pain qu'il offrait aux nécessiteux ( trop exclus pour toucher le RSA) grâce à son allocation minimum retrouvée.

A l'automne 2013, il a cumulé problèmes administratifs, matériels et humains, son humeur en pâtissait, mais il jurait d'arriver à s'en sortir coûte que coûte. Il avait beaucoup maigri et semblait miné, exténué. Usé par des relations insatisfaisantes et difficiles, par une vie très rude, il ne voulait plus faire de concessions ni recevoir d'aide. Peut-être était-il malade, mais il ne l'a pas pris au sérieux, et de toutes façons se soignait par lui-même de façon naturelle. Dans l'hiver, il a beaucoup changé, il était très révolté, accumulait les ennuis, la fatigue, les déceptions, semblait au bout du rouleau. Il a voulu régler pas mal d'affaires en cours, récupérer des objets prêtés, dégager de veilles remises, faire propre, il entreprenait de gros travaux de nettoyage dehors, sciant toujours tout son bois à la main.

 Après l'accident du poêle, au cœur de l'hiver, il n'a plus eu de chauffage. Il a refusé tout autre hébergement. Il voulait rester dans sa yourte, dans ce qu'il avait construit, car c'était là le sens de sa vie, ce labeur modeste du quotidien qui lui rendait son honneur. Quand on sait le temps qu'il a fait et qu'il fait encore en Bretagne, on peut imaginer l'état d'humidité et de froid dans une tente. Pourtant, il avait commencé à reconstruire un nouveau petit four en argile à la place du poêle (toujours pas sec aujourd'hui). Et il a continué à débroussailler, couper du bois, sans tronçonneuse. Il y allait en force, sa voisine se rappelle l'avoir vu, peu de temps avant son décès, s'acharner avec des coins sur une grosse poutre qu'il voulait débiter.

Jean-Paul est mort d'épuisement, au bout de lui-même, à l'âge de 46 ans, parce qu'en France, aujourd'hui, on peut mourir de dignité.

Les médecins et la famille disent que Jean-Paul s'est tué à la tâche, que les efforts physiques ont été trop violents, que le corps a lâché.

Que ça arrive à des hommes dans la force de l'âge.

Moi je dis que la dignité, celle dont on a tellement besoin pour exister, peut faire arrêter un cœur de battre.

Et je dis que je ne laisserais plus jamais quiconque traiter des personnes bénéficiant de la solidarité sociale de paumés, paresseux ou parasites.

Je suis certaine que quelques yourteurs se reconnaîtront dans ce témoignage, cette façon de vouloir prendre en charge sa cohérence et son autonomie sans plus rien attendre de personne, jusqu'à en arriver au bout du rouleau. Moi entre autres.

Il reste cependant que cet homme est mort dans sa yourte, le meilleur endroit pour rendre son dernier soupir.

Pour terminer ce triste message, voici un extrait de « La prière d'un artiste » qu'il m'a recopié dans sa dernière lettre :

« O grand Créateur,

Aidez-nous à croire qu'il n'est pas trop tard

Et que nous ne sommes pas trop petits et trop imparfaits

Pour être guéris

Par vous et par chacun d'entre nous et rendus entiers

Aidez-nous à nous aimer les uns les autres

Pour nourrir l'épanouissement de chacun

Encourager le développement de chacun

Et comprendre les peurs de chacun

Aidez-nous à savoir que nous ne sommes pas seuls

Que nous sommes aimés et aimables

Aidez-nous à créer

Comme si c'était un acte de respect et d'amour à votre égard. »

 

Jean_Paul dans la baie saint michel

 

 

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21 février 2014

Grottes de la falaise

En bas de la falaise, il y a des réservoirs.

P1020750

Des jets de peintures ont dégouliné sur le ciment troué.

P1020752

Des tableaux sans musée sont cachés derrière les joncs.

tableaux sans musée

Sur la falaise, il y a des tâches.

sur la falaise, il y a des taches

Lichens incrustés dans l'érosion des roches,

des lichens s'incrusttent dans les érosions de roches

cascades immobiles de parmélies et orbes minérales,

lichens yurtao

nombrils de Vénus surgis des interstices,

des nombrils de vénus surgissent des interstices

bulles de mousses piquetés aux rigoles,

bulles de mousse

pierres se délitant en cailloux.

des pierres se délitent en cailloux et en sable

Dans la falaise, il y a des trous.

trous de falaise

Petites grottes creusées

par des milliards de gouttes à flanc de paroi

dans la falaise, il y a des trous

où grésillent les pulsations intérieures de la terre.

par là s'écoutent les pulsations

Dans l'œil minéral, prendre refuge.

dans l'oeil minéral, je prends refuge

Là, les spermatozoïdes des profondeurs

les spermatozoides minéraux fécondent les bulles de l'esprit

viennent féconder les bulles de l'esprit.

esprti désincarné

 

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12 février 2014

La hutte blanche

Il pleut depuis des semaines.

Un coin de ciel bleu est devenu un événement.

 

rayon matinal yurtao

Les yourtes pleurent et les ruisseaux rugissent.

Le bruit de la pluie qui martèle la yourte sans arrêt, c'est pénible, mais mes cuves se remplissent sans gouttières et la vaisselle se lave toute seule. Je manque de bois sec mais me passe facilement de chauffage car il fait doux, trop doux. Du moins pour mon ressenti, qui a bien évolué depuis que je vis en plein air, puisque je déjeune à 5 degrés, que mon seuil de confort est 14 degrés et celui de mise en route du feu le soir à 10.

Avec tout ce gris, ces ciels plombés et ce brouillard persistant, certains humains deviennent tristes, au pire sombrent dans la morosité et le nihilisme. D'autres râlent, vitupèrent, se lamentent, ne parlent plus que du sale temps.

En yourte, de toutes façons, on est dehors tous les jours. C'est exactement sa spécificité et son charme magistral. Même la tempête n'empêche pas de sortir. Lotie de bottes, jupe étanche et grand parapluie, je marche tranquillement vers les cimes.

Là, sous averses, je suis certaine de ne croiser personne.

En grimpant coté Nord, pataugeant dans la glaise, je me laisse fasciner par d'immenses bouquets de joncs,

joncs yurtao

avant d'en épingler quelques brins pour contempler en enfilade

leurs boucles gracieuses.

enfilade roseaux yurtao

Un peu plus haut, les roseaux raréfiés floquent des étoiles

sur les cailloux noirs.

étoile de roseaux yurtao

Là, des petites sources sourdent de trous improvisés en plein milieu des pentes.

Dans les flaques, vase filamenteuse et herbes flétries dessinent des arabesques mouvantes en glissant dans les creux.

IMG_0053

Je découvre une sourcette qui coule

dans un lit soyeux d'argile blanche.

argile blanche

Je plonge les mains dans l'argile avec gourmandise, me promettant de revenir au printemps y prendre un bain de boue total.

Douce terre malaxée dans les paumes, quel régal de pâte à modeler !

Façonnée en boules, je dépose des sculptures basiques sur un rocher

boules d'argile yurtao

autour d'une étoile de pierres délitées, des miettes d'« œufs de roche ».

Ces étranges pierres sont éparpillées dans les endroits labourés à flanc de collines par les tractos ouvrant des chemins, elles remontent des profondeurs

oeuf de pierre craqué

et semblent éclater au grand jour en perdant leurs couches protectrices.

oeuf de pierre craquant yurtao

A l'intérieur de plusieurs coquilles minérales superposées comme des épluchures d'oignons se love une pierre rouge bordeaux de forme ovale bombée, parfois ocre jaune.

oeuf de pierre

Je finis toujours par en ramener une belle à la yourte malgré le poids dans la poche.

Après avoir longé la falaise et abandonné mes boules d'argile à la déliquescence de la pluie, je redescends vers la forêt qui a l'air bien sombre.

arbres écriture yurtao

Là dedans, on pourrait croire qu'il n'y a rien à voir, que tout est laid, broyé dans les rigoles, et c'est vrai que l'absence de couleurs vives, malgré mousses et lierres ne lésinant pas sur le vert,

écorce pin et mousse yurtao

semble tout confondre dans une mélasse indistincte.

En me demandant comment vivent les bêtes dans leurs terriers mouillés, je vais traverser le torrent qui dévale furieusement les rochers et m'accroupir sur la mousse, sous le brumisateur tempétueux giclant ses ions négatifs.

Au fond de ce vallon désolé, c'est fou comme la vie trompette magnifiquement sa puissance,

et personne pour écouter.

Ici, on peut éprouver comme à l'opéra des sentiments violents mais les gradins sont vides, je suis seule à m'extasier et chanter à tue tête dans les cascades.

Les dentelles des chanterelles pendouillent lamentablement mais d'autres saprophages se révèlent en pleine magnificence.

champignons yurtao

Les champignons

P1030854

se régalent de l'absence de gel,

champignons sur micocoulier yurtao

en particulier les lignicoles,

champi sur chène yurtao

tandis que les yeux grands ouverts des arbres apparaissent soudain au milieu des lianes et des ronces. Maintenant, sans les feuilles, les troncs se détachent sur la brume en silhouettes torturées s'élançant vers la lumière avare. Fascinée par leurs circonvolutions aériennes, j'imagine une tribu d'elfes perchées me souriant en s'ébrouant les ailes. Mais mes bottes sont trop lourdes pour les rejoindre et je me contente de patauger dans la boue avec délectation.

Autour de moi, je remarque les hautes tiges pourries de phytolaca, pour la plupart cassées et traînant au sol, en train de se décomposer dans les fossés où brille l'anthracite. Ce spectacle de fermentation semble ne comporter aucune esthétique et pourtant, tout à coup, je vois la blancheur de la plante morte contraster sur le noir du crassier, comme un dessin, une calligraphie spontanée. Je tombe en admiration devant un entrecroisement de tiges agencées sur un mode aléatoire et mystérieux, attentive au langage grimaçant des raisins d'Amérique moribonds, dont la colonisation trouve ici ses frontières, avec cette façon de se courber comme une révérence avant de s'enfouir vers la terre dans la mort, qui ressemble parfois à un testament de peintre.

Comme le maître du pinceau lâche l'encre sur la feuille vierge, un artiste invisible, le hasard divin, offre partout dans la forêt, à toutes saisons, des tableaux saisissants de tous styles,

et là encore, personne pour regarder.

Alors, dés que j'ai vu la beauté dans l'anodin, la géométrie dans le désordre et chronos dans le chaos, je ne peux m'empêcher de rectifier une cassure, redresser d'un chouilla l'angle formé inopinément, rajouter une brindille, un embranchement, tramer un mikado improvisé de rencontres fortuites...

Et enfin, ça y est, je rentre dans la danse, je rentre en symbiose avec les plantes, le ciel, les arbres noirs, et commence alors la célébration du trépas des phytolacas dans un joyeux élan de rite funèbre.

J'embrasse du regard les tiges alentour en leur promettant une dernière balade avant de les empiler en composition éphémère. 

phytoclacas en botte yurtao

Il pleut doucement, les grosses fibres cartonneuses cassent comme du verre, la chair centrale s'est dissoute, il ne reste du port souverain de l'été que cette écorce blanche craquante qui n'est plus que platitude méprisée, végétaux brisés aux rameaux en bouillie dans la gadoue, que je relève et réuni en tas anarchique sans construction.

fouillis de phytolacas yurtao

Pas tout à fait n'importe comment quand même,

avec ce sens inné de l'harmonie qui arrive en même temps que le geste créateur,

et bien qu'il s'agisse juste d'un tas blanc sur un talus noir,

hutte phytolacasce tas devient une cabane,

une cabane de rien du tout dans un virage de chemin perdu

que personne sans doute ne verra.

Mais moi, je la vois, la hutte blanche, si frêle et si menue,

la hutte des nains rigolos qui pourront y danser cette nuit à l'abri de la pluie,

et elle ravit ma journée, la hutte blanche,

branlante et agonisante au milieu de tant de gris,

la hutte blanche yurtao

car je suis amoureuse des cabanes qui ne servent qu'à rendre heureux

ceux qui les fabriquent avec trois fois rien,

débris et résidus revenant sans fioritures au grand silence organique,

tramés en hutte happée à la biomasse juste avant disparition,

quelques minutes de liesse

avant que tout bouillonne dans le grand athanor hivernal.

 

hutte blanche yurtao

 

 

 

 

 

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06 février 2014

Les maîtres du temps

Eux, ils ont changé l'heure. Ici non.

Sans montre, sans téléphone mobile, l'heure ne peut être possédée, tyranisée.

Tout dépend de qui on reçoit ses ordres.

Mon maître du ciel ne m'a rien commandé, je n'ai donc pas truqué les aiguilles.

C'est normal, je fous rien dans ma yourte,

IMG_0148

je glande, je vis d'amour et d'eau fraîche, je parasite,

écouter

je vis au crochet du système, de ceux qui triment et font marcher le pays. Ceux dont les emplois du temps capturés dans les filets des normes et des surveillances disciplinaires ne peuvent tolérer d'existences hors cadrans, hors standards, des vies comme avant, contrôlées par la lumière naturelle.

Quand le soleil d'hiver s'éloigne et qu'on devrait ralentir la course, eux, ultra connectés sur tablettes higth-tech ultra-light, mais complètement déconnectés des réalités saisonnières, assouvissent leur cupidité jamais en crise en instrumentalisant l'heure. Et ils clament, au moins une  fois par an, trop contents d'avoir volé du temps à la chronologie implacable de leur aliénation :

« On a gagné une heure de soleil ! »

Pas un journaliste, même à France Culture, pour s'abstenir de renchérir sur l'économie du gain.

Je ne sais pas où ils ont mis leur heure gagnée, dans quelle poche, quel placard, quel programme, quelle banque, ni le montant que ça leur rapporte, à part de continuer à dériver sans personne qui remette vraiment les pendules à l'heure...

S'ils ont gagné une heure, j'ai du en louper une, parce qu'à force de perdre mon temps, je n'ai rien vu passer, puisque déjà complètement décalée rien que de me fier aux saisons pour savoir où j'en suis et régler ma vie.

dans le bois

Ici, rien n'a changé, aucun jour ne ressemble au suivant, le soleil se décale constamment sur l'horizon et ne parlons pas de la lune jamais où on croit, la température oscille entre dessus et dessous le zéro suivant la course de l'astre roi, et la nature est en perpétuelle métamorphose.

A l'intérieur de mon corps et de la yourte

ma yourte en couleur

baigne un flux calqué sur l'écoulement circulaire du temps, et je sais que ce mouvement n'est pas celui du progrès, du temps fléché, du temps productif, mais la dynamique d'une fluidité où nagent dans le courant les dialectiques créatives.

Chaque matin, j'adhère avec les minutes d'éclairage solaire en moins ou en plus sans que cela perturbe mon organisation. Immergée dans les milliers de rythmes intrinsèques à chaque règne, chaque palier du vivant, chaque cercle d'écosystème, j'admire comment les infinités d'allures parallèles, antagonistes ou désynchronisées, de l'extrême lenteur des corpulences minérales aux éclairs éthériques des vélocités immatérielles, s'entrecroisent, se chevauchent, se repoussent ou s'absorbent dans l'immense fécondité des cycles.

confins de la perception

Et me demande à quelle pulsion morbide, à quelle nécessité correspond cette vanité de l'homme qui, au lieu de s'insérer délicatement dans cette architecture dansante,

nid grand prétend, sans rien y comprendre,

détrôner les anciens dieux olympiens aux manettes pour installer usurpateurs et imposteurs armés de clefs à molettes et cassant tout.

Ceux-là, dans leur logique vénale à planifier le profit sur les horaires, qui se gaussent de jouer un bon tour au temps, sectionné et marchandisé dans leurs logiciels comme n'importe quelle action cotée en bourse, croient emprisonner l'imprenable, piéger l'insaisissable, démonter l'imperturbable.

Le soleil ne dirige plus le travail, c'est eux les maîtres du grand jeu planétaire, ils tiennent le chronomètre, les pointeuses, les compteurs, les podiums et les majorettes sous les tableaux de records, ils distribuent les pions, les récompenses et les exécutions, et en plus, ils trichent sur leurs propres règles parce que sinon, ils s'ennuient. Le consommateur inondé de spots au nucléaire en veut encore plus encore plus vite pour toujours moins cher.

Alors qu'évidement, on ne gagne rien du tout, parce que la liberté, ce n'est pas de courir après le temps, mais se soumettre aux cycles du grand mystère cosmique, pas aux chaînes de production. Parce que la vraie richesse,

c'est prendre son temps.

construire en rond

Le soleil reste au milieu, immuable, la terre tourne pareil autour. Les astres, la planète, les galaxies, ce n'est pas un casino, ni un supermarché, ni un théâtre de marionnettes, ni le bon coin des enchères, ni une marque déposée en faillite qu'on peut racheter au rabais.

Le temps, c'est le rythme de la nature, les plantes qui poussent là et pas là-bas, tel moment et pas plus tard, qui s'épanouissent et retournent à la terre après avoir éparpiller leurs graines, qui suivent le chaud et le froid, le mouillé et le sec.

La nature rythme les vivants qui font société.

Maintenant, c'est l'inverse.

Dans les bâtiments, ils n'ont plus le temps, ils ont l'heure.

sale temps

Ils baignent dans une température maintenue toujours pareil à grands coups de pétrole et tombent malades dés qu'il sortent de leur boite climatisée où, plombés derrière leurs écrans, ils manipulent les éléments en morceaux pour les recoller autrement et déposer leur brevet. Maintenant, ils sont en train de réussir à tout renverser, pour que ça soit l'homme qui crée la nature.

Mais ce n'est pas parce qu'on trafique les pendules qu'on change l'écoulement du temps.

montre cassée

Bien que je saches parfaitement que devant l'ordinateur, plus besoin du soleil. Il suffit de cliquer dans sa boite aux lettres sur l'inévitable diaporama à ouvrir sous peine de malheur dans les trois jours qui fait le tour des imbéciles, avec de beaux paysages, des cascades merveilleuses, des horizons flamboyants et des aubes époustouflantes.

Ce n'est pas parce que les citadins exigent que le jour et la nuit soient emballés comme des saucissons, à consommer en tranches entre les machines de leur asservissement, que ceux qui vivent encore les rythmes naturels doivent s'aligner.fillette nature

Les quelques rares attardés traités de marginaux qui vivent en harmonie avec le temps réel,

 

IMG_0114

 

qui lisent l'écran solaire, les ombres portées aux adrets, qui sont capables de s'orienter sans boussole, debout aux aurores avec le coq, avec pour seule cadence technique les cloches de l'église carillonant sur les collines, qui, dés qu'il s'engagent quelque part, savent d'où ils viennent et ne perdent jamais le Nord, possèdent en eux leurs propres repères.

hutte rouge

Pendus aux cieux. Chevillés aux champs.

Non négociables.

Leur horloge interne résiste sournoisement à la modernité.

Comme l'ours qui sait le moment d'hiberner, les cigognes de s'envoler du clocher alsacien, les saumons de remonter le torrent, les abeilles de revenir à la ruche, le serpent de muer.

Aucun animal n'envisage de courir autour de la terre pour profiter du décalage horaire, arrêter le métronome et ne plus vieillir. Tous savent qu'ils sont périssables et que le temps, compté ou pas compté, gagné ou perdu, ne se retient pas. Qu'aucune manipulation du sablier n'octroie de sursit ni ne rendra jamais immortel.

Mais bon, eux, ils ne sont pas intelligents.

grenouille debout

 

«  Maintenant, on se pose la question : doit-on vous suivre ? Parce que ça va de plus en plus vite et avant on pouvait deviner où vous vouliez aller. Maintenant, on voit que vous avez été sur la Lune et que vous n'êtes pas satisfaits, et on cherche... Et comme c'est difficile de suivre quelqu'un qui cherche sa route, il y a une espèce de mouvement de retour à l'enracinement...

On espérait qu'on allait trouver des gens sur la Lune parce qu'on se disait : si on trouve des gens la-haut, on va s'identifier entre nous à la Terre. Nous sommes les hommes de la planète Terre, en opposition à ceux... Mais comme il n'y a personne, on est renvoyés à nous-mêmes ! Et ça, c'est le plus terrible ! C'est affreux! »

Jean-Marie Tjibaou. Président FNLKS. Entretiens de Genève 1981.

 rencontrer l'ours

 

 

 

 

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05 janvier 2014

Le film réalisé par Florence " Vivre en Yourte, un chemin de liberté"

Voici un documentaire sensible réalisé par une journaliste radio, Florence Matton,

qui s'interresse aux chemins de vie de femmes témoignant du sens de leur expérience. 

Pour voir ce film, aller sur le site de Florence, "Voix contre oreille",

dans la rubrique "Documentaires", en clikant sur le lien suivant :

http://www.voix-contre-oreille.fr/

ou là directement sur youtube:

http://www.youtube.com/watch?v=djZm7gDd_WI

couleur lumière

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01 janvier 2014

le Souffle de la Joie

pont de drapeaux yurtao

Le Souffle de la joie.

Les maîtres assurent qu'il peut venir n'importe où visiter les êtres accomplis.

Je ne suis pas accomplie car je ne le rencontre pas partout.

L'endroit où il vient, c'est dans ma solitude à l'écart du monde, au milieu de la nature.

Dans la yourte, pas dans l'agitation.

yourte yurtao automne

Cet endroit, il a fallu que je le prépare depuis longtemps,

car le silence s'est évanoui du monde.

 drapeaux et passoire yurtao

Dans les monastères où j'étais souvent retirée, j'ai appris la paix partagée et la prière ensemble ou en secret au milieu des livres saints, des statues et des icônes, mais sans jamais tarir ma soif d'un tête à tête avec lui. Si la musique, les chants et l'encens percutaient et comblaient mon émotivité, ces embrasements codés n'ont pu généré l'espace suffisant pour accueillir son immensité, ni creuser l'intimité où velouter son baiser.

 franges tissu yurtao

Aux dojos zen que j'ai fréquenté, j'ai appris la vacuité et la tranquillité sans être dérangée par les autres qui faisaient pareil. Mais son irruption était trop prévue et convoitée dans le cadre dogmatique pour que soit engendrée la pudicité nécessaire à l'accueil du grand Souffle libératoire. L'exercice devait aboutir à pouvoir rester centré et imperturbable en toutes circonstances, stigmate infaillible de la réalisation.

franges couleur yurtao

Mais dés que la cloche sonnait et qu'on quittait son zafu, la profondeur s'estompait et, malgré le mutisme imposé même debout, le flot des pensées, la charge des frictions chahutaient à nouveau les pratiquants.

tipi cuisine et bassine yurtao

J'avais alors pleinement conscience du chemin à parcourir.

Mais la voie était balisée, et tout le monde semblait rassuré. Le bénéfice de cette sécurité suffisait la plupart du temps à se croire sinon arrivé du moins sur la bonne route. C'était comme à l'école, on était comme des enfants, avec des leçons, des devoirs, des punitions et des récompenses.

C'est pourquoi, malgré la certitude que rien n'égalerait jamais la prière et la méditation, malgré ma vénération du très-haut et de l'insondable, je ne suis pas devenue nonne.

fenetre déco yourte yurtao

J'ai été baptisée et suis née une deuxième fois dans la tradition occidentale,

j'ai été éduquée et ordonnée dans la lignée d'une tradition orientale,

mais j'ai grandi et ne suis pas devenue religieuse.

yourte à flanc de colline yurtao

A cause de cette intuition persistante que ces communautés réglées et hiérarchisées, qui m'ont offert cependant quelques échappatoires vivifiantes et salutaires, ne permettent pas l'expérience profonde hors des moules, dans l'inconnu du désir et du risque, où puisse s'épanouir l'ouverture capable d'attirer irrésistiblement le Souffle de la vraie joie.

fanions couleurs yurtao

Cette clairière pressentie,

où s'invite l'ampleur et la consistance du vivant,

elle n'est pas de ce monde.

drapeaux devant le yourte au crépuscule yurtao

Je ne l'ai pas trouvé dans la société de consommation, ni dans les églises, ni dans les stades, à l'opéra ou au concert, ni dans les meetings, ni dans les associations, la contestation, l'indignation ou la révolution, ni à la chorale ni dans la clameur de la rue.

Je l'ai trouvé quand j'ai tout lâché :

couleurs toile en verdure yurtao

bastingages et balises, signalisations et plans de route, phares et réverbères, portillons automatiques et escalators, itinéraires et circuits cadencés, passages cloutés et délestages verts, bouées et fusées de détresse, et que je suis rentrée dans la forêt en pleurant sans savoir où j'allais, sans lampe et sans GPS, avec juste la certitude du soleil et de la lune au-dessus.

J'ai eu peur, j'ai eu froid, j'ai eu faim et soif et j'ai eu mal. Et encore froid, et encore mal, grelottante et désespérée, et ça a duré.

drapeaux sur tipi fougère yurtao

Il n'y avait rien et plus personne, et c'est ce qui m'a sauvé.

bannière yurtao hiver

J'ai du construire le minimum vital sans consulter, à chaque ignorance, internet, superman, un gourou ou un coach. J'ai du affronter mes angoisses sans drogues ou dérivatifs. Je n'ai aucun mérite puisque je n'avais aucun choix.

brins de tissus yurtao

C'est là, dans cette absence d'échappatoire, qu'un tunnel a commencé à se creuser.

Dedans, au creux du labeur.

C'est par ce tunnel qu'est arrivé le premier Souffle.

effilochement yurtao

Du premier jusqu'à aujourd'hui, c'est toujours la même puissance.

Ce qui change, c'est la réceptivité, la disponibilité.

Mais lui, le Souffle, ne change pas, puisqu'il n'a pas de forme.

Il apporte le miracle de la vie quelque soit la graduation du ressenti.

cheminée yourte yurtao

Ce n'est pas une vision, pas une sensation,

je ne peux pas l'attraper, ni même le décrire,

et pourtant quand il se montre, bien qu'invisible, il remplit tout.

lever de soleil sur drapeaux du bas yurtao

Il souffle sans que rien ne tressaille, peu importe où, comment, sur quoi, à quelle vitesse et de quelle force, ce n'est pas le vent ordinaire.

Ce n'est pas l'air non plus et si on croit soudain recevoir des ballons d'oxygène, ça n'a rien de chimique.

grande yourte yurtao automne

C'est la respiration calme de quelque chose d'incommensurable,

d'où s'étale comme la lave le pétillement de la félicité.

déco tissus yurtao dehors

Ça souffle, et tout devient intense et translucide.

C'est le Souffle de la joie, celui qui rend heureux sans cause.

Je ne sais rien de lui et pourtant, j'en suis percluse.

Quand mon inconstance desserre son étreinte, je retourne à mes chiffons que je larde de son mystère. Je suspends drapeaux et bannières bariolées dans le vent, pour que leurs balancements troués de lumière rendent au Souffle la caresse dont il m'a comblé.

P1090273

Entre les feuilles, entre les arbres, de longues guirlandes de couleurs chatoyantes oscillent dans la brise, reliant deux restanques ou délimitant des enclaves impromptues, encaissant les tempêtes sans plus de résistance que la douceur des beaux jours, se délavant, se froissant, tournicotant, s'enroulant et tirebouchonnant, s'effilochant parfois jusqu'aux lambeaux, jusqu'à ce que j'arrache le drapeau fané ou déchiré et le remplace par un neuf.

Je garde un œil protecteur sur mes lanières comme un marin sur ses voiles, circulant entre les vagues de tissus telle une sirène entre les bosquets d'algues et de coraux, épiant les oiseaux assez pétulants pour venir s'y balancer, imitant le cri des faucons, des buses et des corneilles tournoyant au-dessus, qui m'encerclent et me répondent, comme s'ils savaient qu'ici,

s'honore le royaume du Souffle.

drapeaux dans le souffle du vent yurtao

 Photos de Sylvie et Jean-Claude.

 

Un autre message sur les barrières en tissu là :

http://yurtao.canalblog.com/archives/2012/10/01/25223897.html

 

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17 décembre 2013

Scoop décroissant sur TF1

Il faut du temps mais ça fait son chemin... !

La chaîne télé grand public de TF1 a présenté au journal de 20H hier soir 16 Décembre 2013, une séquence de quelques minutes, consacrée, pour la première fois, à la décroissance.

J'y ai apporté ma petite note de couleur, de féminité et de joie !

C'est là, en cliquant sur :

Revoir la séquence du Journal Télévisé uniquement sur la décroissance.

(Yurtao à 1minute et 37 secondes du film)
 

IMG_7452

 

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04 décembre 2013

Mandala socle

C'est l'emplacement d'une yourte.

Une yourte qui attend, blottie au sein d'une autre yourte, le jour de sa nouvelle naissance.

couronne de yourte en attente yurtao

Maintenant, je prends le temps. L'urgence a été vaincue.

Ce n'est plus comme quand je suis arrivée sur ce terrain et qu'en un mois, à la main, avec juste une petite bêche, j'ai aplani une faïsse impraticable afin d'y poser la petite yourte pionnière.

Je décaissais la terre en amont et la jetais au bord de la restanque pour combler la pente. La première couche de terre noire et molle, humus mélangé de broussailles, de feuilles mortes et de branches pourries, s'est donc retrouvée dessous, vers l'aval. Poignée après poignée, sur une largeur égalisée de quatre mètres, j'ai entassé des pierres

lit de cailloux pour yourte yurtao

en y noyant les solives de base,

étoile de somlives pour yourte yurtao

puis assemblé et nivelé ma terrasse en bois dessus.

Au fil du temps, évidement, le terreau, les débris végétaux et la terre, tassés, compactés, ont fait baisser le niveau et mon plancher a suivi, perdant son horizontalité. Mon parquet gîte lentement mais surement vers la vallée. En posant le pied dans la yourte, maintenant, c'est vraiment comme dans un bateau : sur le plancher penché, on tangue.

Cette erreur n'arrivera plus.

Désormais, j'aplanis bien avant, laissant les éléments damer la terre plusieurs cycles de saisons durant. Mais cette fois, je ne veux plus de plancher, que de la terre battue.

Aussi, avant d'échafauder du relief sur ce nouveau cercle de terre gagné sur la roche, je prends le temps de l'introduction, celui des fondations mystiques. La jointure entre dessus et dessous, un morphème voué à l'invisibilité qui se décomposera dans la texture élémentaire, mais qui ancrera et innervera la structure dans les vibrations de l'écosystème et la relieront au Tao.

lune taoiste

Les anciens ne se mettaient pas n'importe où.

C'est pourquoi je me suis installée à coté de la ruine de leur ferme, faute de n'avoir pu investir directement leurs murs trop éboulés.

installation yourte d'été yurtao

J'ai pu goûter aux atouts de l'emplacement à toutes les saisons et constaté qu'ils ont bien réfléchi aux vents, à la course du soleil, aux écoulements, aux ondes telluriques, aux pierres, aux arbres, ils prenaient tout en compte. Ils n'avaient pas de monstres mécaniques et électroniques pour tout casser et remodeler selon leurs caprices. Ils devaient coopérer avec la nature pour éviter sa colère. La respecter.

Choisir un endroit devrait résulter d'une longue méditation.

Avant toute anthropisation, il faudrait épouser la situation comme on fait l'amour à qui l'on veut du bien. D'une certaine façon, se végétaliser, devenir soi-même une plante. Se localiser, s'enraciner, s'imbiber de la terre comme si son sang devenait sève.

Un lieu, c'est une rencontre. On vient avec son histoire, ses chagrins et ses espoirs, ses prétentions et sa fragilité, on va tout poser là, détrôner sa verticalité pour se confier à la glèbe qui nous porte. Ce n'est pas parce qu'on ne l'entend pas et qu'elle est apparemment immobile que la terre est inerte.

Si on s'arrête avant de déverser ses plans, si au lieu d'imposer sa vision préconçue au paysage, on laisse la nature imprégner doucement le mental, si on peut rester sans bouger et se pencher assez bas, alors il devient possible de commencer à sentir. Percevoir l'immense vie tapie sous nos pieds, la pulsation souterraine, le grand anaconda chthonien.

La prise de contact ne dépend que de la faculté à s'incliner.

Alors la terre parle, le vent murmure, les ruisseaux chantent, les arbres conseillent, les plantes chuchotent, les pierres avisent. On peut enfin renoncer à la dispersion habituelle de l'attention diluée en sons et images factices émis d'endroits éloignés où l'on n'est jamais, et se mettre à être exactement là où sont ses pieds.

A rester ainsi longtemps à l'écoute, les bêtes ne s'enfuient plus, les oiseaux gazouillent des mélodies légères, les besognes furtives bruissent sous les fougères et les ronces, les vers préparent le sol, les clairières s'ouvrent, et l'humain, enfin, se repose de lui-même.

Dans cette harmonie qui vient, lentement s'apaisent les prétentions du démiurge, s'engloutit l'activisme du héros, se diluent les ratiocinations du savant, se désamorcent l'irréfutable et l'intolérance, se dissout le fiel du querelleur et disparait l'appât du prédateur.

Lentement, au gré des rythmes et des cycles, dedans et dehors s'accordent sur la même portée d'un concert jaillissant, les extrêmes se rejoignent aux chakras ébauchant leur chaude dilatation, et doucement, enfin, une fleur de lumière germe au cœur.

mandala aux bougies yurtao

C'est là que débute le mandala.

Le grand œuvre de réunification, le principe régulateur des métamorphoses.

L'impérieuse nécessité d'une floraison interne ouvre la danse.

Le premier pas, sur l'aire de projection, détermine le centre,

le soleil du microcosme en invention.

centrage de mandala au sol yurtao

A partir de ce point, la force de gravitation du mandala commence à émettre.

Elle aimante des éléments épars qui, cueillis ou ramassés, se transforment en composants.

cercle sur terre battue yurtao

Elle désensable les courants d'énergie, dénoue les nœuds, clarifie les forces intimes.

L'alchimiste du mandala s'implique dans un double processus :

l'élaboration manifeste d'une structure esthétique,

figure ordonnée de matières et couleurs naturelles,

début de mandala yurtao

et un processus occulte de recentrage de la psyché, dans un mouvement conjoint d'ouverture et de concentration régulé par le Soi.

La géométrie centripète de l'étoile focalise le retour centrifuge de l'énergie.

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Ce rassemblement autour du noyau spirituel procure l'homéostasie intérieure.

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S'équilibrent alors, dans l'abandon des maîtrises et l'immersion dans la danse, tout ce qui est su, s'apprend et s'oublie, avec tout ce qui ne sera jamais connu.

Connaissance et ignorance. Mathématique et hasard.

Intention et aléatoire. Contrôle et abandon.

mandala automne yurtao

Le cercle aux pétales rayonnants et symétriques recadre la vie,

rappelle qu'on n'invente jamais rien dans le cosmos,

et combien nous sommes soumis aux lois, aux principes et au déterminisme universels.

mandala yurtao socle a

Le mandala subordonne la créativité et l'imagination au mystère de l'inconscient et aux frontières de la connaissance. Il souligne dans quel conditionnement est circonscrite notre liberté et dans quelles limites lucides peuvent s'épanouir de nouvelles combinaisons et des agencements inédits.

mandala socle yurtao b

Alors la réorganisation des forces psychiques, la force de cohésion et l'homogénéisation à l'œuvre dégagent une intensité propice aux synchronicités signifiantes.

mandala socle yurtao c

Et pendant tout ce temps, les pluies battent et détrempent, la petite taupe creuse ses galeries et brise de ses monticules mes lignes de cailloux, des coulemelles émergent sur un pétale, le renard balaie mes axes, les chats minaudent sur les brindilles du nid, l'écureuil chipe mes glands, ma voisine blaireau fourre son groin dans mes arcs de mousse, les aiguilles de pin s'amoncellent, les feuilles se recroquevillent,

fleuilles se fanant sur mandala yurtao

le vent les emporte, l'herbe pousse, les couleurs s'affadissent dans un ocre nuancé, et puis, bientôt, la neige effacera tout.

cercle de neige yurtao

A l'instar des moines bouddhistes qui balaient de la main, à peine achevés, leurs magnifiques mandalas de sables, la nature se chargera d'imposer à son rythme l'imperturbable impermanence.

Parfait alliage des contraires, boussole initiatique, le mandala guérit et vivifie l'âme.

En tarissant nos illusions mais en stimulant l'art poétique, il dissout les angoisses, débarrasse des miasmes sociétaux, renforce présence et attention. Son pouvoir d'intégration et de transmutation en fait le talisman universel, qu'il surgisse la nuit au secours des rêveurs, qu'il s'impose à l'artiste suant sa solitude, à l'enfant qui apprend à obéir à la pendule, au psychotique gribouillant un coin de table, qu'il apparaisse en grand dans les champs cultivés ( Crop Circle) ou qu'il orchestre un ordre miniature mais implacable au cœur des cellules.

Voilà pourquoi la yourte,

mandala en volume dans lequel l'humain s'invite physiologiquement,

danse couleurs yourte yurtao

fonctionnellement,

cuisne sous yourte yurtao

devient, hors des ravages consuméristes,

un habitat magique et transcendant.

ptite yourte yurtao

Voilà pourquoi ceux qui y pénètrent avec un peu de réceptivité y ressentent une telle paix.

Tout est là, du bas jusqu'en haut, irradiant tranquillement,

rien de ce qui est trafiqué et vendu dehors,

mais l'offrande généreuse de ce qui est nécessaire à la vie du dedans,

un espace vif-argent où peut résonner la transe du chaman,

parti au pays des esprits chercher l'avenir.

 

mandala yurtao

 

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25 novembre 2013

Jaune merveille

 *       *       *       *       *       *       *

Pétillement du matin.

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Il est cinq heures et déjà un flot de bonheur s'immisce entre les couvertures malgré le froid.

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Mon thermomètre s'est renversé, il affiche moins trente quatre.

Grand éclat de rire.

Je ne suis pas au Canada, pas encore ! Il faut changer les piles.

Le vent souffle, les nuages ont du se dissiper pendant la nuit, la pluie nous épargnera peut-être aujourd'hui. Alors je me prépare. Dans mon ventre, ça tangue déjà de plaisir, un vrai toboggan d'amour.

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Ça a commencé dés l'émergence des brumes oniriques, où je rêvais que je demandais à ma mère un plant de son grand caoutchouc pour le ficher dans un pot de ma nouvelle serre. Et puis j'ai vu ce lait qui coulait de mon sein gorgé, même quand le bébé s'arrêtait de téter, ce filet de lait vivace qui giclait devant moi.

Je ne sais rien de cette journée,

elle est comme une page blanche au seuil de l'aurore,

mais déjà je l'adore.

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Le feu crépite dans le petit poêle, une bouilloire pleine de thé chaud m'attend à volonté. Mais je ne vais pas rester blottie dans la yourte un jour sans pluie.

Dehors est trop bien.

feuilles d'étoiles

Dés que le jour pointera, je sortirais du nid.

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Dés que la lumière reviendra,

je la célébrerais au sein de la nature.

HPIM3457

Ce qui s'y passe me soulève de joie, je ne veux rien manquer

HPIM6340

de cette agonie flamboyante le jour de mon anniversaire.

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Loin des rues et des places,

HPIM6540

et mêmes des maisons,

HPIM6395

je veux tomber à genoux sur un tapis doré de feuilles dentellées

tapis de feuilles d'or

rutilant d'humidité,

je veux me noyer dans les étoiles citronnées jonchant la terre molle,

DSCN4139

je veux m'enfoncer dans la mousse aux pores écartelées,

dans le lichens ressuscité, les gousses et les bogues baillantes,

HPIM6354

je veux m'aveugler du jaune étincelant des châtaigniers

P1100309

dégainant leur dernières pulsations,

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je veux danser au milieu des roseaux mordorés,

courir m'extasier sous le ginko en plein délire,

ginko jaune

m’asseoir au bord du torrent à contempler comment s'enroule le courant dans les cavités où s'agglutinent en larges colliers feuilles mortes et bois cassés,

et boire jusqu'à la lie le chant joyeux de l'eau sautant sur les rochers.

P1030309

Tout cet or érigé en oriflamme

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au sommet des arbres
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comme un bouquet final,

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c'est l'ultime générosité du soleil qui,

feuilles jaunes contre-jour

offrant le viatique indispensable à la traversée des grandes eaux, promet son retour.

Sujette inféodée du somptueux souverain, j'assiste, suffoquée d'honneur, frissonnante de vénération, à la grande cérémonie du coucher de mon suzerain.

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Liesse empreinte de nostalgie devant l'hécatombe tourbillonnante des formes,

des couleurs en déliquescence,

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des matières en dessiccation, des parfums en décomposition.

Toute sève exsude son ultime énergie, postillonnant grandiose

comme un dragon conquis envoie sa dernière charge sauvage.

Il faut que je remercie ce feu d'artifice automnal,

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dont l'ardeur ferrée au fond de mes yeux

me fera tenir tout l'hiver.

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Je veux rendre grâce,   *   *   *

    *   *   *    partout où foulent mes pas,

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aux jets d'arc-en-ciel qui suspendent mon souffle en cri d'admiration ,

aux cabanes perdues

cabane dans les vignes automne

dénichées sous les frondaisons lumineuses,

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aux flaques anodines brillant comme des joyaux

dans l'air exhalant un humus torride,

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aux milliers de champignons offerts sous mes bottes,

aux grands arbres se dépouillant de leur splendeur

pour nourrir le monde minuscule,

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qui grouille hors de ma vue

avant de s'ensevelir dans le silence du froid qui vient.

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Je veux rendre grâce,   *   *   *

 *    *    *     partout où foulent mes pas,

HPIM3702

aux tonalités éblouissantes des puissances en régression.

Car si j'ignore dans quelles profondeurs elles s'enfoncent,

HPIM3501

je sais pourquoi elles se retirent.

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Quelque chose en moi fait pareil,

s'éclipser pour chercher au cœur du chaudron intérieur

la flamme qui rejaillira au printemps.

*   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *  

 des cygnes en pierre

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18 novembre 2013

Du trop: limites de l'abondance

la belle vie en vélo sur yurtao

La contrainte principale de l'auto-construction de la yourte,

de l'art en nature et de la relocalisation décroissante,

hutte ronde sur yurtao

est de ne prélever ses ressources que là où on se trouve, dans les conditions restreintes du quotidien.

Ne pas aller chercher la matière première dans d'autres contrées, ne rien faire voyager.

dans le tronc de la vie

Ne déplacer ses récoltes que dans l'orbe des capacités physiques du transporteur, sans recours aux énergies fossiles. Se débrouiller dans la proximité, avec la lenteur et la pesanteur naturelle. Approcher avec respect et gratitude le monde végétal et minéral qui partage la même terre nourricière, avant de pénétrer et fouiller son immobilité, son apparente passivité.

arbre tout seul sur l'eau

En s'éloignant de chez soi pour prélever sur d'autres horizons, on s'imagine foisonnant ce qui existe ailleurs, on croit que plus de propositions garantira un meilleur choix.

La plupart des chercheurs, de vérité, de développement, d'enrichissement, de réussite, croient que l'accumulation d'opportunités est la solution du mieux et l'assurance de l'optimum. Le corollaire virtuel de cette croyance serait que plus le mental dispose d'images, plus il approfondit sa vision. Comme si la distance, la quantité et le volume conquis, l'étirement du champ d'action et de prédation, la prolifération des formes, pouvaient entraîner logiquement l'élargissement de la conscience et l'épanouissement dans la réalisation. C'est souvent une illusion, renforcée par les sirènes de la globalisation.

Un tel élargissement se trouve en réalité dans la seule conscience sans objet, sans image, celle qu'on peut découvrir dans l'espace intérieur de la matière et de l'esprit, au milieu du silence et de la méditation. Ce qui n'a rien à voir avec cette conscience désabusée par la généralisation de la disposition libre et de la transparence, qui croit avoir tout compris parce qu'elle a réussi à piéger la totalité de la connaissance en une succession de clics domestiques.

Quand le mental sature d'informations et cherche instinctivement à se décharger de la profusion, il confond trop souvent vomissement et soulagement avec renaissance et éveil, décongestion avec illumination.

Quand on pousse ses limites spatiales, on découvre surtout beaucoup de surfaces. Les moyens de circulation et la multiplication de la vitesse ayant envahi l'espace et standardisé l'expansion, ces surfaces ne sont plus que des paysages sans terroirs, des agglomérations décentrées, distendues, noyées sous des clignotements incessants, saturées de ronds-points et d'échangeurs chauffés à blanc,

des grouillements où s'agitent et scintillent foules et machines.

 

 

Partout où circulent les masses entre parcs aseptisés balisés vers buvettes et bazars, un foisonnement trépidant brasse de gros volumes d'air d'où rien de signifiant ne se détache, sauf parfois un caddie déboussolé, bourré à raz bord, qui ressemble plus à une poubelle qu'à la hotte du Père-Noël.

 

 

 

 

 

 

 

La vastitude de l'offre dilue la vue dans un grand flou.

L'immensité piégée compresse et ratatine le cerveau.

 L'étendue saisie au grand angle n'est plus qu'un puzzle assemblé au scotch, lissé et laqué au laser, et le monde un show-business qu'on mate en feuilletons. L'important étant qu'on passe à la caisse et que le toujours plus qui fonde le capitalisme soit validé sans discuter. Mais alors, ainsi déballé, le vaste monde devient comme un miroir exposé en plein soleil : il aveugle.

En colonisant l'espace, en multipliant potentiel, conquêtes, acquisitions et innovations, on croit s'affranchir du train-train, de la mesquinerie, des ornières, des liens décevants de sa petite vie qu'on finit par juger étriquée, minable ou médiocre,

long voyage sur la terre

parce qu'il est plus facile de se fier à l'opinion manipulée par les nantis méprisant tout ce qui ne brille pas, et qu'il s'avère difficile d'écouter comment la simplicité du cœur peut procurer du bonheur.

 

du bonheur sous toile

 

Rencontrer beaucoup de gens, dit-on, c'est s'enrichir. Beaucoup voyager, dit-on, c'est s'enrichir. Beaucoup étudier, dit-on, acquérir beaucoup de connaissances, c'est s'enrichir. Sortir de chez soi, de son bourg, de sa ville, de son pays, consommer tout azimut, goûter à tout, c'est aller, dit-on, à la rencontre de l'autre, s'enrichir de ses différences, qu'on se dépêche de normaliser et rentabiliser. Ainsi, plus on est ouvert, disponible à toutes les occasions, plus on devient riche et plus le statut social s'améliore. Dit-on. Et tous les gourous de l'abondance de vanter l'ouverture, prenant les courants d'air pour le souffle divin.

Mais l'ouverture spirituelle n'a vraiment rien à voir avec l'ouverture des marchés.

 distractions

Ce qu'on voit en réalité, c'est l'inflation de la séduction pour exciter des besoins factices exponentiels, beaucoup de gens « en relation » qui ne savent plus ce qui les relie, beaucoup de rencontres et peu d'amour, beaucoup de désirs et peu de satisfaction, beaucoup de kilomètres avalés et peu d'évolution, pléthore de techniques révolutionnaires mais plus de sens critique et encore moins de bon sens, des pressés qui n'ont plus le temps de rien et se contentent d'allonger leurs listes d'amis virtuels et de fichiers multimédias, des foules d'individus « libérés et autonomes » moulant leurs identités sur les tendances psychologiques du conformisme culturel de masse, et la rationalisation desséchante des émotions.

 Si on quitte son aire de vie parce qu'on s'ennuie avec soi-même et ses proches, il est probable que le même processus recommencera ailleurs, un peu plus loin,

changer

dans un autre décor, passés les quelques moments à s'ajuster aux nouvelles contingences. Après l'éphémère exaltation produite par le coup de fouet du changement, le même comportement d'enfant gâté qui croit que tout est toujours mieux chez le voisin reviendra très vite. S'il suffit de bouger pour obtenir tout ce qu'on veut, peu importe les conséquences de ses actes. Inutile de se croire responsable du présent puisque demain ne m'y trouvera plus. Épuiser l'endroit où l'on habite de ses sources d'excitation et déménager (le plus souvent en s'appropriant des territoires déjà habités) dès que la tension retombe, c'est la politique de la terre brûlée. L’extrême inverse du nomadisme traditionnel, où le déplacement garantit le non épuisement des ressources.

 curieux l'ours

Alors que dans le peu, le petit, le pauvre, parfois le piteux,

avec trois fois rien

le regard se resserre, la conscience se focalise, la concentration s'approfondit, l'intuition décode reliefs et hiérarchies, permettant au détail d'organiser l'épaisseur, qui s'avère profondément radiculaire.

grossesse arboricole

Attentif au battement d'aile du papillon capable de déclencher une catastrophe à l'autre bout de la planète,(métaphore de l'impact terrible des POP, Polluants Organiques Persistants, organochlorés et autres poisons dont la toxicité infinitésimale dans l'air contamine le plancton et se transforme en bombe à chaque échelon de la chaîne alimentaire ), curieux de la façon dont l'univers tout entier se cristallise au fin fond d'une feuille ou d'un moustique,

 

leçon de différence sur yurtao

 

convaincu que la danse des molécules qui transpercent le ciel bleu sont le fondement de la matière, alors chaque pas de l'indigène se sacralise.

C'est pourquoi les interconnexions de l'écosystème se saisissent au préalable dans l'immersion circonscrite à un territoire limité.

 à mes pieds

En matière de quête, qu'il s'agisse d'un motif artistique, d'une personne, d'un lieu ou d'une filière, trop de possibles paralysent la volonté. La conscience aiguë que se décider à choisir parmi la multitude fera perdre tout le reste, loin de l'orienter, fige le désir. Personne ne peut être absolument certain, malgré de longues cogitations, qu'il a joué le bon coup dans une partie qui rebondit sans cesse. L'abondance fait ruminer, spéculer, chiffrer, délibérer, mais repousse sans cesse la décision, jusqu'à ce que les supputations finissent par tourner à vide.

Devant une montagne de gâteaux dégoulinant de crème, soit on perd l'appétit, tanné par la nausée, soit on s'empiffre jusqu'à l'indigestion. L'abondance attire les goulus qui, dans les vernissages mondains, se jettent sur les petits fours. C'est gratuit, il y en a beaucoup, alors on avale pour remplir, se gaver, pas pour savourer et certainement pas par faim.

Rares sont les tempérants sachant résister à la séduction de l'abondance, à l'extension sans fin du désir. Devant l'abondance, le désir s'étiole dans une complexité inextricable, fatigué de ses vaines tentatives de symboliser des objets qui ne sont plus significatifs mais uniquement cumulatifs.

 

accumulation l

 

C'est pourquoi, il suffit souvent, pour retrouver un certain bon sens basé sur un équilibre avec soi et son environnement, de s'extraire des fictions assénées par le consumérisme totalitaire, ainsi que des contestations systématiques purement réactionnelles, afin de cesser de réclamer toujours plus, de quémander insatiablement, pour simplement essayer de se contenter de là où on est et de ce que l'on a.

Et c'est seulement à partir de là qu'il est possible de desceller dans les petites choses familières qui tissent nos plus simples journées, le merveilleux du quotidien.

le contentement sur yurtao

A partir de là qu'on peut décider de ses vraies valeurs, belle femme sur yurtao

de ce qui manque vraiment

et de ce qu'on peut raisonnablement mettre en œuvre

pour combler nos besoins sans dévaster le bien commun.

 sieste au renne

 

 

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08 novembre 2013

Un coin nature pour méditer cool

En pleine nature, sur une falaise, face aux collines et au ciel,

la méditation coule de source.

Abri de fortune avec quelques vieux bois récoltés en forêt,

c'est suffisant pour faire le vide en toutes saisons sous la toile,

au creux d'un vieux mur datant de Mathusalem.

Un bon zafu cousu avec des chutes récupérées et bourré serré,

une couette de laine de grand-mère, quelques fleurs égayant la pierre

et le secret devient palais.

Alors il est facile de se centrer sur la respiration,

d'appeler la compassion ou la grâce répandues pour tous.

Pas besoin de gourou, de gongs ni d'assemblée de bonzes,

la nature, le silence, l'écoute

sont les guides, les vrais maîtres.

zen terrasse 1 yurtao

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zen terrasse 2

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zen terrasse 4 yurtao

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01 novembre 2013

"Résidence démontable" démontée

Bien que le mot "yourte" ne soit jamais apparu dans le projet de loi Alur de Mme Duflot, l'article 59 supprimé était censé viser une « reconnaissance » du choix de l'habitat en yourte. C'est en tout cas ce que la "com" des ministères du logement et de l'écologie, (ministères qui ont envoyé, via les préfets, les ordres de poursuites pénales contre des habitants des yourtes,) annonçait en bonne pompe, et que des naïfs ont pris pour argent comptant. Cette "com" mixait des prescriptions des hauts fonctionnaires de l'urbanisme avec les remontées d'activistes qui ont leurs entrées aux ministères.

Halem : «  Le ministère a invité les assos, il leur a demandé leur avis d'expert... Nous avons travaillé dans l'hypothèse que nous serions peut-être entendus et nous avons participé à plusieurs réunions de mises à niveau de réflexions avec un groupe le plus élargi possible »

L'association nationale de yourteurs Cheyen/Yurtao n'a pourtant jamais été contactée, bien au contraire, nous avons été censurés. Et il a fallu que je publie un article un tantinet provoquant pour qu'il retentisse aux oreilles de Cécile Duflot que nous ne voulons pas de PC (Permis de construire) pour des yourtes modestes

470

 

 

 

qui doivent rester des tentes.

 

parapluie très englobant

 Dans cette généreuse com, un des premiers arguments de Mme Duflot est de prétendre qu'il faut sortir du vide juridique pour éviter contentieux et procès. Argument fallacieux pour les raisons suivantes :

1) bien au contraire, le vide juridique a été et est encore favorable aux expérimentations légales d'installations en yourte. En effet, dans ce vide, les discussions et les négociations sur les territoires vont bon train entre élus et habitants. Entre interprétations et explications, bien des projets se sont dénoués dans la bonne humeur et la tolérance, sans pour autant être illégaux. Car c'est dans la proximité qu'on peut échanger, faire valoir ses positions et pratiquer une pédagogie pratique de la yourte, de l'écologie et de la simplicité volontaire. Dés qu'il y aura une loi, donc un pouvoir centralisé censé réguler les rapports de force locaux, les maires ne discuteront plus et ne prendront plus aucun risque. Ils s'efforceront d'appliquer la loi, et tous les projets seront renvoyés aux calendes grecques. Les yourteurs potentiels n'auront quasiment plus d'interlocuteurs, tous retranchés derrière LA LOI. Et on comprend très bien les maires frileux dont les responsabilités sont de plus en plus susceptibles de les renvoyer eux aussi devant les tribunaux.

2) Combien de procès ont été intentés à des installations en yourte ? Certainement beaucoup pour susciter une loi censée les éviter.... ! Or la réalité, c'est qu'il y a eu très peu de procès par rapport au nombre d'installations. A tout casser une douzaine. Ce qui est minime par rapport au phénomène, que je me garde bien par ailleurs de chiffrer, contrairement à d'autres. Douze procès pour une poignée de milliers d'installations sans problèmes, est ce que ça vaut la peine de monter sur ses grands chevaux ? Certainement pas. J'ai un peu l'impression qu'on fait avec les yourtes comme avec les Roms : 20 000 Roms victimes de la haine, pris comme boucs émissaires, ça fait quel pourcentage de soi-disant inadaptables sur l'ensemble des habitants du pays et ça sert à quoi sinon à détourner l'attention des vrais problèmes ???

Les procès autour des yourtes ont eu l'avantage de révéler des aspirations citoyennes, de faire réfléchir et de négocier des solutions, de se forger une identité civique mieux positionnée dans la société. Leur médiatisation a permis de faire connaître le mouvement des yourtes au public ainsi que l'écologie appliquée et la décroissance. Ces procès ont répondu à deux sortes d'abus exercés par les protagonistes : ceux de certaines autorités d'une part, et ceux de certains yourteurs d'autre part. Ces procès ont donc par eux-même une fonction régulatrice. On sait mieux ce qu'on peut faire et ne pas faire et on connaît mieux les institutions et les acteurs impliqués. En ce sens, ces procès sont hautement pédagogiques pour tous, tout en stimulant le débat public. Car mieux vaut un procès que des règlements de comptes privés. On peut donc estimer que la douzaine de procès contre des yourteurs est un passage obligé, une sorte de sacrifice social d'une minorité au profit de la reconnaissance de la légitimité du peuple des yourtes, reconnaissance parfaitement accomplie puisqu'aujourd'hui, d'une part plus personne ne peut ignorer en France ce qu'est une yourte, et d'autre part, la France apparaît à l'étranger comme une pépinière originale d'alternatives populaires et de débrouillardises.

Et cette reconnaissance, ce n'est pas la loi qui nous l'a octroyé. C'est tout simplement le travail que nous autres yourteurs avons mené sur le terrain, travail d'intégration d'une nouveauté qui comporte obligatoirement des résistances et des frictions. Répondre à ces frictions somme toute mineures par un projet législatif est exactement le même processus d'hystérisation auquel Sarkosy nous avait habitué en surenchérissant systématiquement à un drame par un scandale médiatique et une loi répressive, c'est à dire en faisant de la politique opportuniste et réactive, qui est la marque de l'instrumentalisation émotionnelle et populiste des conflits.

 Pour ma part, en tant que représentante d'une association dédiée aux yourtes, sur demande de yourteurs mis en cause, j'ai évité des procès et réglé des contentieux d'habitants des yourtes en contactant directement les maires pour leur exposer des informations juridiques, parfois en poussant une gueulante contre des mesures d'intimidation relevant d'abus de pouvoir, d'autres fois en envoyant des lettres recommandées très argumentées juridiquement, rétablissant ainsi un rapport de force plus équilibré entre le yourteur démuni et son environnement administratif, évitant dans tous les cas une dégradation des situations.

Cependant, je dois avouer que ce travail de médiation a été sapé par l'instrumentalisation de la yourte par certains activistes qui s'emploient à dénaturer nos tentes par un tour de passe-passe linguistique. En effet, la yourte assimilée à une caravane dans le projet de loi ALUR sous le vocable générique : « résidence démontable », entérine la confusion entre habitat mobile et tente,

burning-man-14

confusion contre laquelle je me bats depuis des années et qu'Halem utilise au dépend des yourteurs:

«  nous avons obtenu une petite avancée chère à Halem lorsque le mot "caravane" est remplacé par "résidence mobile démontable". Nous pouvons espérer qu'à partir de maintenant, si nous obtenons des avancées, les habitants de caravanes en profiterons également... une avancée pour le droit commun. »

(Extrait du rapport moral et d'activité d'Halem : http://www.halemfrance.org/spip.php?article112)

Bon, désormais la caravane serait démontable ( ???!!!) , comme la yourte... Petit éclair de lucidité juste après quand même :

« Les yourtes servent en quelques sortes d'écran de fumée. »

Ha ! Enfin, on comprend comment la délégation auto-proclamée d'Halem, composée de gens tous en maison, a instrumentalisé au ministère du logement la bonne image écologique des yourtes au profit d'autres causes pas du tout écologiques.

J'ai déjà dénoncé auparavant cette manœuvre récurrente qui consiste à se servir des yourtes comme cheval de Troie dans les discussions politiques.

escargot roulant yurtao

Si cet article 59 du projet de loi Duflot était passé, la confusion juridique entre habitat mobile et habitat démontable se serait retrouvée à coup sûr dans les tribunaux, toujours aux dépend des yourteurs.

Même processus lorsqu'on entend, repris de la bouche d'une députée qui, en commission parlementaire, assimile yourtes et précarité, le raccourci prétendant que 250 000 personnes vivent en yourtes sur leurs terrains dans ce pays. Cette allégation ( basée sur le rapport d'information déposé par M.Léonard et Mme Got sur le statut et la reglementation des habitats légers de loisirs en 2010 qui recence 250 000 parcelles privées acceuillant des habitats légers et mobiles, yourtes etc), souvent utilisée par Halem dans ses fayotages institutionnels, correspond à une population globale de personnes vivant soit en camping à l'année, soit en camions, caravanes ou mobilhomes, soit en cabanes et même dans des structures d'hébergement temporaires. Les yourtes/tentes écologiques y sont très minoritaires, d'autant que ceux qui sont installés dans des yourtes/chalets ayant bénéficié d'un permis de construire ne font normalement pas parti de ces statistiques concernant l'habitat précaire. Mais l'argument laisse entendre que les yourtes sont suffisamment nombreuses pour qu'on légifère.

250 000 yourtes, ma bonne dame ! C'est une invasion !

Résidence démontable!

ça roule en groupe yurtao

Dommage pour ceux qui se léchaient déjà les babines devant de beaux marchés en perspective

pour débloquer la croissance et sortir de la crise par l'immobilier léger !

Se dégonflent pas mal « d'innovations pour le bien commun »

 

bird-apartment-1

macérant depuis quelques mois dans la caboche d'entrepreneurs soumis à pression économique :

 

microhouse_02

 

caravanes rondes, chalets en kit, bungalows pliables,mobilhomes réversibles, immeubles à étages empilables, huttes à modules, cabanes en legos géants, camions dont les pièces détachées sont rebaptisées démontables, bref, tous logements démontables où fourrer les incasables, car «  résidences démontables », en sémantique et linguistique, ça n'échappe à personne,

ça veut dire clairement « immédiatement expulsables »!

 

01

 

 

 

 

 

 expulsion tente yurtao

Merci Halem pour la dénaturalisation des tentes, statut traditionnel et logique qui apparente la yourte à un meuble et non un immeuble, argument repris dans certains tribunaux par des juges honnêtes et sensés. Les hauts fonctionnaires de la DHUP qui planchaient vainement sur une bonne magouille en triturant la loi dans tous les sens, ont du en soupirer d'aise ! Mais les complicités en distorsion du vocabulaire avec les institués de l'oxymore (tous les adorateurs du Développement Durable) n'ont pas réussi à mater la récalcitrante yourte dans les méandres du code de l'urbanisme, comme l'espérait si bien Cécile Duflot.

Car définir la yourte comme une résidence, c'est effectivement reconnaître que des gens y habitent et s'y domicilient, ce qui est loin d'être un usage généralisé de la yourte. On avait pas besoin de la loi pour ça. Mais c'est surtout en premier lieu et avant tout, reconnaître que la yourte n'est plus une tente.

Quand est-ce qu'ils vont faire rentrer le sac de couchage ou les ponts dans le statut de résidence secondaire, mobile ou transportable, occasionnelle ou forcée ?

 

maison piedestal yurtao

C'est ainsi que la yourte, victime de son succès, subit les tris croisés de nombreux prédateurs :

les capitalistes qui ne savent plus quoi inventer pour lui affubler le plus de gadgets et de matériaux très onéreux, obsolescents et jetables, les développeurs « verts durables » qui la transforment en chalet vertueux pour la vendre au prix d'une maison, les gardiens du système qui triturent lois, règles et langue pour nous coincer de toutes façons, les juristes qui font leur miel des contentieux (la loi les aurait multiplié...), les activistes et militants qui agissent en rivaux ou concurrents, sacrifiant les yourtes en première ligne au profit de je ne sais quel statut social, médiatisation ou salaires de défenseurs d'autres causes plus ingrates.

Voilà donc une vérité qui n'a rien pour plaire, j'en conviens.

Mais il reste que, malgré les tripatouillages des ministères et des militants collabos, le pire a été évité. A savoir qu'un tout petit trafic de mots paqueté en grenade n'a pas pu obtenir le très gros résultat espéré qui aurait explosé dans les yourtes, et ouvert une trés mauvaise brêche. On a tout simplement échappé à l'élargissement du pouvoir répressif du code de l'urbanisme qui, pour la première fois, aurait pu intégrer dans son système une loi ne concernant plus seulement les « constructions », mais les résidents. Plus seulement les habitats, mais les habitants. Plus seulement des objets, mais des personnes. Une grave dérive. La yourte aurait servi de cheval de Troie, non pour semer la confusion juridique dans l'espoir d'obtenir une miette, mais pour justifier l'institutionnalisation de la stigmatisation de certaines catégories de personnes. Une discrimination sur le mode de vie entérinée par la loi. C'est ce que les sénateurs n'ont pas laissé passer en terminant leur amendement de suppression de l'article 59 par cette phrase : « en institutionnalisant un traitement discriminatoire des divers usagers ».

Quand au vide juridique, profitons encore de ce petit miracle.

Car, en plus du productivisme législatif qui ne cesse de croître, avec ce que nous prépare les technoadulatueurs du Net, qui outre le fichage systématique des personnes, besognent à orchestrer le fichage de la nature et des objets, l’industrialisation et la rentabilisation des conflits déboucheront forcement sur le recul jusqu'à l'anéantissement du vide juridique, c'est à dire de tout ce qui reste de liberté et d'humanité.

 

 

 

 

 

 

 

 

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29 octobre 2013

Plus de cabanisation dans le projet de loi Duflot

cabane foutue yurtao

Le sénat refuse d'accorder un statut d’exception

à la cabanisation par les « résidences mobiles ou démontables ».

cabana

Après une semaine de débats, le Sénat a adopté le 26 octobre en première lecture le projet de loi Duflot pour l'accès au logement et un urbanisme rénové (Alur).

Construction_Cabane1

Les sénateurs ont voté le transfert du PLU aux intercommunalités et introduit des dispositions sur la réforme du droit de préemption et le traitement des sols pollués et ont supprimé l'introduction d'une catégorie spéciale "habitat démontable" dans les documents d'urbanisme.

cabane1

L' amendement présenté le 22 octobre 2013 au Sénat par Mm. Collombat, Alfonsi, Baylet, Bertrand, Chevènement, Collin, Fortassin et Hue, Mme Laborde et Mm. Mazars, Mézard, Plancade, Requier, Tropeano, Vall et Vendasi visant à supprimer l’article 59 de la loi ALUR a été adopté.

http://www.senat.fr/amendements/2013-2014/66/Amdt_587.html

L'argument est le suivant :

« Il est pour le moins contradictoire qu’un projet de loi censé « lutter contre l’étalement urbain et la consommation d’espace naturels, agricole et forestier » favorise par cet article la « cabanisation » de ces espaces, sans aucune précaution et en institutionnalisant un traitement discriminatoire des divers usagers.

L’article 73, sous bénéfice d’amendements, pourrait apporter une solution plus adaptée au problème posé. »

ébauche cabane

L'article 59 est : article_59_loi_ALUR.

L'article 73 (là en entier article_73_loi_ALUR) porte sur la Clarification du règlement du plan local d’urbanisme et autres mesures de densification, et l'alinéa 6 concerne plus particulièrement l'habitat démontable :

« 6° À titre exceptionnel, délimiter dans les zones naturelles, agricoles ou forestières, des secteurs de taille et de capacité d’accueil limitées dans lesquels des constructions, des aires d’accueil et des terrains familiaux locatifs destinés à l’habitat des gens du voyage au sens de la loi n° 2000-614 du 5 juillet 2000 relative à l’accueil et à l’habitat des gens du voyage, ainsi que des résidences démontables constituant l’habitat permanent de leurs utilisateurs, peuvent être autorisées. Le règlement précise les conditions de hauteur, d’implantation et de densité des constructions permettant d’assurer leur insertion dans l’environnement et leur compatibilité avec le maintien du caractère naturel, agricole ou forestier de la zone et les conditions relatives à l’hygiène et à la sécurité auxquelles doit satisfaire l’installation de résidences démontables pour bénéficier de l’autorisation.

Texte du projet de loi ALUR adopté en Septembre 2013 :

http://www.assemblee-nationale.fr/14/ta/ta0207.asp

Texte du projet de loi Alur adopté au 26 Octobre 2013 après vote du Sénat :

http://www.senat.fr/petite-loi-ameli/2013-2014/66.html

 

échafaudage cabanistik

Mon avis : c'était prévisible, les sénateurs ont encore un certain bon sens... Donc mes lecteurs comprendront pourquoi je me suis abstenue depuis le début de m'agiter frénétiquement sur ce projet de loi que je n'ai jamais corroboré.

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26 octobre 2013

Du moment que tu pollues pas...

En Ardèche, ClémenceJérome et leurs enfants habitent à la sortie d’une petite ville, en montant sur les coteaux de vignobles.

Leurs 2 yourtes sont posées sur un terrain comportant des petits jardins et une cabane.

yourtes clemence yurtao

Clémence était animatrice socioculturelle et gagnait bien ma vie mais a décidé d’arrêter pour s’occuper de son enfant, elle voulait du temps. Elle vivait dans un appartement de 60m2 avec un grand salon « où j’allais jamais et je trouvais ça stupide, mais je ne pouvais pas prendre un appartement plus petit car il fallait une chambre pour mon enfant, sinon pas d’aides de la Caf ». Avec un boulot, seule avec un enfant, pas possible d’acheter.

réver dans un bocal yurtao

Elle pensait à la caravane car elle en avait marre d’être à l’intérieur, quand elle a rencontré Jérôme sur un festival, un voyageur qui possédait un « petit fourgon ». Celui-ci lui a vite confié qu’il aimerait bien vivre en yourte. Il cherchait un autre camion et le vendeur contacté avait aussi une yourte à vendre. Clémence a jaugé ce qu’il y avait dans son appartement pour évaluer si ça rentrerait dans une yourte. Les parents étaient ok pour mettre à disposition le terrain familial où ils passaient les week-ends entre amis.

« Allez, on tente le coup !

Et ça été comme une évidence après ! »

 C : « C’est de la chance parce que...

va trouver un mec qui va te suivre dans tes idées farfelues ! »

délirer ensemble

C : « Plein de choses ne sont pas logiques dans un appart, comme tirer la chasse, je voulais des toilettes sèches...tant qu’à faire, je préfère la nature ».

J : « L’hiver en appartement, tu deviens fou tout seul! Si c’est pour prendre un boulot et rentrer le soir...On a hésité avec le camion mais comme le gamin était scolarisé...Le camion, c’est la liberté, mais je n’étais plus dans ce délire nomadisme, et la liberté, on l’a retrouvée ici parce que c’est ouvert... ».

Le cabanon de 20m2 construit en bois, béton, tôle et amiante il y a 40 ans pour ranger les outils de barbecue a été agrémenté d'une cuisine sommaire.

cabane clemence yurtao

Aux yourtes sont venues se rajouter le poulailler, des fruitiers, la cabane pour toilettes sèches. Copains et proches plantent leurs tentes pour faire les saisons ou un potager. Ils ont essayé de faire venir l’eau de la source mais elle s'est avérée trop calcaire pour la boire, donc il a fallu opter pour des bidons de 8l.

Clémence et Jérôme n'étaient pas d’accord au début car lui voulait juste poser les yourtes et elle, elle voulait « faire ça dans les règles ». Jérôme a inscrit sa domiciliation au CCAS de la ville pour « être couvert pendant l’hiver ». Le voisin direct très bienveillant les a raccordé à l’électricité en posant un compteur. Ils s'en sortent pour seulement 50 euros par an d’électricité. Le compteur est illégal en attendant une installation en panneaux solaires, pour ne plus être reliés au nucléaire. « On a les panneaux, mais les batteries, il faut qu’on aille gagner notre vie cet été pour les acheter et être autonomes ». Ils ont un poêle pour le chauffage et récupèrent du bois alentour.

séjour sous la yourte à clemence

 C: « Par rapport à la vie que j’avais avant d’appart en appart, c’est clair que la yourte apporte énormément de stabilité. La yourte, t’as pas envie de bouger. Tu te sens plus ancré.

baby yourte

Quand il fait froid, on aurait pu craquer et retourner en appartement, mais tu peux plus, une fois que tu as commencé à vivre dans un habitat alternatif, si tu reviens dans le système classique, c’est comme si tu te tirais une balle dans le pied ».

dans un appart flipper à deux

J : « En appartement, tu finis ivrogne ».

C : « Vivre dans un appartement, c’est vivre avec tes voisins... Je crois que je ne pourrais plus si ce ne sont pas des copains. Ce qui est beau, c’est de construire sa maison...et ça va vite. Ils veulent nous mettre dans des apparts ou des maisons, ils ne nous laissent pas le choix. Même une cabane en bois, on nous prend pour des hurluberlus.

cabanes bouts de bois rigolos

Les gens qui vivent en camion, ils veulent être nomades, ils veulent la liberté, et en yourte, tu veux la nature, tu veux respirer... Il y en a aussi qui vivent dans des bateaux sur le Rhône avec des enfants. »

J : «  La vie en yourte, c’est une envie de se séparer de choses qui servent à rien . La vie en camion, c’est plutôt une vie communautaire et moi, j’aspire pas à ça. On a posé la yourte au moment où tout le monde a décidé de poser sa yourte, sans se concerter. C’est une dynamique qui devait traîner depuis un moment ».

 cuisine d'appoint sous la yourte à clemence

C : « Les gens ont envie de vivre autrement, aller près de la nature pour certains, et d’autres parce qu’ils n’ont pas le choix. C’est économique et c’est un luxe. Ici, on a la chance de pouvoir avoir très peu et de vivre très bien, ce qui est différent dans d’autres pays où il faut aller aux champs toute la journée. Mais quand même la vie en yourte, c’est pas pour tout le monde, pas pour les ultra-urbains, car c’est du travail ».

bien en yourte

J : « J'ai fait une formation d'ouvrier agricole. En appartement, faire les saisons, ça n’aurait pas été possible, la yourte nous a fait gagner du temps. Je ne dis pas qu’un jour je ne demanderai pas le RSA mais vu que je ne prend pas part à la politique et aux institutions, je ne vois pas pourquoi je demanderai des aides, histoire d’être cohérent. Mais quelques fois, on peut ne pas être cohérent. J’ai travaillé dans des accueils de jour et j’ai vu des SDF qui sont malheureux, plongés dans des problématiques d'alcool, de drogue, parce qu’ils aspirent à retrouver la caisse qu’ils avaient avant, le costume qu’ils avaient avant, ils ont pas envie de vivre en yourte, d’être tranquille et d'avoir la liberté. La yourte ne peut pas être salvateur dans ce cas-là. »

Deux mois après avoir posé les yourtes est arrivée une lettre de la mairie chez les parents, qui ordonne le démontage sous 15 jours. Mais impossible de partir si vite, donc ils ont demandé rdv avec le maire.

J : « Qu’on nous mette une réglementation, ok parce qu’on est nombreux, et par ex, il y a des cabanes de tôles rouillées or il faut préserver l’environnement. Mais où mettre la limite ? »

C : « Ce qui étonne toujours, c’est quand on dit aux gens qu’on n’a pas le droit de rester ici, ils rétorquent : vous êtes chez vous pourtant ! Eh bien non, tu fais pas ce que tu veux chez toi ! »

J: « La loi devrait être faite pour les Hommes et l’environnement ».

C: « Il faut passer par une phase de désobéissance pour faire avancer. Exemple les toilettes sèches interdites puis légalisées dernièrement, l’assainissement et la phyto interdits et en cours de validation...La première question des gens, c’est « comment vous faites caca ? Au début, les toilettes sèches, ils nous prenaient pour des fous . En fait, on est trop en avance pour les lois et le système. On vit comme des arriérés mais on est trop en avance ! Alors, tu passes par tous les stades. Allez, je vais proposer une taxe d’habitation et comme ça on est intégré dans la ville, approuvé à la mairie, on est bien dans le système. Après tu te dis, je ne veux pas de loi, qu’on nous laisse vivre comme on veut à partir du moment où on ne pollue pas. »

tonno de la yourte à clemence

 

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