YURTAO, la voie de la yourte.

11 août 2014

Art de la pauvreté

 

soleil toilé yurtao

De temps en temps, c'est rangement.

papillon épinglé yurtao

Le ménage à la maison et en soi, soin sanitaire primordial, il semble que la société consumériste, engloutie dans une trépidation insatiable d'activités nocives, débordée par l'accumulation d'objets et de produits pathogènes, n'en soit plus capable.

Les règles les mieux suivies sont celles de la duplicité et de la vénalité, tandis que la compétition généralisée détourne et corrompt toute éthique de vie.

La terre ressemble à un logis mal tenu, nauséabond, envahi de poubelles que le locataire n'arrive plus à cacher, affalé sur un canapé mou à mater des écrans brouillés, jetant sous lui les emballages déchirés des saletés dont il s'empiffre.

sacs plastiques

Ici, au camp de yourtes, frugalité et lenteur ordonnent une économie circulaire lubrifiée par les tâches domestiques, à l'image d'un écosystème qui traite ses pourritures et ses tares sans délais. Non que règne le désordre,

portant yurtao

puisque l'habitat rond vernaculaire impose la conscience que toute pagaille matérielle traduit ou entraîne un charivari cosmique.

Juste traînent des travaux en cours, des traces d'activités en pause,

des empilements à modifier, quelques couleurs à plier,

hamac aux vétements yurtao

entre lesquelles bivouaque le quotidien.

essai fleurs couture

Ranger sa yourte n'a rien à voir avec le grand ménage d'un appartement, meubles en pyramide, aspirateur, détergents, serpillière et stress.

pompoms ouzbeks yurtao

Camper en légèreté et en autogestion, détaché des réseaux,

rapproche des éléments, de l'essentiel et de soi-même.

Vivre beaucoup dehors dénude l'intérieur,

les arbres frémissantsbizarre-tree-

étant plus considérés que les meubles statiques.

Quand la vie s'harmonise avec la nature, la synchronisation des rythmes

et l'homéostasie couplée sur les saisons purifie l'âme

en la vidant du superflu.

Le besoin d'objets s'estompe,

se dilue dans l'agrandissement des frontières de l'être.

arbre d'amour

De même que le travail ménager devient

accomplissement de la voie ordinaire,

l'ameublement et l'équipement se soustraient aux diktats technico-commerciaux au profit de la sacralisation de gestes simples et éternels.

Contestant à la quête de l'eau ou du bois, le statut avilissant de corvée, on se désaliène des chèques en blanc signés sous pression, sous prétexte de confort, aux multinationales qui confisquent notre autonomie. Ces gestes deviennent des rituels s’emboîtant harmonieusement dans les limites d'une liberté acquise grâce à la sobriété. L'usuel accompli de façon quasi cérémonielle fait échapper aux hachures autoritaires du temps. Quand la vie n'est plus coupée en tranches, alors on retrouve cette fluidité si précieuse au sens et à la santé.

sourcette

La yourte brise enfin ce méchant statut de « ménagère » inepte aux indiens, sorte de harpie maugréante et tentaculaire de la modernité dévorée de besoins factices, maquillée en fluette et lisse sirène fanatique du productivisme marchand.

En tente, les ustensiles se raréfient et les vaisselles passent souvent à la trappe au profit d'un thé remué au doigt dans le bol ayant accueilli le repas.

Quand il pleut, l'eau du ciel s'occupe de nettoyer ce qui est exposé sur un lit de fougères.

Le frigo n'est jamais à dégivrer quand un peu de sable mouillé entre deux pots suffit à rafraîchir les légumes, le gaz n'est plus à surveiller quand la cocotte placée bouillante sous la couette fait office de marmite norvégienne.

La table n'est plus à débarrasser quand on grignote sa galette cuite au feu de bois sur les genoux ou sur une natte, aucun aspirateur n'entame la terre battue du tipi ni ne révulse les oreilles, tous les objets obsolescents à brancher au nucléaire ont été remplacés par leurs ancêtres manuels de mécanique robuste,

les balais et les brosses par des bouquets de fougères ou de bruyères,

la centrifugeuse par le moulin, la perceuse par la chignole,

les séchoirs par le soleil.

jupe séchant

Un jour de rangement ici,

ce sont des épluchures d'une belle branche de châtaigner

épluchure d'écorce de chataigner yurtao

à ramasser, puis à suspendre,

écorces suspendues yurtao

une planche sur le seuil à remplacer, un outil à réparer,

une couette à finir de broder,

la couette à sylvain

des aiguilles et des bobines à réintégrer dans la boite à couture,

les bougeoirs à évider, uns sculpture à redresser,

bois paufinés croisés yurtao

des animaux sortis du bois à apprivoiser,

lapinus yurtao

à rapprocher de la sphère privée,

animal de bois yurtao

et toujours des drapeaux à recoudre ou détortiller.

drapeaux cantoyourte yurtao

Bouilloires et poêles à récurer, litières végétales à renouveler, boites à provisions à renforcer contre les rongeurs, bois de différents calibres à fagoter, courroies à resserrer,

noeud de couronne yurtao

adventices envahissantes à désherber, cairns à remonter,

épluchures à valoriser,

iris orange

toilettes à composter, mandala à redessiner au sol,

cailloux à trier pour les mosaïques champêtres,

fleur de roche yurtao

tout devient danse, et, quand je commence à avoir le tournis,

c'est là que ça commence.

Les étincelles qui annoncent l'absorption.

Un état quasi céleste qui arrive en méditation ou en création.

Au lieu de jeter, d'abord, j'entrepose.

Pas question de sous-traiter le recyclage des déchets.

Le destin d'un objet déchu relève d'une alchimie passionnante qui n'a rien à voir avec le fourbi des garages bondés des débordements consuméristes. J'entrepose sous un coin de tente jusqu'au moment où, regardant le rebut à l'envers avec une disposition d'esprit vierge, je lui découvre un nouveau visage. Ce retournement fait germer la possibilité d'une fonction inédite.

Voilà pourquoi un rangement se termine immanquablement par une œuvre d'art brut,

oiseau biscornu yurtao

et que du coup, ce qui aurait pu durer une heure en prend quatre

et qu'une matinée peut se prolonger sur trois jours.

A la fin, les pommes de pin sont rangées,

suspension pommes de pins yurtao

et un mandala,

petit mandala aux feuilles d'érable yurtao

ou un épouvantail, ou une suspension,

 étoile sur la vallée yurtao

ou un nouveau nid, ou une bordure protégeant un jeune arbre,

chène protégé yurtao

ou une cabane, ou un arbre-statue, est né...

Oh ! Rien de formidable ni de spectaculaire, juste une réhabilitation spontanée de matières viles, invisibles à l'état isolé. Non qu'il faille extraire absolument une œuvre du réajustement de l'environnement, mais ça surgit tout seul en cherchant où placer des trucs périmés qui ne servent plus à rien.

Par exemple, j'ai rangé les veilles pelles cassées et rouillées trouvées aux alentours sur un squelette de pin planté dans un souchard stabilisé, et l'espèce de sentinelle qui s'en est dégagé

l'appel de la forêt

a redonné vie d'un coup à une restanque un peu abandonnée.

De même, en triant les vieux bouts de ferraille déformés

au pied de la dame de fer yurtao

que je renâcle à descendre au container, s'est présentée une tige de fer

que j'ai planté en terre pour les y enfiler.

demoiselle ferrée

Afin que l'amas dévarié tienne debout, un équilibre doit être trouvé en répartissant les poids, ce qui entraîne une concentration proche de la composition d'une sculpture.

la dame de fer

Donc, le nœud de la créativité domestique, c'est l'attention et le tri.

Récolter et rassembler ce qui d'ordinaire ne provoque que mépris et rejet.

D'un coup d'œil, déshabiller la bouteille ou l'emballage qui passe encore entre les mains, discriminer les consistances et les tailles, étiquettes, bouchons, verres, plastiques, textures, envisager le détournement, dépiauter les éléments, leur attribuer une boite.

Promettre à chaque broutille une élection nouvelle, comme le potiron qui devient carrosse.

sur le bord du chemin yurtao

Outre que c'est très écologique de s'occuper de tout ce qui nous échoie, on peut se constituer gratis une bonne palette de couleurs et de textures sans dépendre du moindre fournisseur toxique.

C'est ainsi que j'en suis arrivée à récupérer des petites choses parfaitement insignifiantes, genre capuchons, capsules, noyaux, pépins, coques, allumettes, boutons, lacets, écorces, carcasses, os, brindilles, cailloux, épluchures séchées, coquilles d'œufs, coquilles d'escargot, coquillages, en passant par toutes sortes de pétales séchés, de graines, de bouts de cuir, de laine, de carton, de fil de fer et autres croûtes pour ma pitance imaginative. Nul ne sait où cette récolte hétéroclite peut mener. C'est une surprise permanente.

Il existe ainsi une brave dame de 78 ans qui a construit sa maison avec des bouchons en plastique.
Et une autre aussi, de l'autre coté du globe, en taiga sibérienne.

Voilà exactement le génie des pauvres.

On peut avec trois fois rien construire son abri, comme elles les bouchons ou moi les bouts de tissus, et se sortir des pires situations avec l'humble virtuosité d'un artiste naïf.

Ou simplement, un jour de ménage, au lieu de râler parce qu'on reste à la maison pendant que le chéri au bistrot mate le foot en hurlant, on peut transformer

la cacophonie du dehors en silence intérieur,

l'absence de l'autre en présence à soi,

on peut faire du beau avec du laid,

de tout avec rien, du cosmique à partir du minuscule,

du génial avec du minable, et au lieu de la tarte-tatin fumante,

l'invité, le passager ou le compagnon trouvera sur la table

un gâteau de l'âme

gateau de l'ame yurtao

qui n'a d'autre utilité que de rendre la vie

un peu moins aliénée, simple, sage et délicieuse.

Et tant pis si l'enthousiasme créatif n'est pas partagé,

du moment qu'au lieu d'une ménagère ronchonne jamais contente plombant l'atmosphère, le foyer rayonne d'une fée pas figée qui fait la nique au banquier et chante sur un air improvisé le bonheur du temps réapproprié.

 

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01 août 2014

Une histoire de tentes : La BD (bande dessinée) de la Tribu Vivace

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Ça bouillonne sous les tentes !

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Ça chante en festivalant,

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 ça danse en bossant,

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ça yourte,

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ça cabanise,

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ça coud,

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ça pédale, 

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ça nomadise,

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ça herborise

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ça résiste

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aux empécheurs de camper en rond,

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et ça dessine bien joliment.

Même que ça devient une bande dessinée,

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où l'on peut voir des yourtes,

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des inventions légères pour habiter autrement,

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des tipis, des radeaux, des cabanes en toile,

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des feux de bois,

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de belles personnes pleines de joie,

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et des histoires d'amour.

C'est Gilbert, l'homme qui marche avec sa jument,

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qui l'a dessiné.

Il a planché à la Tribu Vivace tout l'hiver

pour terminer un travail débuté il y a deux ans,

et n'a pas lâché son crayon et ses couleurs malgré les imprévus.

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Alain, qui a conçu le scénario,

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l'a déposé chez un imprimeur et bientôt,

on va s'arracher cet album.

 En avant-première, les illustrations de ce message

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sont extraites de cette bande dessinée

que les amateurs pourront se procurer bientôt, 

il faut se renseigner là :

Gilbert Crescente: 06.48.58.87.9O.

Alain de la tribu Vivace: 06.19.42.18.69.

 

 

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29 juillet 2014

Mon livre : " Vivre en yourte, un choix de liberté."

Je suis heureuse de vous présenter mon livre * :

« Vivre en yourte : un choix de liberté »

sous-titré: «  Hymne à la sobriété heureuse »

publié aux Éditions Yves Michel, éditeur engagé.

Yves Michel :

" J'ai le plaisir de vous présenter un témoignage poignant et inspirant de la pionnière des yourtes en France, Sylvie BARBE. C’est un parcours jalonné de nombreuses difficultés pour une femme qui n’a jamais voulu abdiquer de sa liberté face aux hommes, et un vibrant plaidoyer pour un mode de vie léger, simple, en contact avec la nature, ce que permet la yourte comme habitat. C’est bien écrit, plein de rebondissements, ce livre se lit comme un roman, et en même temps il nous interroge sur nos choix de modes de vie, sobriété ou confort consommateur, sur notre législation, sur nos liens sociaux…

Un livre d’une brûlante actualité !"

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Ce récit imagé et dense raconte mon histoire de vie

commencée dans les années soixante-dix avec une communauté de babas cool

en partance pour une île déserte du Pacifique,

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jusqu'à l'auto-construction de yourtes dans les Cévennes à partir du milieu des années quatre-vingt dix.

Il relate le combat que j'ai du mener sur plusieurs fronts, comme femme et mère dans ma vie privée, comme dissidente écoféministe et Objectrice de croissance dans ma vie sociale et politique, libre de tout parti et tout embrigadement, comme précurseure et rebelle à l'aliénation dans ma vie publique.

Défricheuse autodidacte de la Voie de la yourte, confrontée aux expulsions, à l'incompréhension et l'intolérance, j'ai du affirmer radicalement mes engagements pour une société plus juste, plus humaine. Ce radicalisme, né d'une vision holistique en résistance à la pensée unique, orchestre vie domestique et philosophique en adéquation avec une utopie très pragmatique, qui s'avère être source de sens, de cohérence et finalement, de bonheur.

La vie d'une femme, avec ses tribulations, ses épreuves, ses choix, ses résiliences, est en elle-même un acte politique, hors tout discours lénifiant. Car toute transformation vitale de la société passera par l'avènement de la libération de toutes les femmes, en paix avec la terre et la nature.

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On peut télécharger et diffuser le communiqué de presse en clikant sur le lien suivant :
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Cet ouvrage de trois cent pages devrait être présent dans toutes les bonnes librairies. N’hésitez pas à le demander à votre libraire si vous ne le voyez pas en comptoir.

Ceux qui désirent une dédicace de l'auteur peuvent envoyer leur règlement par chèque (ordre au nom de l'association Demeures Nomades) de 20 euros + 4 euros de frais de port à l'adresse suivante :

Demeures Nomades. 186, la Cantonade 30160 Bessèges,

il vous sera envoyé dédicacé par la poste.

yourte timbrée à ouvrir     yourte timbrée ouverte yurtao

Avec un petit cadeau offert par l'auteur.

la yourte en patchwork sylvie yurtao 

* « Plus que jamais, le livre papier, dans sa linéarité et sa finitude, dans sa matérialité et sa présence, constitue un espace silencieux qui met en échec le culte de la vitesse, permet de maintenir une cohérence au milieu du chaos et nous incite « à ne pas faire confiance à la surface étincelante des mots mais à fouiller les profondeurs ». Point d'ancrage, objet d'inscription pour une pensée critique et articulée, hors des réseaux et des flux incessants d'informations et de sollicitations, le livre est peut-être l'un des derniers lieux de résistance. »

Cédric Biagini. « L'emprise numérique ». Éditions l’Échappée. Page 129.

 

La belle critique de la revue Nexus à lire là : critique_vivre_en_yourte_sur_nexus_novembre_2013

 Présentation du livre par la revue Terre du Ciel là : alliance_yourte

sur "Nature et progrès" là : vivre_en_yourte_sur_nature_et_progr_s_septembre_2013

sur la revue Silence là : yourte_silence

 

Posté par barbesse à 07:29 - - Commentaires [35] - Permalien [#]
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20 juillet 2014

Fourmis dans les toiles

 

fourmi inquétante

C'est petit mais les dégâts sont gros.

Quand une colonie de fourmis décide d'aller d'un point à un autre et qu'une yourte se trouve sur son chemin, cet obstacle n'équivaut guère plus pour elle qu'à un toboggan sur un parcours de santé. Le partage du foyer s'avérant vite problématique, mes plus gros cas de conscience me sont généreusement octroyés par ces petites bêtes laborieuses et très organisées.

Fouinette à coté, c'est de la roupie de sansonnet.

Car Fouinette est tapageuse, capricieuse, et si elle casse, elle le fait savoir bruyamment.

Avec les fourmis, on n'entend rien et un jour, ça tombe, entièrement délité.

Ce qu'aiment en premier les fourmis, ce sont les tunnels.

En deuxième, les tunnels bien dégagés en ligne droite.

En troisième, des compartiments entre les tunnels pour pondre et stocker,

couver, crécher et hiberner,

et en quatrième, de la chaleur et une bonne hygrométrie.

Or, qu'est-ce qui présente ces caractéristiques harmonieusement réunies dans la yourte ????..................

(Réfléchir un peu avant de lire la suite SVP sinon c'est trop facile..................)

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Réponse :

Une belle perche de toit en bambou, nouée au treillis, emboîtée dans un trou de la couronne, d'une longueur d'au minimum deux mètres cinquante.

Ce genre de perche, c'est un parcours d'athlétisme aux jeux olympiques, ou le stade du mondial, appliqué aux fourmis. Elles veulent toutes y aller.

La fourmi n'aime pas le vieux bambou gris abandonné dehors, qui attend une utilisation future où caser ses performances mineures.

La fourmi veut le bambou de luxe.

bambou avec perle de bois yurtao

Elle veut le bambou raffiné, aristocratique, isolé,

surtout pas duppliqué en série.

bambou perches de toit yurtao

Elle veut un bambou frais, bien sec, parfaitement fonctionnel, d'un beau jaune brillant, le bois lisse, sans trop d'anneaux, judicieusement aéré par des petits trous percés pour faire circuler l'air, ou mieux, un bambou présentant quelques fissures longitudinales pudiquement entrouvertes, mais un bambou sans originalités intempestives comme les hasards de la croissance savent si joliment en superposer à la base de quelques spécimens au démarrage tortueux, donc un bambou bien équilibré, majestueusement vertical et rectiligne, suffisamment long pour favoriser un lâcher prise excitant avec des records de vitesse et de portage, dont les branches ont été coupées bien raz de la tige, suffisamment large pour que les croisements n'occasionnent pas de pauses improductives, juste une courtoisie d'antennes couvrant leur com chimique,

fourmis croisées

bref, un bambou sélectionné et apprêté soigneusement par une auto-constructrice de yourte avertie.

L'invasion commence bien entendu au printemps, quand tout se réveille et s'apprête à se jeter sur la yourte pour n'en faire qu'une bouchée : nuages d'insectes voraces, hyménoptères velus, rongeurs besogneux, mammifères mécontents de l'entaille dans leur pourtour de sécurité, végétaux véhéments marcottant ou drageonnant sauvagement, herbes allergisantes à l'assaut des friches, etc...

Au moment où l'on remercie ingénument le ciel de l'abondance généreuse de fleurs parfumées qui embaument la yourte, la nature végétale et faunique rappelle vertement au partage équitable de ses fruits entre tous les vivants, forte d'une légitimité puissamment plus fondée que la nôtre si on se base sur l'ancienneté, et donc la primauté de l'habitus. 35 millions d'années que les écureuils grignotent des pignons sur de vénérables pins géants et seulement 200 000 ans qu'homo sapiens a émergé de l'évolution, ça en impose, surtout si on a pas noyé son respect des ancêtres dans l'asphalte et les actualités.

Mais surtout, sachant que nous partageons avec les fourmis, d'une part, par une organisation sociétale et un pouvoir imbattable de colonisation, la suprématie absolue sur toutes les espéces vivantes à 97 pour cent solitaires, d'autre part que les fourmis sont capables de performances atléthiques et architecturales largement supérieures aux notres, il y a de quoi sinon se pamer, du moins se tenir à carreau et aux aguets.

L'invasion de fourmis est totalement sournoise.

On ne voit rien jusqu'à trouver des petits amas bizarres sur le tapis. Parfois carrément des spectres de fourmis, qu'on balaye, et le lendemain, il y en a tout autant. Évidement, quand on commence à se sentir gêné par quelques fourmis sur le tapis, c'est trop tard, l'invasion est avérée. D'ailleurs, les fourmis sur le tapis ne sont pas vraiment pénibles puisqu'elles sont mortes. Les vivantes sont silencieuses, on ne se doute de rien jusqu'à la découverte soit d'un tas de poudre, soit du premier cadavre. Puis plein de cadavres. Toujours au même endroit. A l'aplomb de la couronne. Et plus particulièrement de part et d'autre des deux mats. Et dès que la température dépasse une vingtaine de degrés.

J'avoue avoir passé des heures avec ma balayette à râler sans comprendre. Me dévissant le cou pour trouver la fissure coupable. J'avoue avoir fini par comprendre un peu mais pas tout, et surtout j'avoue n'avoir pas réglé le problème. En forêt, rien n'est jamais définitivement acquis, tout est question de négociations, de compromis, de petits arrangements. Mais une chose est certaine : je n'ai jamais envisagé de reculer, de retourner aux moeurs urbaines me débarrasser de ce genre de problèmes par l'extermination à coup de chlore et de pesticides. Je sais qu'il n'est pas à mon avantage de négocier avec les grands prédateurs de l'administration technonormative qui finissent toujours par nous menotter à vie dans des cages, tandis qu'avec les animaux, pour peu qu'on les respecte, on arrive à trouver une brèche où se poser sans foutre en l'air leur habitat et en gardant sa liberté. Même s'il y a de quoi se méfier d'un peuple minuscule dont la masse exède le poids de l'humanité, capable de consommer plus de viande que les lions, les tigres et tous les loups de la planète réunis.

fourmis menacantes

Mais je n'ai pas l'arrogance du durable, toute installation, d'une saison, d'une année ou d'une vie, n'est jamais que provisoire, quoi qu'en contestent les hommes édifiant encore et toujours la tour de Babel.

Donc, dés qu'il commence à faire chaud, il pleut des fourmis mortes sur mon tapis.

C'est vrai, j'ai aspergé un peu de pyrèthre sur ma couronne pour décourager les frelons, donc peut-être que les fourmis subissent des dommages collatéraux. Puis un jour que je méditais tranquillement sur mon zafu noir, j'ai senti une drôle de poussière tomber sur mon bras. Je lève la tête et ne vois rien. Respiration.

Ça recommence. Cette fois, je bondis sur mes jambes, verticalise un bâton à l'aplomb de cette étrange sable amoncelé sur mon tapis de prière. J'enlève un dessin coincé entre deux perches, il en tombe de la sciure très fine. Éberluée, je découvre alors un trafic silencieux mais incessant sur ma seule perche en bambou, une perche de remplacement, une foule de fourmis montant jusqu'au toit en ligne droite, redescendant avec une célérité coriace, se croisant poliment, toutes antennes érigées, très affairées.

Ce qui tombe, ce sont soit des résidus de leurs forages dans la perche, soit des matières de remplissage et d'aménagement de leur immeuble. Ma couronne constitue leur véranda ou leur solarium, bien que certaines y laissent leur peau.

Bon là, si je ne veux pas que la yourte soit entièrement colonisée, pas de sentimentalisme : je brumise du pyrèthre et fais le croque-mort pendant quelques jours. Procédé virulent que je n'ai pas adopté dans deux autres situations similaires où j'ai accepté de verser mon dû à l'altérité animale.

Leur toute première attaque trés sérieuse m'a coûté quinze jours de boulot. J'avais stocké dehors pour quelques mois, sous une bâche plastique, le toit en store de ma grande yourte. Quand j'ai voulu le récupérer, j'ai découvert une colonie de grosses fourmis noires installée dans les plis. Et quand, après les avoir chassé, j'ai déplié ma toile pour la remettre en service, je n'ai pu que constater le désastre.

Je ne sais pas si les fourmis se régalent de la toile, puisque je n'ai pas retrouvé de miettes de tissu, mais ce qui est certain, c'est qu'elles la perforent allègrement, avec une gourmandise ravageuse, pour y construire la ville de leur rêve. Ma toile de toit n'était plus au pire qu'un gruyère, au mieux une dentelle !

35 mètres carrés de toile laborieusement cousue, avec lanières, lacets et sanglages intégrés, rendus inutilisables par des centaines de mandibules acharnées. Pas question de repasser cette toile très lourde sous la machine à coudre, puisque tout l'enjeu de sa confection a justement été d'assembler les lais les uns après les autres pour minimiser l'amplitude à tirer sous le pied de biche. Restait à essayer de boucher les trous, tentative dérisoire contre les infiltrations, patcher dessus ou dessous, ou même des deux cotés. On ne rigole pas avec l'étanchéité.

Finalement, au lieu de carrément jeter mon toit foutu, j'ai collé du chatterton orange sur les trous dentelés, mais sans aucune conviction d'empêcher l'eau de s'y faufiler.

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Et au lieu de monter la yourte normalement, je l'ai monté sans isolation, en inversant les couches de toile externe.

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En effet, depuis la tempête de 1999, je superpose systématiquement deux couches de store sur mes toits de yourte. Le résultat est probant, je n'ai plus de gouttes d'eau intempestives. Quand au bout de quelques années, la toile externe est vraiment sale, parfois mitée au Nord par les champignons, et que je commence à douter de son efficacité, je rajoute tout simplement une nouvelle couche de toit en store pardessus, généralement en deux fois, puisque j'ai opté pour des toits en portefeuille, moins lourds à porter. Je n'ai donc pas jeté mon gruyère. J'ai profité des reflets de lumière jouant sur les rayures de couleur de ma yourte non isolée, les blessures de la toile ponctuant le grand mandala comme les élucubrations cubistes d'un peintre abstrait, j'ai campé dansla yourte

tente dans yourte yurtao

et me suis dépêchée de recoudre un nouveau toit.

Le toit de ma grande yourte est donc constitué de trois couches de store pardessus les quatre ou cinq couches de couvertures.

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C'est le secret de la longévité de mes yourtes, et surtout du confort de n'être pas mouillée et d'avoir rencardé bassines et serpillières.

J'avais déjà vu les toiles entreposées chez mon fournisseur mangées par les rats. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il préfère se débarrasser de ses chutes plutôt que de les entasser.

J'ai déjà exposé là le problème posé par le choix d'une toile de tente se rapprochant le plus possible de critères écologiques, et la panoplie de compromis opérés par les fabricants et les auto-constructeurs de yourtes, dont moi-même. Ainsi, sachant que les toiles acryliques de fabrication française de plus en plus utilisées pour les yourtes à cause de leur indubitables qualités de tenue dans le temps, comportent des nanoparticules, et que les animaux adorent absorber ces substances chimiques extrêmement dangereuses pour l'écosystème, il n'est pas possible de justifier de l'innocuité de ces matériaux et d'espérer une empreinte écologique vierge.

Certes pour ma part, je n'encourage pas la production de ces toiles à nanoparticules puisque je n'utilise que des chutes destinées à la poubelle, mais je me sens quand même responsable d'un impact préoccupant sur mon environnement.

Dont les fourmis.

Récente expérience très philosophique :

depuis trop longtemps, les perches de ma dernière yourte attendent leur prochaine destination sous des bâches de protection en plastique tissé bleu. Bâches au pétrole et autres saletés chimiques adorées elles aussi par le très gourmet peuple des fourmis. Mes perches sont carénées dehors faute de cave, sur deux palettes censées laisser circuler l'air et empêcher l'humidité de remonter. Vu que trois années se sont écoulées sans que je soulève les bâches, je redoute, maintenant qu'arrive l'heure des relevailles, une mauvaise surprise en moisissure. Mais quand, d'un grand geste courageux, je soulève mes protections, ce n'est pas de la pourriture que je trouve, mais des milliers de larves blanches

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grouillant au milieu de milliers de petites fourmis paniquées par mon intrusion.

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Je n'en ai jamais vu autant d'un coup.

Soulever le capot d'une fourmilière, c'est comme trouver dans son télescope une nouvelle planète lilliputienne et l'arracher aux ténèbres. Mon intervention provoque un charivari monstre. J'approche en plusieurs tentatives car les bestioles envahissent mes sandales, mes mollets, et parfois me piquent, ce en quoi je ne saurais leur en vouloir vu que je les déloge.

Et là, je découvre les tas de miettes bleues

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et la seule perche en bambou du lot complètement occupée.

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Toutes les autres, en pin, acacia ou châtaigner, n'ont pas été touchées. Le bambou, encore, focalise le béguin obsessionnel des fourmis. Mais je précise, le bambou long. Les bambous de deux mètres de ma petite yourte, trop courts, sont fort heureusement boudés.

Fascinée, je contemple entre deux piqûres l'extrémité du bambou bouché, suintant de terre noire grumeleuse, d'où s'agitent des flots de fourmis affolées.

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J'imagine dans les tubulures du bambou les alvéoles des magasins, les chambres à couvain, et même la loge royale d'une reine prolifique dont je suis en train d'éparpiller les progénitures. Les petits œufs blancs ovales, chahutés et culbutés, ne supportent visiblement pas l'air et la lumière, la plupart se dégonflent et s'assèchent, tandis que les nourrices tentent désespérément de les évacuer.

Les larves et les nymples

nymphe

ne sont guère mieux loties, et j'ai beau leur murmurer que je suis navrée,

le capharnaum bat son plein.

P1060574

D'accord, je leur cède la perche, qui devient illico une fourmilière mobile que je transporte un peu plus loin. Et je leur sacrifie une toile bien ajourée... histoire de leur offrir cette nano-gourmandise qui risque de signer la fin des écosystèmes et nous rassemble tous, sociétés de fourmis et sociétés d'humains, dans l'erreur fatale de la super-rationalité.

P1060542

Puis je découvre une perche de châtaigner recouverte de crottes de campagnol

et juste à coté, dans un petit renfoncement,

un joli et attendrissant petit nid d'herbes.

nid de campagnol yurtao

Ouf, que de monde dans mes yourtes !

Bon, je n'ai pas détruit de fourmis, à part par inadvertance.

Si on a dans sa religion la prescription de ne tuer aucun animal, alors la vie en yourte est impossible. J'avoue avoir tué des fourmis, parfois volontairement, le plus souvent involontairement, et je sais que j'en tuerais encore, inévitablement. Mais je n'ai aucun désir d'extermination, aucune colère, aucun esprit de vengeance, comme je l'ai vu chez quelques compulsifs qui croient que tout ce qui existe, même les objets, ne pense qu'à les défier. Je tue parfois par exaspération, surtout les moustiques par claques instinctives, mais le plus souvent, parce que je ne sais pas quoi faire ou qu'il est trop compliqué de faire autrement. Je sais maintenant que la prévention est la meilleure des solutions, mais je sais aussi qu'avec la nature, on n'a jamais le dernier mot. Et que tôt ou tard, tout se paie, car un tout petit geste perpétré dans l'écosystème entraîne une infinie et imprévisible Némésis.

J'aimerais bien copiner avec les fourmis de façon plus fructueuse, comme les arboriculteurs Chinois qui accrochent des bambous entre les arbres pour servir de pont aux fourmis Ecophylle. Ces fourmis rouges agressives et avides d'insectes, dont le nid est déposé directement dans les orangers, nettoient gratuitement les agrumes de leurs parasites. Mes banales fourmis occidentales, des Formica non encore esclavagisées par les Argentines-Attila, nichent carrément dans mon bambou et circulent à mes dépends, sans que j'ai encore réussi à trouver comment détourner à mon avantage leur travaux sanitaires.

Après trois jours, toutes les fourmis ont disparu de mes perches et de mes bâches que je peux replier ou jeter.

Et j'oublie les fourmis. fourmi joyeuse

J'abandonne coupablement la préoccupation de leur relogement,

persuadée que dans la société des fourmis, jamais aucune d'elle ne finit SDF.

 

fourmi sdf

Je jette un œil rapide sur la perche en bambou écartée, qui semble fort calme, sans me demander où sont passées ses habitantes.

Jusqu'au jour où j'aperçois par hasard une étrange poudre recouvrir la composition minérale que j'ai dessiné au sol sous ma chapelle.

P1030718

Belle chapelle dédiée au Dieu du Vide que j'ai improvisé l'année dernière avec des bois de micocouliers martyrisés. Des guirlandes de tissus bigarrées suspendues au clocher pointu frétillent sous la bise.

guirlandes de la chapelle yurtao

On passe devant la chapelle quand on vient ici, et c'est joli.

rubans chapelle yurtao

Les visiteurs s'arrêtent, et c'est bien.

Pas tous. Seuls ceux qui ont un peu de Vide disponible.

Ceux là regardent la chapelle d'un air content et entendu.

Mais la chapelle va s'écrouler.

Ma chapelle va s'effondrer bientôt.

Pas parce que je n'ai pas ficelé l'ensemble.

A cause de l'appel du Vide.

J'ai découvert un trou,

P1060805

puis des trous dans le bois.

Plein de trous.

P1060807

La poudre jaune répandue sur les galets tombe d'une myriade de trous ronds percés dans le bois mort. Et je vois une multitude de fourmis s'y engouffrer.

Partout des trous et partout des fourmis, en train de dévider la charpente de ma chapelle.

C'est une question de jours.

La structure de ma chapelle n'est plus qu'un gruyère assidûment grignoté.

Je croyais que les champignons blancs dont sont tapissés les branches allaient pourrir le bois lentement en quelques saisons, ou que le vent, tôt ou tard, aurait raison de ma structure aléatoire, ou un gros animal, ou des enfants chahuteurs.

Mais non, les fourmis n'ont pas choisi le tas de bois mort juste à coté, trop piteux à leur goût, ni la réserve de branches de châtaigniers biscornues qui attendent mes velléités de sculpture, ni les beaux piquets d'acacia tout prêts à amarrer une future tente, ni les planches planquées sous une appétissante toile acrylique à nanoparticules multicolores bien délavées, ni les fagots du prochain hiver, ni le vrac de souchards en attente de paufinage, non, les fourmis ont choisi sciemment, avec une intuition et un éclectisme confondant, l'architecture anticonformiste de mon oratoire, prévoyant, avec un flair implacable, que je n'oserais y toucher, tant la prise de conscience de leur magister incontournable dans les processus alchimiques me tétanisera de vénération.

Effectivement, je ne peux que tirer ma révérence, que dis-je, me prosterner devant la farouche dévotion des fourmis pour le Grand Vide.

Peut-être que le vent traversant ma chapelle criblée soufflera un petit air de flûte mystique avant l'hécatombe ?...

chapelle micocoulier yurtao 2014

Maintenant, en passant devant, je détourne la tête, je ne veux pas voir mon sanctuaire se dissoudre inexorablement de l'intérieur, se creuser, se vider.

Je ne veux pas voir la sciure pleuvoir du Vide, noyer sous un voile de farine insipide ma pyramide de galets,

galets de la chapelle yurtao

mes fossiles, ma mousse et mes coquillages.

Ça me suffit de savoir que ce sont les fourmis que j'ai dérangé qui accomplissent le culte.

Mais au fond de moi, déjà, un pétillement de joie se lève

en supputant la prochaine église que je vais reconstruire sur ce Vide,

et comment j'offrirais à la nature une nouvelle célébration

à la gloire de l'Intangible.

 

 

 

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29 juin 2014

L'immensité d'où ça vient

yourte dans les fougères yurtao

Ce n'est pas seulement là où je suis.

C'est l'immensité d'où ça vient.

C'est la clarté et le silence d'où c'est né.

Ce n'est pas seulement la yourte

et pourtant, ce n'est que la yourte.

Dans cette peau bien mince autour d'un cercle vide,

dans cet espace à peine couvert, on peut, à partir de rien,

écouter le monde entier palpiter.

Au début, il n'y avait pas de conceptions sur la yourte.

Il y avait sur des images la façon dont c'était fait,

mais socialement, ici, il n'y avait pas de modèles, pas de pressions.

C'est peut-être grâce à cette absence de représentations,

avant les marchands,

que j'ai vu combien la yourte n'était pas qu'un abri

et combien plus qu'une tente.

C'est en partie grâce à l'absence de prescriptions du système

que l'œil limpide a pu s'ouvrir dans cette intimité.

Une vision grande ouverte qui m'a fait rencontrer la liberté du dedans.

C'est étrange comment, de la limite qu'on s'impose en clôturant un tout petit cadre et en retournant le regard vers soi, peut naître une conscience tellement large, un regard si vaste, une joie si profonde, capables de franchir le manifesté et s'établir dans la durée.

La yourte peut bouger partout. Elle se replie et s'en va.

Pourtant, c'est là que je me suis fixée

et que j'ai arrêté de chercher ailleurs la meilleure place.

Maintenant que je reste immobile,

pas un jour sans huiler les gonds de la perception,

pas une nuit sans fêter les noces de l'océan avec le firmament.

Je reste immobile sous le vent comme un arbre, et mes racines s'étendent dans la forêt, calmement, dans le noir profond de la terre. Alors l'incommensurable réseau de connexions du vivant se creuse et m'enfonce aux origines du monde. Plus je descends, plus j'approche le centre de la terre, jusqu'à découvrir un espace vide d'où est pulsée la matière.

Je reste immobile sous le vent comme un oiseau chantant le printemps, emportée dans le ciel et planant sur les courants d'air, et mes ailes s'étendent de plus en plus loin dans une transparence d'azur et de nacre. Alors l'imperceptible filet d'oxygène et d'ozone qui entoure le monde me propulse aux confins de l'univers, et plus je monte, plus mon œil s'agrandit, plus la terre rapetisse, jusqu'à flotter sur l'espace vide où s'orbite la matière.

Je reste immobile sous le vent comme une grenouille au bord de l'eau à livrer mes têtards aux ondes qui s'en vont dans le flux de la rivière. Alors l'impondérable fragilité de la vie m'emporte dans le ventre d'un poisson gobé par une baleine jusqu'aux soutes digestives du vivant. Plus je suis digérée, plus je saisis l'impérieuse nécessité d'un estomac vide à appeler le destin de tonnes de matières.

Je reste seule et tranquille sous le vent comme une ourse sur la banquise qui fond, attendant le phoque qui ne vient plus se faire prendre, et plus j'attends, plus la glace se délite et plus la mer s'ouvre. Le trou reste vide, il ne donne plus de matières et quand l'ourse s'affale,

le rêve s'arrête et c'est le réveil.

Alors je vois d'où est pulsée la matière,

pas de là où je suis,

mais de l'immensité au-delà de mes pieds, de ma tête,

au-delà de la yourte et de la colline,

ondes engendrées du vide impérissable

d'où naît la porte que « je suis ».

 

soleil chataigner yurtao

 

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26 juin 2014

Nouvelles d'autres yourtes

 

yurtexterior

Une chanson pour défendre la source d'un yourteur

http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20140423_00466429

Un procès contre une yourte gagné :

Un commerçant de Saint-Bonnet-en-Champsaur, poursuivi pour avoir installé une yourte sans permis de construire, a été relaxé en Avril 2014 par le tribunal correctionnel de Gap. La présidente, Josiane Magnan, a précisé que cette habitation, « démontable et sans équipement permanent », ne « revêtait aucun caractère de permanence » justifiant un permis de construire.

Âgé de 57 ans, le prévenu vit depuis plusieurs années dans cette yourte installée sur un terrain appartenant à son frère. Il avait expliqué, lors de l’audience du 20 mars dernier, avoir « toute sa vie » dans cette yourte, qu’il chauffe au bois en hiver et qu’il déplace régulièrement.

Le parquet avait considéré qu’un permis de construire s’imposait, et avait requis 3.500 € d’amende à son encontre. Pour la défense, Me Di Nicola avait souligné qu’il n’y avait ni sanitaires, ni cuisine dans cette yourte, en avançant que cette habitation était comparable à une tente avec une structure en bois.

http://www.ledauphine.com/faits-divers/2014/03/21/permis-ou-pas-permis-il-comparait-a-cause-de-sa-yourte

yourte sur le prè

 

Une fête des yourtes en Juillet 2014
L'association Vallée d'Humbligny (http://valleedhumbligny.org) communique qu'elle organise un chantier participatif pour construire une yourte contemporaine libre de 50m2 avec des murs de 2,20m.
" Pour son financement, nous avons lancé appel à générosité (adresse ci-dessous) et nous organisons également une fête de soutien:

la Fête des Yourtes les 19 et 20 Juillet prochain.

Ce sera un week-end constructif certes, mais pas uniquement ! Concerts, discussions, grand repas, pic-nic, activités pour les enfants. Venez camper !
Pour l'occasion, nous souhaitons mettre un fort accent sur la documentation afin de publier en ligne sur un site internet dédié un modèle de yourte d'habitation libre (au sens de logiciel libre) afin que chacun puisse se fabriquer et améliorer un modèle de yourte juridiquement déposé comme bien-commun non-marchand.
Plusieurs adresses:
- L'appel au don (en argent, en matériel ou en temps de coup de main) pour réaliser ce modèle de yourte: http://valleedhumbligny.org/appel-a-generosite
- le site pour la fête ! http://valleedhumbligny.org/fete-des-yourtes
- Inscriptions pour le chantier: http://data.lapixelerie.net/owncloud/public.php?service=documents&t=955c941a8691db12c7c6a7edcc481267

Les associés de la Vallée d'Humligny.

double couronne de yourte

 

Enfin, dans la série

Gentrification de la yourte:

Où l'on voit comment l'Etat et le capitalisme récupère la yourte :

http://www.sudouest.fr/2014/06/23/cognac-les-yourtes-a-500-000-eur-pour-le-lycee-jean-monnet-passent-mal-1594042-882.php

http://www.donnetonavis.fr/a-la-une/article/24/06/2014/clientelisme-jean-paul-huchon-fait-politique-guichet_38378.html

Une yourte en Mayenne à 36 000 euros avec la bénédiction du maire :

http://rue89.nouvelobs.com/2014/05/13/yourte-mayenne-36-000-euros-benediction-maire-25212

Echologia, parc écologique avec l'inévitable yourte

http://www.tourmag.com/Echologia-le-1er-parc-ecologique-d-Europe-vient-de-rouvrir_a67388.html

Et même une yourte chrétienne

http://www.chretiente.info/201405295820/ouverture-du-collge-de-linstitution-bienheureux-marcel-callo-83/ 

Une yourte à 12 000 euros subventionnée en Ile de France pour des vélos bricolés en triporteurs indigne les réacs de droite qui supportent pas les projets « originaux » et diversifiés.

http://www.observatoiredessubventions.com/2014/les-plus-folles-subventions-de-la-region-ile-de-france/

 

* Et pour finir, de belles petites choses

yourte petite

Yourte spectacle nomadisant en chevaux et roulotte

http://www.ouest-france.fr/au-petit-changeons-la-fete-avec-les-passagers-du-vent-2644441

et

Une chouette création de yourte en lirette, à Couvin en Belgique

yourte lirette couvin

 

 

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15 juin 2014

Faire peur aux oiseaux

Maintenant que je suis loin de vous,

femme oiseau yurtao

qui voulez encore et toujours plus

alors que j'ai assez de tellement moins,

sachez que je ne reviendrais pas dans vos mirages.

Je n'ai rien à partager avec vous si vous ne lâchez pas

vos écrans, vos opinions et votre volonté de puissance.

Ce que je veux surtout,

c'est ne plus jamais faire comme vous,

dont les oiseaux ont peur.

Chacun de vos pas provoque la fuite, la répulsion.

Vous faites peur aux arbres, aux enfants, aux animaux,

Cerf

aux vierges, aux vieilles, aux indiens et à vos voisins.

Votre mode de vie dégénéré,

avec vos armes, vos poudrières, vos consoles, vos bolides,

crapaud crevé

et vos poisons partout dans l'air, l'eau et la terre,

ressemble à un monstre insatiable

qui ne s'arrête jamais de dévorer ses enfants.

Votre société est devenue une calamité, une hydre maléfique.

L'évolution du singe que nous étions, qui est descendu des arbres

et s'est socialisé pour mieux se protéger, est devenue,

au fil des déforestations, une voie sans issue.

cabane sans issue

Depuis que je vous ai quitté, depuis que les arbres m'ont accueillie,

j'ai appris combien est vivant ce que vous massacrez

à coup de bâtiments, de forages, de fissions et de goudron.

Dans le silence et la solitude, j'ai appris à écouter

les murmures des vivants qui vous ont échappé.

Pour l'instant.

Plus j'écoute et plus ils s'approchent.

femme papillon

C'est long en silence de se faire adopter.

Je suis rentrée lentement dans un îlot de ce sauvage

que votre civilisation et vos religions de vandalisme salissent et assassinent.

Ces humbles et ces furtifs tapis dans les futaies me reconnaissent

et je chante avec eux.

C'est une sacrée expérience de comprendre un jour

que les oiseaux qui accourent quand on s'assoie pour siffler

reconnaissent en soi l'innocence qui ne les exterminera pas.

 becquée moineaux

Il arrive ainsi à quelques-uns, pas beaucoup,

de faire un pas de coté pour sortir de la masse

et ne plus rien ajouter au chaos.

Il arrive qu'un jour, au lieu de se détourner

du massacre de l'écosystème au profit de son confort,

on retourne dans la forêt ou sur une plage déserte

pour pleurer et demander pardon.

femme aux corbeaux

Je ne reviendrais plus parmi vous, qui n'écoutez pas, jamais.

Je veux rester jusqu'à mon dernier jour assise au milieu des oiseaux,

je ne veux plus qu'un seul d'entre eux s'enfuit parce qu'il a peur de moi.

C'est ma seule ambition et elle est énorme, au vu d'où je viens.

Vous voyez donc bien que je suis perdue pour votre monde hurlant

qui n'est que trique contre la beauté et que haine contre la paix.

Alors ne venez plus me voir avec vos affaires en vrac

et tout ce tintamarre qui vous déborde,

je ne suis pas une récréation insolite sur votre agenda,

ni une biche effarouchée à apprivoiser pour épater les voyeurs,

ni une arrièrée coincée parce qu'elle refuse la perversité.

Ne venez pas avec vos miasmes en pétard car je n'ai pas de baguette magique

pour vous évacuer du bourbier où vous êtes enlisé.

voie sans issue

Et si vous croyez adoucir votre mauvaise conscience

en venant avec des cadeaux, vous n'en tirerez que colère

car je résisterais à vos avances.

parler aux oiseaux

Je vous laisserais pester votre venin contre cette femme qui se dérobe,

car votre martialité ne pourra jamais croire

macho

qu'une femelle ne veuille rien de vous, à part que vous l'oubliez.

Il n'y a rien à vous donner, vous êtes déjà plein.

Il faudrait vous vider de tout ce dont vous vous êtes servi à profusion

grâce à votre peuple de voleurs qui se dispute rapines et butins.

Autour maintenant, tout est abîmé, tout est épuisé.

Ce qui reste, ce qui survit,

ne vous veut pas

tant que vous n'aurez pas lâché

tout ce qui fait peur aux oiseaux.

yingyang        yingyang          yingyang

Extrait de « Parler aux oiseaux. » de Amaki Otawha.

Éditions du Sauvage, Confins, 2024.

 

 

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01 juin 2014

C'est un tipi bleu

C'est un tipi bleu.

Il est arrivé comme ça, sans préparation, sans autorisation.

Heureusement qu'il y a encore des bébés qui viennent tout seuls, des bébés qui choisissent leurs parents, qui passent outre contraceptifs hormonaux, stérilets, programmations génétiques, planning familial.

Des bébés jaillissants, qui s'imposent et vous changent la vie.

C'est, depuis le temps que je me connais, toujours cette manière de concocter du nouveau en sachant sans savoir. Pas de décision, seulement une danse spontanée, un chant improvisé, des images réinventées et la lente partition de l'écoulement des jours heureux. Ça arrive au fil des mains, sans plans. Ce qui vient se pense soi-même, s'auto-génère, s'auto-produit, à l'abri des regards, des jugements, des nécessités, des profits, des projections.

Je n'ai pas fait un bébé de chair, j'ai fais un tipi bleu.

Ce qui ressemble au bébé, c'est surtout le début.

Le début d'un bébé, c'est un acte d'amour où on perd la tête pour quelqu'un qu'on incorpore, des instants de grâce hors du temps où des âmes éloignées se rapprochent et s'emmêlent. Pour un solitaire ou un artiste, l'amour et l'insémination ont lieu en esprit, dans la rencontre des inspirations et des émotions.

C'est ainsi que ce tipi qui a la couleur du beau temps, ne se contente pas d'abriter des ardeurs du soleil estival et des pluies. Il remplit une fonction chamanique. Il couve des bébés de rêve, des enfants intérieurs qui éclosent au sein des psychés indiennes.

A celles qui déchaussent leurs sandales et s'allongent sous le tipi bleu, un enfant sage aux cheveux d'argent apparaît la nuit, enfant mystique naissant sur l'onde intérieure comme le lotus sur le lac, serein, disponible, épanoui. La femme émerveillée qui tient cet enfant dans ses bras s'abandonne alors toute entière à cette maternité initiatique.

maternité cosmique

Il faut tendre l'oreille et savourer le silence avant d'entendre murmurer les esprits du tipi, car ils ne délivrent leur message qu'aux élus du grand rêve.

C'est un tipi bleu et il est magique.

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Un jour, j'ai réuni trois grandes perches de jeune pin que je ne savais où mettre pour ne pas encombrer, je les ai monté en trépied là où il y avait de la place et où ça n'en prendrait pas, au dessus du cercle de pierre où je cuisais mes galettes et ma soupe.

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Justement passait par là une jeune fille qui m'a aidée, on a lacé au sol les trois perches longues et lourdes et on les a monté en poussant.

Après, chaque fois que j'abattais un jeune pin que je ne pouvais laisser proliférer, je savais quoi en faire, pas le laisser traîner en vrac. D'abord je l'épluchais, je lui enlevais l'écorce à la plane pour empêcher les vers de le ronger. Puis je le rangeais sur le trépied, écarté, ce qui a commencé à délimiter une circonférence.

faisceau tipi yurtao

Si je n'y arrivais pas toute seule, j'attendais le prochain copain pour me donner la main. J'ai récupéré aussi de belles perches d'acacia lorsque j'ai dû éclaircir ma futaie. Dans le cercle, un espace s'est créé, avec les perches marquant une ligne invisible. Comme du coup on s'y tenait plus souvent, j'ai vu que le sol était vraiment pentu et j'ai donc ramené la terre du haut pour aplanir. Une estrade est née, avec une petite murette arrondie pour s’asseoir près du feu, et même y dormir. Finalement c'est devenu là où on s'allonge le mieux.

Là où on rêve le mieux.

C'est de là que, perdue dans la contemplation du cône formé par les perches,

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j'ai commencé à entendre parler mon tipi.

Quand il m'a demandé d'aller suspendre des drapeaux au bout de ses perches pour flotter dans le vent qu'il voulait comme amant, j'ai obtempéré avec fébrilité.

Il me restait bien quelques satins cramoisis et taffetas mordorés,

mais il voulait des couleurs franches et gaies,

deux drapeaux tipi bleu

des tissus vaporeux, brillants, souples et légers.

drapeaux tipi bleu yurtao

J'en ai trouvé pour pas cher au marché arabe,

au moins eux, ils n'ont pas peur des couleurs.

franges yurtao

J'ai négocié des tissus dont les fibres synthétiques résistent mieux que le coton aux intempéries, certains bardés de fils dorés et argentés, d'autres carrément phosphorescents.

Des trésors de miroirs pour le roi soleil.

Les drapeaux ne sont jamais pareils dans la lumière, ils tressaillent et se soulèvent à chaque brise, c'est un cinoche permanent entre les plis et les reflets, les entortillements et les claquements, et quand les fleurs s'y mettent, ça frise l'euphorie.

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Le vent les emberlificotent souvent autour des perches, le tissu s'effiloche et accroche le bois avant de se figer en position enroulée. Ça génère une activité susceptible de devenir un emploi d'avenir :

veilleuse de bannières. (code ANPE *0*0*0*)

L'art de faire flotter les drapeaux, comme d'autres jeux éoliens, est toujours susceptible de perfectionnement, en particulier les jours de vent, car pour maîtriser leurs voltiges aériennes, il faut savoir les dégager, les démêler et parfois les fouetter avec une vielle canne à pèche récupérée dépiautée de ses ferrures. Au début, je cousais des petites lanières en accroche. Après, j'ai cousu carrément des tubes de toile étanche à enfiler comme des chaussettes sur le bout de la perche, le haut du drapeau étant piqué dedans. Du coup, le tissu qui s'envole glisse sur le bois et le drapeau flotte plus longtemps.

drapeaux tipi yurtao

Encore une démonstration que quand on se met à créer sa propre vie, (ça commence souvent par la fabrication de sa tente et de ses piquets), ça ne s'arrête plus. On devient les pires syphonneurs du système, puisqu'au lieu de pointer au chômage et de faire semblant de chercher du travail, on devient parfaitement autonome en inventant ses occupations et ses satisfactions.

DSCN0127

Après, je me suis mise à la couture de bâche.

Je voulais juste couvrir mon feu.

J'ai fouillé mes toiles, des chutes de toutes dimensions tombées des grandes tables de couture de mes artisans de store attitrés. Le bleu n'était pas dominant mais justement je l'ai sélectionné. J'ai cousu une toile en patchwork en assemblant des bouts unis ou rayés, croisant toutes sortes de bleus, du cobalt à l'azur en passant par l'outremer, certains avec des bandes chromatiques, entre blanc et indigo.

Je savais que la toile d'un tipi, c'est un demi cercle qu'on referme. Mais mon tipi n'avait rien de classique, ni rond ni ovale ni carré, épousant seulement le terrain, je n'ai donc rien calculé. J'ai cousu au fur et à mesure, à l'intuition, une toile en porte-feuille. L'intuition, ça marche neuf fois sur dix, la dixième ratée n'impliquant rien d'autre qu'un nouvel essai et des ajustements.

En même temps, j'ai assemblé plein de minichutes

en prévision d'un allumage psychadélique du dedans.

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Je ne couds que quand il pleut,

quand je supporte mieux de rester enfermée.

P1030674

Il a plu pas mal cet hiver, alors le tipi a avancé.

J'en ai profité pour ciseler des soupiraux de cristal dans une percée de jaune,

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incrustation d'étoiles, de coeurs et de fleurs en lumière du jour,

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et j'ai cousu des bandes de franges multicolores

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pour border le bas de la toile .

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Pour monter le tout sur les perches,

j'ai fabriqué une échelle

P1040379

sur laquelle je ne me suis pas attardée, car malgré de bons sanglages,

c'était quand même assez périlleux.

P1040395

Mais quand je me suis assise pour la première fois sous le tipi bleu,

un flot de bonheur m'a saisi.

La lumière filtrée, tamisée, enrobait le cercle d'une douceur diaphane.

C'est là, dans le repos de l'âme repue, que j'ai vu danser des chamans pleins de plumes et de franges au milieu des tambours.

J'ai alors accroché à l'intérieur du tipi des mètres de guirlandes en tissus multicolores pour leur signaler une hospitalité sans réserve.

Des brides de toiles rugueuses à l'extérieur

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et des popelines et des nylons soyeux à l'intérieur.

P1060151

Parce que le tipi,

avec sa pointe qui darde vers les cieux,

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c'est comme la yourte,

c'est un microcosme où les dimensions matérielles

s'étirent loin dans l'invisible.

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A la frontière du solide,

les effets de lumière, de couleurs et de sons,

de quoi faire venir les chamans

élargissent l'espace en appelant la vision intérieure,

d'où s'égraine le grand collier de diamants qui relie le ciel et la terre.

J'ai accroché quelques lanternes à lumignons,

elle accroche des lumignons dans le tipi bleu

puis allumé mon premier feu couvert.

La fumée est montée vers le faisceau des perches pour s'échapper

par les oreilles grandes ouvertes du tipi,

les franges se sont mises à balancer,

le bleu à rayonner de reflets chauds,

et tout est devenu transparent et limpide.

Alors les chamans se sont installés.

chamans yurtao

C'est un tipi bleu, accroché à la colline, on y vient à pied,

ceux qui viennent là trouveront peut-être

les clefs du grand rêve.

jaune et bleu en tipi yurtao

C'est un tipi bleu,

un parloir à esprits,

djembé chamna yurtao

non répertorié dans le code de l'urbanisme,

aucun fonctionnaire n'en attestera la fin des travaux,

car ce tipi bleu, avec le vent pour amant,

il ne sera jamais fini, jamais cadastré.

Mais nul n'a besoin d'être achevé

pour être merveilleux.

tipi bleu sur l'herbe

 

 

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21 mai 2014

FEU

incendie pour yurtao

On a failli devoir décamper.

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Le feu s'est déclaré à cent cinquante mètres de la yourte, un feu accidentel ou volontaire, en tout cas déclenché par un humain.

GY (le Gardien des Yourtes) a entendu le crépitement de sa tente installée en haut et il est descendu à toute vitesse. Je l'ai vu passer en courant devant le tipi où je me reposais. J'ai rempli un bidon et couru derrière lui, mais le feu était déjà trop fort, mon arrosoir était dérisoire.

Il a prévenu les pompiers et on a espéré que le vent ne se lève pas.

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On était sur la piste, dans la fumée, très près des flammes. Ancien pompier, lui, il savait quoi faire, d'ailleurs il est allé les chercher car ils se trompaient de piste.

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Moi, j'ai couru des yourtes au feu, du feu aux yourtes,

photographié le départ de feu,

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les flammes traverser la piste et gagner les hauteurs.

Ma petite famille écureuil a du s'enfuir, quitter le grand pin, celui juste en face de la yourte où j'observais leurs ébats panachés de mon piton rocheux.

Quand GY a crié d'aller préparer les affaires pour évacuer les yourtes, je n'ai pas pu y croire. Pas voulu y croire. Mon invitée V. a démonté sa tente, mais moi, je ne pouvais pas. Ce n'était même pas envisageable. J'aurais du préparer le plus important, mais tout est important ou rien, je n'allais pas chipoter avec les flammes dans le dos, donc je n'ai rien à prendre et tout à perdre. Alors j'ai su que je ne quitterais pas les yourtes, que je lutterais contre le feu jusqu'au bout. Je n'étais pas en état de sidération, ni même paniquée. En fait, c'est allé si vite que je n'ai pas eu le temps d'avoir peur. Du début à la fin du feu, à peine une heure. Le temps que je comprenne que ma vie était à la merci d'un coup de vent, et surtout de ces gens qui fréquentent la forêt comme un pôle mécanique ou un terrain de jeu, c'est plutôt la colère qui m'a submergé.

Non, je n'ai rien à prendre dans les yourtes.

Car ma richesse, ce sont les arbres et la nature, et je sais bien que ce qui est utile dans un abri, ce qui le rend protecteur, c'est son vide. On ne peut pas emporter le vide.

Quitter les yourtes en fuyant, ce n'est pas une option.

partir yurtao

J'ai beaucoup fui ma vie avant les yourtes, maintenant je suis exactement où il faut, alors, fuir les yourtes, c'est comme si on me demandait de m'écorcher moi-même, d'enlever la dernière peau que j'ai pour amortir l'extérieur.

brulée

Je ne rejoindrais plus jamais une ville, je ne suis plus tout à fait de ce monde.

Il n'y a pas de retour au système prévu, donc pas d'évacuation.

Heureusement, il n'y a pas eu besoin d'en arriver là, le vent ne s'est pas levé et les pompiers ont fait leur boulot. Mais on a eu chaud. Je voyais à la seconde les flammes gagner sur le coté du camp et les pompiers qui s'attaquaient au sommet du feu. Et tout à coup, j'ai entendu qu'ils n'avaient plus d'eau, qu'ils avaient tout craché en haut. Alors, pendant quelques minutes, dans les crépitements, j'ai cru que c'était foutu.

J'ai pensé aux oiseaux,

oiseau mort
à Fouinette, à mon petit lézard,

lézard squelette

au tipi que je venais de couvrir, aux humbles plantes et animaux qui honorent de leur présence ces quelques acres de verdure et j'ai bien vu, très clairement, que si pour eux, il n'y avait plus d'après, il n'y en aurait pas pour moi non plus. Jusqu'à ce que j'entende de nouveau les sirènes et que deux autres camions rouges arrivent.

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GY était en train de se battre au corps à corps avec le feu, tentant de limiter la propagation vers les yourtes en tapant sur les flammes dansant sur les souches.

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Enfin, les lances ont été activées et le feu aspergé.

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Les pompiers ont arrosé assez longtemps et le vent, très gentiment,

a attendu que tout soit fini pour débouler.

Depuis, je suis encore plus souvent sur mon rocher au-dessus de la forêt,

à observer, à écouter. Je n'ai pas encore revu mes petits écureuils.

Maintenant, il va en falloir des arguments pour que j'abandonne la surveillance du camp.

visage-naturel

Quand je pense aux accusations de ceux qui jugent les installations de yourtes dangereuses, ça me fait grincer des dents. Je sais bien que le peuple des yourtes n'est pas uniforme et que nul n'est à l'abri d'imprudences et de maladresses. Mais lorsqu'on habite depuis un certain temps dans la nature, on sait qu'on ne peut compter que sur soi-même pour gérer les risques naturels. Ce qui est difficile et parfois quasi impossible, c'est de gérer les bêtises des autres.

Mon installation et mon mode de vie en plein air font de moi une vigile naturelle,

 vigile pour yurtao

aux avant-garde du danger.

yourte en avant-garde

C'est la troisième fois que la position du camp détermine la précocité du déclenchement d'alarme sur un feu de forêt local, car, les sens toujours en alerte, je suis bien placée pour détecter les premières fumées.

cabane de guetteuse

Comme cette fois il y a deux mois où je regardais un faucon dans le ciel et vu tout à coup débouler un énorme nuage de fumée dans la vallée. Et des morceaux de fougères cramés tomber du ciel devant mon nez. Je n'ai jamais grimpé aussi vite au sommet de la colline.

Mais c'était un feu préventif... Les pompiers, plusieurs camions et 4x4, beaucoup d'hommes harnachés, brûlaient un périmètre circonscrit de pinède très embroussaillé pour désamorcer le danger estival.

Les gens qui habitent en maison juste à coté n'ont rien vu, pas plus que mes voisins ce jour d'incendie de Mai, et pourtant ils étaient tout autant menacés.

J'ai donc bien assuré une fonction de détection et de prévention.

indien sur la piste

Je n'ose imaginer les dégâts si nous n'avions pas été là !

J'en conclus qu'au lieu de stigmatiser les gens comme moi, on devrait sinon nous payer, au moins reconnaître le rôle de lanceur d'alertes que nous assumons de façon spontanée et gratuite, et peut-être même créer un statut de vigile volontaire permanent en bord des villages pour humaniser la surveillance écologique de l'environnement.

oeil de la forêt

Ça va des risques naturels, sensibilité aux tremblements telluriques, observation des réactions végétales et animales,

butineuse

des coulées d'eaux, des impacts de foudre, des chutes d'arbres, etc …

aux risques dus aux humains, incendies volontaires ou accidentels, largages de pollutions diverses et vidanges en bord de pistes, déséquilibre du biotope par surplus d'interventions mécaniques, telle que la prolifération d'ambroisie très allergisante, etc.....

J'ai même vu des oiseaux choisir de s'abriter sous mes toiles !

protection oiseaux

Ici, en lisière de forêt, hormis les vieux de la vieille qui ont encore un certain respect de la nature pour avoir arpenté les vallons sauvages depuis leur enfance, un flot de gens disparates utilise la campagne comme défouloir, avec des comportements inappropriés de citadins consommateurs, clops au bec et pack de bières au poignet. Bien peu sont des randonneurs conscients et attentifs à la fragilité de l'écosystème.

Pourtant, aller à la forêt, berceau de l'humanité,

clairière forêt

devrait être comme d'aller visiter sa vielle mère.

femme des bois

Celle qui nous a conçu, désiré, élevé, gâté, généreuse pourvoyeuse dont on a abusé jusqu'à la lie, que l'homme n'en finit pas d'épuiser et de mépriser par pure jalousie, avec cet esprit de vengeance originel qu'une trop nombreuse fratrie, avec qui il rage de partager, décuple. Une visite qui devrait réconcilier avec ses racines, avec les générations, avec son histoire, avec la terre.

ame de l'arbre

Que beaucoup ne font plus que pour apaiser leur mauvaise conscience, vérolés d'une cupidité ontologique à rentabiliser la moindre balade. Comme ces adolescents qui ne vont plus voir leur parents que pour obtenir un billet. Quitte à ponctionner sur le temps de loisir virtuel, qu'au moins on en tire un bénéfice matériel.

voleurs de bois

Après tout, tout le monde fait pareil :

Les bûcherons, licites et illicites, équipés et bruyants, qui ravagent les sous-bois en prelevant les meilleurs arbres,

bois empilé

certains débardant ostensiblement et d'autres à la sauvette.

Les chasseurs rackettant les futaies, dont les balles aléatoires sont un danger majeur pour tout ce qui bouge.

Les groupes de randonneurs soignant leur capital santé et socio-culturel, et les promeneurs du dimanche et des vacances, armés de pique-niques, qui laissent sur place au mieux leurs déchets,

bouteille-plastique-620x400

au pire leurs cendres non éteintes.

Les quadistes et autres motards, fanas de rallyes et 4x4 de casse-cou, disputant la dominance sonore aux avions nettoyant leurs soutes en plein vol, zoros de la vitesse et du vacarme utilisant la voie réservée aux pompiers comme piste d'endurance, de course ou de dégazage.

A coté, les vététistes, probablement les plus cools, équipés au minimum et silencieux, que j'entends déraper dans le virage de la piste, apparaissent comme des anges malgré la sueur qui les aveugle.

Il y a évidemment les innombrables chiens du quartier

chiens bruyants

répandant les pesticides de leurs déjections oranges sur les chemins, suivis par des humains pressés, iphone aux temporaux, c'est fou le nombre de gens qui parlent haut et fort, tous seuls, sur les chemins.

Il y a les pauvres trimant, à la période très dangereuse de fin d'été où tout est souvent archi sec, à remplir de gros sacs de châtaignes pour le grossiste.

Et des plus futés qui récoltent, à la saison humide, les champignons pour les restaurants, qui espèrent revenir l'année prochaine au même endroit et donc n'arrachent pas la ressource, contrairement à ceux, qui, en tapant sur les plantes, font régner la désolation derrière eux.

Il y a les teuffeurs du week-end qui s'éclatent dans leurs véhicules ouverts au milieu d'une clairière en pulsant des décibels furibards qui dégomment tous les oiseaux. Les vibrations des basses résonnent dans la terre à des kilomètres.

Il y a aussi les jeunes du quartier qui improvisent un barbecue sur le terril abandonné et s'en vont sans éteindre leur feu. J'ai ainsi passé plusieurs nuits blanches pour aller éteindre les braises de brochettes après des passages d'écervelés qui n'ont même pas l'idée d'amener une bouteille d'eau à balancer avant de rentrer chez eux.

Il y a les enfants des écoles, des centres aérés et des colonies de vacances, ça va de la simple sortie nature à la chasse au trésor, souvent, on dirait des hordes. Après, les emballages fluos métallisés des gouters trop sucrés jonchent les bas-cotés.

Il y a quelques touristes égarés qui décryptent avec peine les pancartes à moitié arrachées, et il y a ceux qui les arrachent, ou les tordent, ou carrément les décapitent avec un outil dont on préfère ignorer la taille du tranchant.

Il y a les petits voleurs du village qui ont compris qu'on pouvait aussi ratisser les jardins limitrophes des pauvres et les masures des marginaux, espionnage préalable plus facile et larcins sans risques de vengeance.

Et enfin, on voit roder les jeunes loups BCBG qui projettent de trouer les bois de parcs de loisirs et d'attractions, mais ce n'est rien à coté de ces imposteurs de l'écologie, bardés de diplômes en développement durable, qui argumentent scientifiquement au profit des exploiteurs de biomasse comment débiter la forêt en mille morceaux pour sauver les villes.

feu feuilles

A ceux là comme aux promoteurs en mal de collines à défoncer, les incendies sont des bénédictions qui dégagent le terrain.

Tout ce petit monde franchit l'orée de la forêt devant mes yourtes pour graisser les rouages du système, et je sais que je n'ai aucune chance d'y changer quoi que ce soit, puisque la destruction environnementale est la mamelle déifiée de la croissance canonisée par tous les pouvoirs en place.

Tout juste puis-je résister en restant là, comme les derniers indiens devant leur tipi, qui ont su à leurs dépends que toujours, malgré leurs promesses, les Blancs les trahiraient et continueraient le ravage.

indienne

 

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12 mai 2014

Rêve de lumière

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J'ai toujours rêvé de ces jours lumineux

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où viendraient dans ma tente

le ciel et les étoiles,

étoiles descendues du ciel yurtao

le soleil et la lune,

jours sans démons lavés de toute inquiétude,

frémissants de vivacité entre les toiles chamarrées,

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les bannières livrées au souffle des brises,

banière yurtao 2014

et les roses ourlant leurs pétales veloutés

autour de mon tapis de silence.

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J'ai longtemps rêvé de ces jours transparents

croulant sous les grappes parfumées,

de ce sucre suave mélangé intimement

aux fragrances délicates à l'intérieur des corolles,

de cette blancheur des sentiers enneigés de fleurs

lachées des acacias,

chemin de fleurs d'acacia yurtao

de ces senteurs ensorceleuses du seringa frôlant mon visage,

fleurs de seringa

opalescences transpercantes emportant la raison

dans un bain de sensualité.

 acacias dans la vallée yurtao

J'ai tant désiré ces balades embaumées

où marcher n'est plus qu'une longue caresse,

entre fougères et cystes

cystes yurtao

et tout à coup, au pied d'une bute rocheuse,

la rencontre avec une orchidée sauvage,

hiératique et solitaire,

orchidée sauvage yurtao

ces refuges de falaise et ces pitons schisteux

où contempler vallons violets et crêtes ciselées onduler jusqu'à l'horizon,

mais comment imaginer le chant des oiseaux au printemps

et les vrilles nocturnes du rossignol tant que je n'y étais pas ?

Et le petit écureuil insouciant ouvrant sa noisette,

dont j'aperçois, juchée sur un dolmen couché en surplomb de forêt,

le panache adoré tranquillement dressé sur une branche

au sommet d'un grand pin ?

Comment imaginer qu'un jour je n'aurais pas de mots assez grands

pour la joie et l'amour qui me submergent ?

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J'ai rêvé et reçu des jours féériques sans savoir à qui les devoir,

des jours chargés de cadeaux impromptus et impalpables

qui arrivent sans facture et sans facteur,

que personne ne peut accaparer parce que leur matière

est plus proche de l'oxygène qu'on respire que de n'importe quel solide,

fleur de mes mains yurtao

comme ce bijou aux mille facettes

brillant de toutes les couleurs de l'arc en ciel

qu'on accroche au dedans du cœur.

Cette pierre de diamant, logée au centre de soi

comme le feu au milieu du tipi,

possède le pouvoir magique, par la force de l'attention,

d'enchanter la vie en transformant le plomb en or.

Ces jours sont là, immenses et fulgurants,

je ne sais pas comment les contenir

tant ils sont vastes et insaisissables,

marguerites en ligne sur un banc yurtao

je sais seulement,

quand tout est si ouvert qu'il ne reste que la nudité de l'âme,

que ces étincelles brasillant partout qui nourrissent la torche de ma vie

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sont les prémisses radieuses

de la grande lumière qui vient après.

*     *     *     *     *     *     *     *   

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30 avril 2014

SOUCHARDS

 souchard calligraphe pour yurtao

Personne ne les voit. Que moi.

C''est à force de ne plus partir de chez soi, de creuser, de fouiller, de percer l'impénétrable, de côtoyer ténus et invisibles.

En limitant son périmètre d'action, les considérations s'approfondissent au lieu de se dissoudre dans l'espace. On découvre dans les strates d'un point fixe une densité inconcevable au passager. Celui qui voyage accumule des surfaces, celui qui demeure s'enfonce dans les racines.

Dans les racines habitent les souchards.

souchar devant la mer yurtao

Les souchards sont des alchimistes de l'écosystème.

Des alchimistes très très vieux, qui remontent d'avant l'homme, d'avant les dinosaures, dans la nébuleuse des temps primordiaux. Artisans secrets des profondeurs, sorciers et magiciens des combinaisons chimiques fondamentales, ils fabriquent dans le sous-sol de leurs ateliers ténébreux le creuset d'où s'exhale le souffle de nos vies.

Normalement, il faut une tempête sans précédent pour qu'ils affleurent, mais même exposés, ils ne sont pas forcement dévoilés.

souchard à la pomme de pin

Sinon, ils vivent dans le noir, dérobés aux regards. Le noir sous la terre, le noir du mépris, le noir de l'inconscient.

Ici, il y en a beaucoup en l'air, extraits de l'ombre, privés de leur fonction incontournable de pivots du monde. Échoués, comme ailleurs, comme partout, telles de lamentables épaves dans un milieu aérobie qui agresse leur pudeur.

souchard pieuvre

On en trouve près des pistes où sévissent les bûcherons illicites, et à l'orée de la forêt, à la sortie du village, où c'est facile de saccager. Les prédateurs qui ne cueillent ni ne ramassent presque plus depuis la révolution industrielle convoitent troncs et grosses ramures, avides d'aubiers luisants gonflés par les souchards inlassablement à la tâche, à pulser la sève jusqu'aux cimes.

Les abatteurs guignent les éminences sylvestres les plus séculaires et les plus accessibles, œuvres monumentales que les souchards ont engendré et nourri avec assiduité et abnégation pour le bien commun.

Chaque bel arbre rescapé en bord de piste m’apparaît comme un miracle et je cherche à comprendre quelles circonstances ont favorisé sa survie, alors que je ne compte plus les découvertes macabres, au fil des années, de spécimens de plus en plus petits rasés au plus près du sol. Les pauvres et les marchands massacrent en quelques minutes des décennies d'équilibrage minutieux, décapitant sans scrupule la magistrale architecture végétale que le souchard solitaire ou en réseau a su ériger et déployer harmonieusement, sans échafaudages, sans étayages, sans grues et sans terroriser une armée d'ouvriers affamés.

souchard propre

Mais ces performances ne semblent susciter que jalousie des machos qui, depuis la tour Eiffel et les monstres de béton de Dubaï, plastronnent, au sommet de leur orgueil, leur hégémonie sur toute création naturelle.

En bas de l'arbre débité, il ne reste qu'atrophies suintantes,

oeil de souchard en forêt pour yurtao

d'où poussent quelques rejets affolés, tôt ou tard fauchés, après quoi les souchards finissent par jeter l'éponge avant d'entrer en décomposition.

Les brutes humaines entendent-elles le cri sourd des souchards assassinés, un cri de douleur lugubre et caverneux qui se mêle aux larmes de Perséphone prisonnière avant d'aller amplifier l'immense chagrin de Gaïa ?

Ils n'entendent que leurs engins à moteur et leur cupidité, d'ailleurs sont-il encore humains puisqu'ils ont pris le parti des machines et pas celui de la nature... ?

 souchard sauvage pour yurtao

J'entends ces plaintes, impuissante, priant pour que la prodigieuse fécondité des souchards résiste aux armées de scélérats de plus en plus outillés, admirant comment, malgré des menaces permanentes, les souffleurs de la chambre alchimique continuent dans les caves de la vie, avec un dévouement sans failles, à faire pénétrer et bouillonner l'or du soleil dans les ténèbres, à distribuer gracieusement aux ingrats du dessus de généreuses richesses et des œuvres d'art gratuites.

Enfin, gratuites à court terme, pas pour si longtemps, car un jour il faudra payer les abus et le gâchis, et je n'en reviens pas de ces parents ignares qui veulent tous le mieux pour leurs enfants mais leur laissent en héritage des déserts empoisonnés et des décharges toxiques, tout en glorifiant le progrès terrifiant des machines à diviser qui les aliène.

L'existence stratégique des souchards ne m'a été révélée que par la violence.

cercles de résine

Car, viscéralement pacifique et laborieux, ce peuple hermétique dont le pivot est à l'arbre ce que le bulbe est à la tulipe, est un modèle de réserve et de sobriété.

En temps de paix et de respect, et dans des endroits retirés, la puissance des souchards agit dans la sérénité des bois profonds dont ils abreuvent les sommets.

Plus ils sont oubliés et plus ils grossissent.

Plus ils envoient les racines s'étaler vers le fond et plus les branches s'épanouissent vers le ciel.

Plus ils font circuler d'énergie et plus ils produisent d'oxygène.

Le souchard est le point de jonction entre le haut et le bas, le Nord et le Sud, le chaud et le froid, le moyeu d'une grand mandala végétal dont une moitié est cachée dans l'obscurité et l'autre étalée en frondaisons lumineuses, charnière d'un emboîtement à l'image du ying et du yang.

Le souchard commande de sa cabine en étoile le chantier silencieux de sa cathédrale de bois, dont la verticalité défie, des cryptes souterraines aux tourelles perchées, la pesanteur.

Tant que le souchard ne se voit pas et bosse incognito, l'ordre et la tranquillité sont préservés.

Rencontrer un souchard indique forcement un massacre.

souchard pointu yurtao

Maintenant, je sais exactement où aller pour en trouver.

Comme pour les champignons, j'ai développé un sixième sens, un flair à souchards.

souchard en forêt pour yurtao

Je me laisse guider par les cercles écorchés et les trognons martyrisés, ils sont dessous.

Je parcours des charniers recouverts de mousse où sévit le plus affreux désordre, me promène dans des trouées ignobles où pullulent les blessures sylvestres.

Le meilleur de la forêt est tari, en putréfaction ou en train de se dessécher. Il existe bien un Office National pour la protéger, mais ça va de mal en pis, les agents qui aimaient patrouiller se suicident, autant que les paysans et ceux du téléphone, parce qu'ils croyaient pouvoir faire du bien alors qu'on les oblige à faire du fric.

Pour qu'un souchard apparaisse, il faut qu'il soit renversé ou extirpé.

souchard extrait sous la yourte yurtao

Mais pour qu'il cède le terrain et se laisse prendre, il faut qu'il soit très vieux, que ses liens avec la terre soient rompus ou distendus et qu'il n'y ait plus aucune possibilité de faire repartir l'usine à sève. Les jeunes résistent, je n'insiste pas.

Au dessus de ces agonies sans sépulture, dans cette ambiance de désolation où se projette la fin du monde, comme partout où la vie a hurlé sous les coups, comme au-dessus d'un champ de bataille, règnent, à flanc de cadavres, fantômes et esprits.

Maintenant, je les vois. Pas forcement tout de suite.

Parfois spontanément en me baladant, mais plus souvent après la toilette. Je sais, depuis que j'ai commencé à gratter, que chaque souchard révélera ses mânes à qui prendra la peine de l'extraire de sa gangue. Il arrive qu'il se donne de lui-même, c'est plus rare, il faut qu'il ait été malmené et culbuté au point de ne plus pouvoir cacher sa honte.

Alors je tâte le cadavre, le tire pour tester sa ténacité. S'il vient trop facilement, c'est qu'il est très abîmé, je préfère donc le laisser terminer sa métamorphose. Mais s'il faut insister, souvent en m'appuyant de tout mon poids sur un vestige de tronc, s'il lui reste assez de dureté et que ses formes décrochées m'inspirent, c'est que son crane risque de m'offrir quelques alvéoles coriaces où dénicher son âme. Arraché à la glèbe, je le tape et le secoue, pratique un vague débarbouillage, et lui fait dévaler la pente. Sans ménagement, pour que la terre et le bois mort se détachent. Je l'accroche sur Modestine pour le ramener chez moi, à l'infirmerie improvisée, au centre de soins du camp de yourtes. S'il n'est pas trop gros, j'en mets plusieurs. Je sangle avec des tendeurs et parcours à pied la piste en traînant mon butin dans la petite charrette.

A la yourte, je déverse le monstre informe sur l'herbe où il rejoint des congénères à différents stades de décapage.

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Quand je suis prête, veste de travail, sabots de jardin et temps devant moi, je m'assois sur l'aire de burinage comme on va à la fête rejoindre ses copains et faire connaissance de nouvelles personnes. Je m'engage dans les ablutions aux dépouilles comme pour une cérémonie sacrée, un rite alchimique de métempsycose.

Armée de grattoirs en châtaigner, de hérissons improvisés, d'Opinel, de ciseaux à bois, de veilles brosses à dents, je frotte, épluche et décortique le souchard jusqu'à ce que le pourri parti dégage un squelette bien sec. Je récupère dans un bac les loques noires grumeleuses qui donnent un terreau d'ébène. Dans la concentration de ce long polissage, je sais que, tôt ou tard, on va se tomber dessus.

Au détour d'un coup de couteau, d'une caresse.

Comme avec quelqu'un dans la foule qu'on ne reconnaît qu'après avoir zoomé.

Je suis concentrée, appliquée. J'aime ces formes bizarres, cornues, pointues, trouées, bosselées, ces protubérances et ces bourrelets, ces saillies sépulcrales, formes inconcevables rétractées du grand mystère radiculaire. Je les sculpte en raclant, frottant, polissant, et c'est souvent à un moment clair de cette absorption têtue qu'arrive le miracle de reconnaissance, le moment tranché dans le vif où l'esprit du souchard soudain apparait. Une vulgaire tâche, une petite bosse, une tavelure devient un œil.

oeil du souchard paumé

Un œil qui me regarde, rond, ovale,

juste une cassure, une blessure, ou juste un trait.

Un œil habité qui veut communiquer.

oeil dans le bois

Immédiatement, jubilante, je rentre en connivence avec l'être derrière. Dés lors, je ne peux plus manipuler le souchard pareil. L'œil ordonne tout autour.

L'œil du souchard qui attendait que j'arrive, qui me regarde depuis que j'ai commencé à le desceller. C'est parfois tout petit mais incroyablement perçant, parfois torve et évanescent, parfois globuleux de torpeur, souvent placide et débonnaire, parfois sévère, mais toujours signifiant et bouleversant. Dés ce moment, le souchard, quoique amputé de sa fonction première, retrouve un souffle de vie.

Celui des ancêtres, de la mémoire, de l'éther akashique, un long soupir imperceptible lourd de l'histoire des avanies subies, une compilation qu'il serait bon de consulter avant de tirer des plans sur la comète.

Condensateur cosmogonique, souverain méconnu et névralgique des forêts chargé de la distillation des huiles essentielles et arômes érotiques, masse ligneuse souffrante que j'ai kidnappé au cinabre du creuset à un stade avancé de retour à la « materia prima », le souchard réhabilité, nettoyé ou pas, brut ou peaufiné, me guide vers sa place dans le jardin. C'est souvent un endroit où nos regards peuvent se croiser tout au long de la journée.

Le souchard enfin positionné, enfoncé ou calé, j'ouvre mes écoutilles intérieures pour entendre le murmure plein de sérieux et de malice par lequel il me propose un nom. Son nom.

D'allusion scientifique et symbolique, de résonance latine, dès qu'il s'est imposé, je le peins sur un bout de toile cousu sur un gros fil de fer planté en terre. Mes souchards acquièrent ainsi une identité, les extrayant définitivement du chaos primordial. Un œil non averti les croirait muséifiés, alors qu'en bonnes sentinelles, ils honorent désormais leur nouvelle fonction de veilleurs du Cantoyourte. Mais à moi, bien qu'ils m'impressionnent toujours, ils déclenchent un sentiment réconfortant de complicité et parfois, une franche hilarité.

Maintenant, entourée de mes souchards aux formes vulvaires et phalliques, aux yeux pénétrants, je me félicite d'être invitée permanente au congrès de ces vénérables maîtres charpentiers, à écouter ces philosophes de la nature chuchoter à ceux qui tendent l'oreille comment s'approcher du point d'équilibre de la voûte céleste, et, si on se concentre encore un peu plus, comment perpétuer le mystère spirituel de la graine d'immortalité.

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Présentation de quelques spécimens pas trop farouches :

 pinochius

(La plupart des meilleurs souchards sont en châtaigner, quelques uns en acacia. Les autres bois locaux ne sont pas assez durs pour devenir des souchards vétérans, des résistants.)

Vénus Yurtus

La reine des bois, qui accueille à l'entrée du camp.

venus yurtus pour yurtao

Elle était à quelques mètres de chez moi dans cet état depuis longtemps,

la tête en terre, les jambes enl'air.

vénus yurtus avant chute

Sa posture évocatrice, même à l'envers, le trou de son ventre, ses jambes, ses multiples seins, m'ont fait attendre patiemment l'heure mûre pour l'introniser souveraine des souchards. Dernièrement, elle a vacillé, je l'ai approché, et j'ai senti au toucher qu'elle n'était pas loin de céder. J'ai poussé, elle est venue toute seule. J'ai gratté dedans et j'ai attendu l'homme fort qui la porterait jusqu'à sa nouvelle place. Ça a été plus vite que prévu. Merci à l'homme fort qui a installé la nouvelle Aphrodite. Je la décorerais peut-être un jour de grâce.

tête creuse de vénus yurtus

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Kangus Pudicus

Trouvé renversé au bord d'un sentier au-dessus de ruines minières. Un coup de cœur immédiat. Choisi parmi d'autres rencontres, trop pesantes à raccompagner. Porté au cou sur deux kilomètres. Intact, à peine toiletté, non gratté, non polissé. Pour voir son museau, il faut être de corvée de compost.

kangus pudicus pour yurtao

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Caïmus Impromptus

En sale état dans la forêt mais pris en charge un bon paquet d'heures par un garçon de onze ans qui l'a reconnu le premier et l'a entièrement décapé. Une belle réussite pour un néophyte. Bizarre que la maîtresse dise que ce garçon a du mal à se concentrer à l'école alors qu'avec son Caïmus, il a pas levé la tête de son ouvrage de toute une après-midi...

 caimus

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Envolus Domestikae

J'ai pas mal hésité car, malgré son poids consistant, ce souchard offrait plusieurs positions aériennes, mais finalement, il a replié ses ailes pour se poster devant la yourte qu'il emportera un jour sur son dos quand il faudra décamper.

 envolus domestikae

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Cerberus Yurtus

Le gardien de la petite yourte. Efficace. Depuis qu'il a pris son poste, Fouinette intimidée a accepté d'être relogée en contrebas. Beaucoup moins bruyant que les neuf chiens de mes trois voisins. J'ai aplani l'emplacement d'où je l'ai extrait et fabriqué dessus une petite estrade de méditation qui reçoit le soleil matinal.

 cerberus

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Saurien Erectus

Devant ma porte depuis longtemps, bien lessivé par les pluies, donc gris. Il a suffi de le verticaliser pour qu'il s'épanouisse. Du coup, il a fait un petit. Je me demande si je dois lui fabriquer une capote.

 saurien erectus pour yurtao

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Ricanus Grinchus

Archétype du misanthrope au mauvais caractère, il râle, un, parce que je ne lui ai pas donné la première place, deux parce que je lui ai donné une place première. Il n'aime pas qu'on l'emmerde. A priori, là où il est est, très dissuasif, à surveiller scrupuleusement et jalousement ma petite yourte, à coté du rosier qui le bade avec dédain, il ne devrait pas causer trop de dégâts.

ricanus grinchus yang

Il cache son bon coté.

ricanus grinchus yin

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Rigolus Galvaniste

Un peu envahissant mais parfaitement sympathique malgré un physique ingrat. Je dois souvent le remettre en place tellement il est curieux et enthousiaste, car là où je l'ai calé, il récolte les bienfaits sérotoniques de mes séances de yoga et semble donc développer une accoutumance.

 rigolus galvaniste pour yurtao

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Bon allez, un petit dernier pour la route :

Crapouille Erraticus

Un capricieux opportuniste que je peux trimbaler et installer près de mon ouvrage quand mon crapaud fait la gueule. Un peu mascotte, un peu fétiche, bien qu'inoffensif, je le soupçonne de jeter des sorts quand il s'ennuie en sa fonction talismanique.

crapouille envolus yurtao

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Bon voilà, c'est tout pour aujourd'hui.

Quoi ?! Encore un ?!

Ahrr ! Quelle gourmandise !

Alors, vraiment le der des der, ma botte secrète, qui voit tout, qui sait tout, qui cafte tout, qui transperce tout et qui me dit tout :

 (non, ce n'est pas Faceboukus,) c'est :

Vitriolus Sulfurus

vitriolus sulfurus 1

 Jaloux et possessif, il a tout à l’œil, implacable comme une lionne protégeant ses lionceaux ou comme une conscience de jésuite.

Gardien intransigeant de l’œuf alchimique,

vitriolus sulfurus 2

sans lui, aucune émergence n'aurait lieu. Garant du renouveau perpétuel, ce farouche considère ce siècle comme une atteinte personnelle à son essence vitale, autant dire qu'il vaut mieux l'éviter si on a pas la conscience tranquille...

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22 avril 2014

Là où elle voulait être

1a

Je ne sais pas si c'est un choix, mourir en sautant.

Pour choisir, il faut des possibilités, certaines à éliminer et au moins une à saisir, et pouvoir utiliser sa capacité de réflexion, de jugement, son libre arbitre.

On peut parler de choix pour une décision consciente, mais pour une pulsion et un passage à l'acte ? Pour un désespoir sans rémission ? Est-ce un choix quand on est acculé dans une impasse, piégé dans une voie sans issue ?

A un niveau purement psychologique, quand on est dans la fuite éperdue, épuisé après une trop longue course, qu'on subi une grande souffrance, qu'on veut échapper à une insoutenable violence, qu'on a demandé de l'aide partout et qu'on a pas pu mettre en œuvre les bonnes réponses, quand on est démuni de l'outil ou de l'étayage qu'il faut pour se réparer et fonctionner sans dérailler, il n'y a pas de choix.

Il n'y a que quelqu'un d'enfermé qui veut sortir.

19a

A un niveau spirituel, peut-être que le corps qui a choisi de naître choisit aussi le moment de s'en aller, de même qu'il pourrait choisir les épreuves pour se forger l'âme. Je ne sais pas, je laisse les religions tâcher de convaincre nos crédulités avides de mirages.

Je ne sais pas non plus si elle est bien maintenant là où elle est, mais ce que je sais, c'est que ça nous fait du bien de le croire. A part sans doute l'athée qui a l'arrogance de croire qu'il ne croit à rien.

12a

Le grand Mystère, lui, reste entier, c'est probablement la seule chose qui n'a pas changé depuis le début de l'humanité. Nous ne savons rien de plus de la mort aujourd'hui qu'hier.

Même les NDE, les EMI (expériences de mort imminente) dont les témoignages de lumière et de grande quiétude concordent, grâce aux prouesses des techniques de réanimation, ne sont pas vraiment la mort, puisqu'on revient pour raconter.

La mort, c'est quand on ne revient pas.

Par contre, sur les causes de la mort, les humains glosent à foison et pistent les indices avec de plus en plus de virtuosité au plus grand profit des producteurs de séries télé. Mais pour l'interprétation, la classification, on verse de suite dans l'idéologie.

 12b

En cas de mort violente, le protocole donne trois possibilités :

accident, meurtre ou suicide.

A mon avis, deux suffiraient, car le suicide est un meurtre collectif.

18

Pourquoi l'acte d'un paysan qui avale un pesticide est-il classé suicide, et donc relégué dans l'histoire personnelle, alors qu'il a été dépouillé de ses terres et de ses moyens de subsistance par la cruauté anonyme de grosses firmes agroalimentaires ?

Pourquoi dit-on que dans les entreprises les gens se suicident alors qu'ils sont torturés mentalement jusqu'à la mort par des patrons armés de chiffres assassins ?

Et pourquoi déplore-t-on le suicide de cette femme qui a appelé à l'aide en frappant à toutes les portes dont aucune ne s'est ouverte, qui s'est jetée de son balcon en sortant du centre social où l'assistante sociale trop pressée, confortablement payée pour blablater ce jour-là à perte de vue avec ses copines collègues sur le thème de "la solitude des exclus", sous le grand savoir d'un expert  certifié, a reporté son rendez-vous ?

 Le suicide n'est pas une affaire personnelle, c'est un acte politique, et pas seulement pour l'euthanasie et l'avortement. Même le chagrin d'amour est d'ordre politique puisque les sentiments d'abandon et de dévalorisation sont liés aux rapports sociaux de domination.

Les dauphins qui se suicident ont été délibérément évincés de la société des dauphins.

Les Esquimaux punissent un meurtrier par l'éviction sociale, ce qui équivaut à une condamnation à mort tant il est quasi impossible de survivre seul dans ces latitudes.

Le suicide personnel n'existe pas dans les sociétés traditionnelles, il résulte d'un châtiment et d'une exclusion collective.

Donc, dire que ceux qui ont retourné l'agressivité contre eux ont choisi de partir, ne me paraît pas approprié, en particulier au moment du deuil. C'est une façon de ne pas se poser de questions, d'ajourner, de distancier, de se déculpabiliser et de vite oublier.

De même pour la mode de la crémation des corps.

Aucune incinération n'est aujourd'hui soutenable.

Ni des déchets, ni des énergies fossiles, ni des corps.

Au moment où le GIEC, dans son dernier bilan climatique, alerte sur les terribles catastrophes que nos dégagements de CO2 préparent à nos enfants, il faut de toute urgence cesser les combustions.

Tout ce que la terre produit doit repartir à l'humus.

3

La non-restitution à la terre de nos excréments et de nos ordures

grève déjà largement l'écosystème de son dû,

4

amputant gravement ses capacités naturelles de réparation et de régénération.

Alors, quelle béance dans l'équilibre écologique

5

si on ne restitue pas les corps par la décomposition lente

6

d'un enfouissement dans les entrailles de notre Mère la Terre !

11

Mais la lenteur est devenue une dissidence au système,

un acte de résistance non violente.

Pour la plupart, incinérer son mort, c'est s'aligner sans réfléchir sur les dogmes fonctionnels issus de la peur, se soumettre à la société de l'accélération, de l'urgence, de l'escamotage, de la déshumanisation, de la perte des liens, du sens et des valeurs, de la perversion de la culture. La crémation considérée comme un procédé propre, net, rapide, efficace, permet surtout l'industrialisation et la centralisation de la mort. Finis les petits cimetières où après un ensevelissement géré par la communauté locale, on vient pique-niquer sur les tombes.

La crémation évacue le passé de la mémoire, alors qu'une tombe, même si on y va jamais, laisse planer un relent de filiation en reliant aux racines.

11a

Ceci est une opinion, non argumentée et non développée, elle est donc discutable.

Ce qui n'est pas discutable, ce sont les faits et l'émotion.

 17

L'émotion du compagnon, l'émotion des proches.

15

Babeth est morte un soir d'Avril

et quand je me suis levée le matin suivant,

en passant devant l'arbre aux étoiles,

P1050367

une branche m'a écorché le front, laissant une marque rouge.

Après, quand j'ai vu Babeth à la chambre funéraire,

à la même place sur son front,

il y avait l'énorme bosse correspondant à l'impact qui l'a tué.

 21

Et puis il y a eu ce tique qui a tenté de se greffer sous mon aisselle au moment où j'écrivais ces lignes, sale bête que j'ai toujours soupçonné d'avoir eu de graves responsabilités dans la maladie de ma fille, que Babeth accusait de ses maux, je n'ai pas hésité à l'écraser, tâche noire sur mon bureau blanc.

Je ne suis pas allée à l'incinération mais j'ai préparé un endroit de repos éternel pour les cendres de mon amie. Rameaux de pommier en fleurs, genêts odorants, tubes violets de paulownia disposés sur un drap blanc, iris des fossés,

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et puis des petits œufs dorés de Pâques autour des pétales pourpre de roses ramassés près du cercueil, et l'encens et les bougies, et le grand vert du printemps.

On a choisi un trou creusé il y a longtemps où j'entassais du compost, comptant y planter un arbre après que les vers aient accompli leur boulot.

Ce n'est finalement pas un arbre, mais un rosier orange.

12

On l'a planté là, dans ce trou riche et moelleux,

ses racines dans Babeth,

à coté du grand mandala,

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au pied d'un vénérable pin, d'un bouleau et d'un petit chêne.

On a mélangé du terreau d'acacia bien meuble qu'on a saupoudré dans le trou.

On a étalé les fleurs, et la peine s'est partagée

 

22

 

en embrassades.

 20

Le lendemain matin, j'ai pris tout mon temps pour honorer,

avec la beauté fragile des pivoines et des lys,

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des roses et des marguerites,

2a

la mémoire de Babeth,

qui désormais repose là où elle désirait demeurer en paix,

un petit coin de verdure dans la forêt auprès des yourtes.

28

J'ai mis les roses des gerbes en suspension dans des vasques d'eau

déposées sur un lit de fougères

24a

et j'ai encadré de pétales

le petit coin de vacances éternelles de Babeth.

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J'allais promptement en surveillant le moment où le soleil franchissant la futaie allait flétrir les pétales éparpillés, concentrée, la tête vide, avec seulement cette immanence des gestes justes à poser au bon moment.

Quand ça a été fini,

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une grande PAIX

s'est emmêlée au souvenir de Babeth.

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Ceux qui n'ont pas eu peur de partager ces instants,

qui n'ont pas eu un menhir urgent à livrer,

ont ressenti la même onde tranquille se répandre dans leur cœur,

bain de douceur où flotte cette joie ineffable qui,

au-delà des événements,

au milieu du roucoulement d'amour des tourterelles,

traverse toutes les tristesses.

 

29

 

 

 

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12 avril 2014

BABETH

BABETH !!!!

Je pleure en murmurant ton nom.

Mais je voudrais crier.

Crier contre ce que tu as fait et que personne n'a pu prévenir.

Crier pour protester, crier parce que je ne suis pas d'accord avec ta mort, crier parce que je t'aimais et que je n'arrive pas à accepter ce départ si brutal. Je pleure et je me lève pour prendre la serviette éponge car le torrent est en train d'arriver.

Tu viens de rejoindre ma fille par le même acte d'arrêter la souffrance. Tu venais de m'appeler, je n'étais pas là. Tu as appelé tes deux autres amies, et ça n'a rien changé. Je suis rentrée seulement ce soir là, et c'est ce soir là que tu n'as plus supporté, que tu es passée de l'autre coté. C'est insupportable. Je voudrais hurler.

Babeth a laissé sur mon bureau une lettre pour Sergio. Puis elle m'a dit de la déchirer, que ce n'était plus d'actualité. Je ne l'ai pas déchiré. Je l'ai laissé là, fermée, sur mon bureau. Je l'ai ouverte maintenant en pleurant, comme je viens d'écouter ses messages sur mon répondeur. Babeth s'excuse d'être ce qu'elle est. Elle dit qu'elle va aller en retraite dans un centre bouddhiste à la fin du mois et qu'elle se ressaisit.

Babeth, la rebelle, une fille qui me touchait beaucoup, à cause d'une absence totale de perversité, d'une incapacité à la duplicité et au mensonge, d'une profonde gentillesse et d'une inaltérable honnêteté. Aux yeux non avertis, ces qualités pouvaient être cachées par les symptômes désordonnés de la souffrance mentale. Ceux qui croient qu'on a le droit de vivre qu'en allant bien, des arrogants et des lâches, ceux-là sont passés à coté de Babeth avec leur mépris en bandoulière, et c'est tant mieux pour elle de s'être écartée du monde des requins. Mais ça n'a pas suffit à lui apporter la paix.

Je n'arrive pas à aimer les gens qui ont tout trop bien et qui ne savent rien du manque. Elle, elle se savait si petite, si fragile, mais je voyais bien son héroïsme desespéré à se battre comme une grande.

Babeth, la révoltée, qui parlait trop fort, qui pestait contre le système des puissants avec une lucidité décapante, et qui avait des éclats de rire comme quand on sort d'un corridor et qu'on reçoit le soleil éblouissant en pleine figure.

Une femme qui avait mal, depuis longtemps.

Qui se battait contre ce mal que personne n'a pu nommé, que quelques jours avant, elle identifiait comme peut-être la maladie de Lyme.

Elle a tout essayé, les docteurs, les médecines alternatives, les régimes. Elle m'envoyait avec assiduité les meilleurs liens internet, ça allait des thérapies aux derniers scandales écologiques.

C'est elle qui m'a fait connaître les magnifiques sites canadiens de Marc et Saby.

Elle me faisait passer régulièrement livres et revues alternatives auxquels elle était abonnée, elle cuisinait des tartes pour nos réunions de voisinages,

les "pique-nique" du peuple des yourtes,

babeth à l'ag cheyen 2012

m'amenait des arbres et des salades à planter.

Malgré ses bobos et son immense fatigue,

babeth fermant la toile interne de la yourte

elle m'a aidé à monter la grande yourte qui accueille les amis,

montage yourte avec babeth et richard

et aussi au secrétariat de Cheyen.

Elle peignait à l'huile des tableaux pleins de brisures et de couleurs joyeuses, elle les a généreusement distribué aux amateurs lors de la dernière assemblée générale de Cheyen.

le tableau que m'a offert Babeth

Babeth est venue ici il y a quelques années avec son compagnon, guidée par Yurtao dont elle était une des plus anciennes et des plus fidèles abonnées. Elle voulait se rapprocher de la mouvance des yourtes, même si son état de santé ne lui permettait pas un projet personnel. Babeth faisait partie de la tribu, toujours là pour aider, toujours là pour rendre service, pour donner ce qu'elle pouvait. Elle était généreuse comme on lance une bouteille à la mer, comme pour dire que seule la gratuité du don peut sauver la vie.

Je n'arrive pas à imaginer mon téléphone muet, un teléphone sans Babeth n'a aucun sens.

Pourtant, ses appels étaient parfois trop souvent. Elle avait besoin de parler, je la laissais s'épancher sans intervenir et c'était suffisant. Je crois que j'avais réussi à trouver la bonne distance avec elle. Construire une amitié sans se laisser envahir par la douleur, ne pas céder à la fuite ou au chantage affectif. Je savais que tant qu'elle appelait, c'est qu'elle s'accrochait. De cette insistance maladive, je m'étais habituée. On ne refuse pas une bouée à quelqu'un qui se noie. Elle était encore capable de cette humilité de demander. Au fond, j'en étais admirative, sans doute parce que moi je ne sais pas demander. Elle suscitait mon affection comme une enfant un peu pénible mais tellement attachante.

Oui, voilà, je m'étais attachée à Babeth.

Mais Babeth ne m'appellera plus jamais.

Hier, Babeth en a eu marre des appels dans le vide,

Babeth s'est jeté dans le vide,

Babeth a tranché,

Babeth s'est détachée.

Définitivement.

 

 

 

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02 avril 2014

Oeuvrer sans agir.

« Maintenant, tu vas faire quoi ?

Et demain, tu veux quoi pour demain ? »

La question me laisse sans voix, ou juste avec un « je ne sais pas » imbécile.

Quel après ? Après quoi ? Ce calendrier m'échappe, je ne connais de plus tard que ce qui est en gestation maintenant.

Ça s'énerve : « Alors, c'est quoi tes projets ?! »

Je ne sais pas pourquoi je n'arrive pas à répondre que je n'en ai pas, ou plus. Sans doute parce qu'il faut des explications et que j'en ai marre d'expliquer.

Pourtant, c'est simple, je n'ai plus de projets parce que j'ai réalisé ce que je voulais.

Habiter la nature en ermite, m'adonner aux livres, aux fleurs,

jonquilles yurtao

aux arbres, au merveilleux et à l'anodin du quotidien.

C'est enfin arrivé.

escargot yurtao

Après bien des détours, des empêchements, des erreurs, du malheur.

Que peut-il donc y avoir comme après à la réalisation ?

Que vouloir d'autre que jouir désormais du rêve réalisé ?

Que d'accompagner joyeusement le sage ralentissement de la vieillesse ?

Quoi d'autre que s'établir dans une écoute plus approfondie, plus ouverte ?

Quoi de mieux que cet apprivoisement de la fusion à l'indicible, qui préserve de la distraction ?

Rien, il n'y a rien d'autre à désirer que d'être là, attentive au présent, à ce qui advient.

Tout ce qui a existé avant n'a eu lieu que pour me mener là où je suis.

Suivre les saisons, contempler les transformations,

puiser l'eau, couper le bois, nourrir le feu,

soigner les restitutions à la terre,

toilettes sèches suspendues yurtao

enfouir des bulbes, repérer l'ortie, le chénopode, les noisetiers sauvages,

surveiller les boutures, dégager un chemin,

jeter des boules d'argile pleines de graines dans la forêt ravagée,

découvrir des yeux dans les branches,

oeil dans la branche yurtao

une foule de vivants dans les plantes,

petites fées de l'arbousier yurtao

et sourire aux esprits.

Admirer les tulipes au milieu des bruyères arborescentes en liesse,

tulipes et bruyères arborescentes en fleurs yurtao

et les muscaris au coin des restanques,

muscaris sous le nid yurtao

surveiller les petites salades qui pointent,

tresser des nids pour parler aux oiseaux,

nid chataigner tressé yurtao

écouter les vibrations des pierres,

mijoter un ragoût de pousses de houblon,

s'éblouir des fleurs de cerisiers,

suspendre des colliers au cou des troncs,

collier d'arbres yurtao

et des grappes aux arbres morts,

grappes yurtao

se laisser fasciner par les reflets chatoyants du soleil

sur les rideaux et les drapeaux

crocus sur banderolles yurtao

et, quand le ciel est voilé,

s'abriter sous un flot d'étoiles.

sous les étoiles yurtao

Allumer la chandelle,

chandelle cire d'abeille yurtao

tricoter des attrape-rêves,

dénicher la phrase qui ira bien pour dire

comment le petit déjoue l'assaut du méchant,

choisir la lecture inspirée du soir.

Et toujours, continuer à gamberger sur cabanes de toiles.

tipi en cours yurtao

Je ne vois rien qui puisse égaler ce bonheur simple qui s'élève de la racine de l'être jusqu'au troisième œil et pardessus la tête vidée, aérée, avec de toutes petites choses qu'on est seul à savourer.

Ni amoureux, ni voyages, ni renommée, ni argent, ni promotion, ni château, ni bateau, ni île déserte, aucune promesse, aucune illusion.

Rien de mieux que ne plus rien attendre, ne plus rien exiger.

Avoir compris que le monde peut continuer sans soi,

repos branché yurtao

être rassurée de ne pas avoir à s'éterniser.

eternité yurtao

Parce que dès que s'établit le réel, les effets de la paix intérieure se dégustent au quotidien : évitement des confrontations, respect, réconciliation, pudeur, équanimité, tempérance, compassion, stabilité, humilité, joie sans objets, communion avec la nature, disponibilité à l'intime et à la grâce, ravissements.

L'absence de projet dégage l'avenir de projections et planifications contraignantes, comme la toile blanche du peintre où sont invitées toutes les couleurs,

palette couleurs yurtao

un peintre dont la production n'est commandée que

par l'appel viscéral de l'intériorité.

Alors le cadre de l'action s'ouvre par le haut,

comme un vase attendant son bouquet.

boire le soleil yurtao

Car, selon le Tao, ce qui est plein entraîne la possession

et ce qui est vide produit l'œuvre.

L'artiste libre saisit le pinceau

et tout se passe sans soi, en pure création.

pinceau chinois

Comme la rose qui ne fait aucun effort pour être belle,

dans le repos du « vouloir faire » s'épanouit le fruit de l'être.

 

 

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22 mars 2014

Tentation abstention

Désertée depuis longtemps, elle a tellement souffert.

 Ceux qui la fuient, qui la méprisent, qui se croient réservés pour meilleure destinée, héritiers petits bourgeois assouvis d'elle, médisent qu'elle est affreusement moche, qu'elle pue et que sa décrépitude fait honte, qu'elle n'est plus qu'une traînée juste bonne pour les caniveaux. Ils disent tellement de mal d'elle, qui a tant donné, qui a tout donné, et qui maintenant n'a plus rien. Ils ont oublié son temps de gloire, tous ceux qu'elle attirait, qui franchissaient monts et vaux pour se tenir au chaud dans ses bras, tous ceux qu'elle nourrissait et qui s'établissaient et qui, allaités comme des marmots, s'enfouissaient corps et âme en son sein en profitant des richesses de ses entrailles.

Maintenant abandonnée exsangue, noire de crasse, ils la dédaignent pour cette tristesse déprimante après tous les coups qu'elle a pris, les trous infligés partout, les blessures claquemurées à l'arrache jamais désinfectées dont personne n'a sorti le pus.

Ils se sont tous débarrassés sur elle avant de foutre le camp et la dénigrer à mort, ils la détestent parce qu'ils savent qu'avant de la rouler dans le fossé, ils lui ont fait avaler leurs pourritures en la menaçant du pire pour que personne ne sache ce qu'elle a subi. Leurs sarcasmes contre elle, c'est toujours le même système d'accusations qui tourne les victimes en coupables, pour qu'on croit que les tortures de ceux qui l'ont prise et perforée jusqu'à la lie, c'était du gâteau et qu'elle était consentante, alors c'est facile de dire qu'elle a attiré son propre malheur en étant trop généreuse et que son agonie rend ceux qui l'approchent neurasthéniques.

Maintenant que tout a été puisé, dévasté, qu'ils sont partis avec le profit gagné dans les plis de sa chair, sauf les quelques malheureux obligés de se la coltiner parce qu'ailleurs on ne veut pas d'eux et quelques anciens engloutis dans son délabrement, maintenant qu'elle est moribonde, qui va la soigner, qui va l'aimer encore un peu, juste assez pour nettoyer la merde autour d'elle, panser ses plaies, elle toute barbouillée d'une vie au charbon, d'une vie de labeur et de don qui ne mérite pas ces grimaces de dégoût ?

Je ne vois aucun programme de soin et de réhabilitation dans les promesses électorales de ceux qui vivent sur ses dernières économies, je ne vois aucune proposition qui puisse guérir ma ville

ma ville

si on ne commence pas par le commencement, nettoyer tout ce qui a été largué et abandonné sur place, qui pourrit les forêts, les rivières et l'air, je ne vois aucune réparation, que la gestion minimum du désastre.

agonie

C'est pourquoi, pour la première fois de ma vie civique, je suis tentée de m'abstenir de voter à ces élections municipales.

Et si je n'ai même pas été tentée de mener une liste d'écologie radicale alors que je me suis présentée avec mon engagement d'objectrice de croissance à d'autres élections démocratiques, (régionales, législatives et européennes), c'est parce qu'en temps que réfugiée électrosensible, les pollutions environnementales s'amplifiant à un rythme affolant, mon système immunitaire, exténué par les souffrances que m'infligent les ondes émises par vos gadgets de destruction massive et les saloperies balancées par les démiurges du climat, ne m'autorise plus à mener une grande bagarre locale.

Car c'est un combat ardu que de faire sortir les gens de chez eux pour autre chose que du divertissement, les joutes politiques étant une variante des jeux du cirque, et la poignée de ceux qui comprennent qu'on ne peut pas s'embarquer dans un nouveau voyage sans avoir réparé et épongé le navire ne suffisent pas à contrer les fashos qui rameutent le peuple en jurant de multiplier les caméras de vidéo surveillance, en promettant le paradis sécuritaire à cette ville moribonde de trois mille habitants ou pas un éducateur n'a jamais été embauché pour les quelques jeunes abandonnés ici,

répression plutot qu'éducation

mais où chacun a au moins deux chiens méchants pour se protéger de son voisin.

Et toujours rien pour ramasser les merdes et composter l'avenir.

En attendant, voici de quoi se réconforter :

http://www.youtube.com/watch?v=dcmkAG3fESE#t=142

 

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13 mars 2014

FOUINETTE

inconnue yurtao

Elle est une de mes plus proches voisines. Elle est devenue la plus intime.

J'en ai eu marre d'elle dernièrement, il a fallu que je trouve une solution pour qu'elle comprenne sans la vexer que ça suffit, et ainsi sortir de l'escalade de mesures de rétorsion où nous en étions arrivées. Nos relations mouvementées, pour ne pas dire passionnelles, pourraient s'arrêter net si je le décidais, un copain compatissant m'ayant conseillé une technique simple et radicale pour retrouver mon calme et éviter les représailles : balancer un seau de mon pipi quotidien sur la demeure de mon agaçante voisine. Seulement voilà, la violence me débecte et de toutes façons, j'estime n'avoir aucun droit naturel à user de prérogatives népotistes sur le bout de terrain où Fouinette et moi cohabitons.

J'ai rêvé d'elle une nuit de Février, je la saisissais par le bout du nez qu'elle a fort fin, l'immobilisais et lui obtempérais gentiment de ne plus bouger. Elle n'a pas protesté, ne m'a pas griffé, n'a même pas couiné et je l'ai relâché sur un nouveau contrat de confiance. Je crois que c'était un rêve prémonitoire sur la façon dont je devais m'y prendre avec elle.

 rêve des bêtes

Le problème central est que ma voisine est de mœurs nocturnes et que nos horaires décalées ne correspondent pas. Ça aurait pu être un avantage car moins on se coltine, mieux on se supporte, l'évitement physique étant sensé empêcher toutes possibilités de chamailleries. Mon petit lézard, lui, ne s'adonne à ses joutes amoureuses et ses prospections malicieuses dans les plis de mon toit que de jour, ses galopades sont donc parfaitement supportables, et même très divertissantes.

Mais avec Fouinette, ça galope toute la nuit.

Avec Fouinette, ça cavale dans tous les sens.

Et les toiles de ma yourte semblent avoir réquisitionner son dévolu têtu.

Donc, nos relations se sont envenimées.

 J'en éprouve beaucoup de honte, car d'abord nous ne sommes pas du tout du même gabarit et que j'ai pour instinct systématique de défendre ardemment plus petit que moi.

connaitre mon crapaud

Ensuite, je m'enorgueillis d'offrir sur ma zone une protection effective aux derniers êtres libres et sauvages osant bivouaquer sur nos périmètres sur investis, familles blaireau, sanglier, chevreuil et renard pour les plus imposants.

sangliers yurtao

La plupart ont parfaitement repéré que mon ermitage enclavé et ses alentours sont interdits aux animaux domestiques, aux garnements et aux engins motorisés, en plus d'être inaccessible aux voitures.

Je me sens particulièrement honorée que dans ce monde déchu et quadrillé, les rescapés et résistants de la nature, qui ne vont jamais au supermarché et ne possèdent aucun objet, ait choisi ma yourte comme point d'attache. Je ne cesse de m'interroger avec beaucoup de respect sur leurs incroyables capacités d'autonomie malgré les pires exactions des humains dans un pays où plus aucun centimètre carré n'a été convoité, pollué et privatisé. Mes relations avec les animaux se dosent donc sur un mélange détonnant de découverte, d'écoute, de ravissement et de surprise.

La dernière fois qu'un blaireau m'a réveillé en pleine nuit, il a répondu aimablement, à la troisième injonction, à ma très ferme invitation de cesser de s'acharner sur la base de mon rosier et se casser. Ce n'est pas le genre de Fouinette.

Fouinette ne se casse pas.

Fouinette fait des caprices.

Fouinette entend mener la danse.

Avec Fouinette, c'est limite que la situation m'échappe.

Fouinette ébranle sérieusement mes convictions pro-faunesques.

L'entrée de la demeure de ma voisine se trouve à exactement quatre mètres cinquante du dos de ma yourte. Donc, mis à part l'essaim d'abeilles fourré dans un trou de la murette qui bat les records de proximité si je ne compte pas les habitants directs tels que lézards, araignées et autres insectes, Fouinette et moi dépendons de la même conciergerie. Elle a choisi un endroit bien douillet et bien chaud entre lilas et mimosas,

bouquet mimosa yurtao

près des crocus jaunes,

crocus jaunes yurtao

là où j'ai accumulé sur une souche de vieux pin pourri quelques résidus végétaux dont la décomposition aérée lui fournit un isolant parfait. L'entrée est toute ronde, de la taille d'une assiette à dessert, avec devant un tapis de fougères. Dedans, bien qu'il n'y ait pas de lumière, on voit en se penchant que ça va loin.

Ma voisine et moi avons des goûts similaires, adeptes inconditionnelles du cercle,

yourte d'hiver yurtao

incapables de dormir dans du bâti humain, les lignes droites étant pour nous synonymes du danger mortel d'être attrapées et emprisonnées par des tortionnaires.

J'ai souvent rêvé d'une maison souterraine à l'abri des hélicos et des procureurs, où personne ne puisse deviner combien de réfugiés y préparent la grande résilience planétaire. Donc peut-être qu'il y a chez moi une pointe de jalousie derrière l'admiration et ce sentiment dominant de fraternité cosmique que je voue à la gente animale.

 Bon, tout ça pour spécifier que malgré une attitude fondamentalement positive, les choses en sont arrivées quand même à dégénérer, puisque, bien que je ne partage ni leurs vues colonisatrices ni leur démence croissantiste, j'appartiens à la race de ces géants endémiques en train de tout foutre en l'air. J'ai donc bien du mal à départager les responsabilités de la dégradation de mes rapports de voisinage.

 C'est simple, Fouinette commence quand moi j'arrête.

J'ai bossé et crapahuté toute la journée,

vielle femme au fagot yurtao

alors j'adore le soir quand, le dos rompu, je verticalise et statufie ma colonne dans la position du lotus pour ma méditation crépusculaire.

Au bout de peu de minutes, j'entends la première galopade dans mon dos.

Celle-là ne me gène pas du tout, au contraire, c'est un peu comme quand on retrouve son compagnon le soir en rentrant à la maison, que ça soit un mari ou un chien, on se sent attendue, accueillie, pas seule. En plus, grand luxe, je n'ai aucun engagement envers elle ni elle envers moi. Cette totale indépendance a quand même un inconvénient : pudique, ma voisine ne se laisse jamais voir. Ça finit par être frustrant, car ma position est plus défavorable que celle d'un aveugle à qui il reste, en plus de l'audition, le sens du toucher pour palper les contours de ses proches. Je dois me contenter de la voir et la toucher lors d'épisodes oniriques palpitants, ce qui a octroyé un certain temps à notre idylle un niveau assez transcendantal, pour ne pas dire mystique.

nuit transcendentale

Après mon dîner, repue, j'écoute la radio ou j'écris avant de m'allonger avec un bon bouquin, et là, j'ai besoin de calme, c'est précieux pour un endormissement réussi.

Ma yourte adossée à la colline est bien protégée des courants d'air mais son intégration remarquable à l'écosystème la rend sensible à toutes les fluctuations environnementales. Entre la toile externe et la murette en amont, l'espace est riquiqui, quelques centimètres constituent une sorte de petit tunnel. Ça n'a pas été facile d'y caler mes toiles. J'ai mis du temps à comprendre pourquoi cet endroit si étroit où il m'est impossible de passer et pénible de glisser une main engendre un tel plébiscite enthousiaste chez mes petites sœurs les bêtes, et pourquoi la chouette a établi son nid juste au-dessus.

En fait, la chouette surveille le refuge favori de mon crapaud, des souris et musaraignes, des familles taupe et orvet, et de Fouinette bien entendu, qui s'y protègent des corbeaux, corneilles et rapaces se pourchassant entre les grands pins. Tout ce petit monde farfouille allègrement à quelques centimètres de mon oreille dont l'acuité se peaufine subtilement. Mon caniveau est aussi le seul passage sur ce palier pour se rendre devant la yourte où se trouve mon saladier de compost. Cette configuration a engendré des habitudes et je me suis vite aperçue que Fouinette est la reine des rituels à heures fixes. Dés que j'ai ouvert mon bon bouquin, elle arrive en galopant. J'entends la célérité agaçante de ses petites pattes aux ongles rêches râpant ma toile,

griffes

mais j'ai beau tendre l'oreille, j'ai du mal à suivre, on dirait qu'elle cherche à me semer. Le canevas trépidant de sa course et de ses galipettes embrouille irrésistiblement mon sens de l'orientation. Je suis sûre qu'elle le fait exprès pour m'énerver. Bref, j'ai beau être toute ouïe, impossible de comprendre la logique de son comportement. Tant pis, ça ne m'a pas empêché de remarquer ses goûts et de lui déposer une petite croûte de temps en temps dans le saladier.

Maintenant, je regrette. Parce que c'est toujours pareil, on veut faire plaisir, on lâche du lest et l'autre, de suite, en profite pour sortir des limites.

Parce que le couloir est devenu une autoroute, ma toile, un toboggan et Fouinette, une damnée de la croûte.

petite croute

Le pire, c'est au moment où je suis prête à sombrer dans les bras de Morphée.

Là, elle se met à courir comme une dingue en crapahutant dans toutes les dimensions, on dirait qu'elle a invité des copines surexcitées pour préparer le bal de l'année, à moins qu'elle soit en train d'initier une portée émergente aux mœurs locales. Comme je suis fatiguée et qu'elle me glande sérieux, là, je gueule. Un grand cri de colère, généralement le mot STOP avec une pile de points d'exclamation totalement dépourvus d'ambiguïté. En même temps, je donne un bon coup de poing dans mon mur en toile doublé de plusieurs couches de laine. Je compense le bruit un peu trop étouffé par un dribble furieux faisant rebondir le mur textile comme un foc où s'engouffre une tempête.

Radical. Silence radio pendant quelques merveilleuses minutes.

Confortablement relâchée sous l'édredon, j'en profite pour m'endormir. Je ne sais pas ce qui se passe pendant deux ou trois bonnes heures. Pas plus. Une galopade effrénée me réveille.

De très mauvaise humeur, je gueule, je tape, je dribble, et plus moyen de me rendormir. Au fil des nuits, la scénario se répétant, j'ai constaté, un peu ébaudie du retournement insidieux de situation, que Fouinette a fini par s'arroger les rennes de ma vie en réduisant mon énergie vitale en minable bouillie. Car la vie appartient à ceux qui se lèvent tôt certes, mais surtout à ceux qui récupèrent.

Donc, avant de sombrer dans la dépression, j'ai décidé d'agir. Justement, je devais recoudre un nouveau mur de toile à rajouter au Nord sur celui qui s'est fané,

mur nord yourte yurtao

je m'y suis attelée illico en supputant comment profiter de cette nouvelle bâche pour barrer l'entrée du tunnel. Hyper motivée, j'ai réussi à finir les six mètres de couture en deux jours.

couture bache yurtao

J'ai noué mes cordelettes aux sangles, posé des grosses pierres sur la partie plastique qui touche le sol, et au lieu d'embrasser le cercle de la yourte, j'ai tiré droit et collé un bout contre la murette, barrant hermétiquement le passage. Et j'ai attendu la nuit avec impatience pour savourer ma vengeance.

Effectivement, Fouinette n'a pas du tout apprécié.

Mais au lieu de repartir chez elle et me foutre la paix, elle s'est acharnée à chercher une faille dans mon rempart et ça a duré toute la nuit !

Pire que tout !

Elle a même réussi à produire des sons tonitruants de chocs de matières indiscernables, des bruits mats et métalliques hyper bizarres, du genre des trucs qui tombent de haut, des trucs tirés, arrachés, roulés-boulés, carambolés, comme si elle était en train de démonter la yourte !

A devenir barge !

Au bout d'une heure d'écoute hallucinée, excédée, je me suis levée en rage, et malgré les trois degrés dehors, suis allée derrière gueuler dans le terrier. Après quoi, en guise d'avertissement, j'ai posé une pierre plate sur l'entrée du domicile de ma voisine. J'ai guetté en grelottant sous la couette.

Silence radio.

Mais le matin, j'ai estimé que la leçon était suffisante et j'ai levé la pierre.

Le cinoche a repris illico le soir même.

Bon, là, je fais quoi ?

Je ne me laisse pas dépasser, je remets la pierre sur le terrier et je la laisse. Et je n'arrive pas à dormir à force d'angoisser si Fouinette s'est bien creusée une sortie de secours, car je me sens incapable d'assumer la responsabilité de son agonie. Normalement, ça fait partie de son instinct de survie, elle a forcement une branche souterraine en délestage qui sort un peu plus loin, avec un trajet à découvert très décourageant vers ma yourte. Pendant quelques nuits, j'ai laissé et levé la pierre au gré de mes scrupules et de mes heures de sommeil.

Rétive au changement, Fouinette a réitéré.

Obstinée à démonter ma barrière ou carrément ma demeure, sans ciseau, elle pouvait toujours courir, mais l'absence de recours à un outillage spécialisé n'a pas empêché galopades échevelées, frénésie azimutée, chahut éruptif, bruits fracassants, trucs qui pètent, qui claquent, qui chutent, qui rebondissent. Yourte qui tremble, occupante harassée, hagarde, ivre de fatigue.

Alors un soir, j'ai oublié la pierre sur le terrier.

Et j'ai enfin dormi comme un loir.

Le renouveau !

 un bon sleep

Sauf qu'après, plus de galopade d'accueil. Silence radio.

C'est idiot à avouer, mais du coup, il y a eu comme un vide, et j'ai eu un pincement au cœur.

J'ai commencé à attendre. Je me suis inquiétée. Puis j'ai paniqué sur la sortie de secours.

Mais ce n'était pas que de la culpabilité.

En fait, Fouinette me manquait.

 aime

Alors que je m'enfonçais dans des méandres nostalgiques, heureusement, Fouinette est revenue. Soit elle a boudé ostensiblement quelques jours, soit elle était engagée dans des travaux de force pour rétablir la connexion, mais en tout cas, maintenant, après la tombée de la nuit, risquant mille périls entre sa nouvelle entrée et ma yourte, elle revient faire son petit tour de propriétaire.

Elle ne peut s'empêcher de tenter sa chance : elle se sert de mon mur Nord comme d'une rampe de skate, cherchant toujours la faille et renversant quelques objets non identifiés. Bredouille, elle repart et n'insiste plus de la nuit. J'ai beau me douter qu'elle n'a certainement pas abdiqué ses prétentions et que je suis à la merci d'une récidive fébrile, je suis fière d'avoir trouver une solution provisoire satisfaisante pour les deux parties. J'ai réussi à désamorcer le tapage nocturne de ma voisine sans recourir à la solution finale et Fouinette continue de me signifier sa présence à une heure raisonnable. Voilà un compromis qui marque une étape importante dans l'évolution de mes relations. Savoir renoncer à une petite croûte pour préserver une proximité affective, je crois bien que voilà un niveau que je n'ai jamais réussi à stabiliser avec un hominidé adulte.

 relation

Maintenant, prochaine étape, le dévoilement. Fini le jeu de cache-cache.

Je veux la VOIR. La VOIR !!!

Je veux savoir à qui j'ai affaire !!!

confrontation

Un ami m'a conseillé une assistance technique pour enrichir mon odyssée paganiste : me procurer une caméra vidéo de surveillance infra-rouge à autonomie solaire et l'accrocher sous le nid de la chouette. Non seulement je pourrais enfin découvrir la tronche de Fouinette et espionner ses élucubrations, mais en plus, à l'instar de ma chouette préférée, je m'offrirais une vision concrète du trafic autour de ma yourte.

photographie-animal-aigle

Ce qui ne saurait manquer de me passionner, sauf que j'ai tout à fait conscience qu'en utilisant de tels stratagèmes, j'introduirais un écart infranchissable, et finalement très inconfortable moralement, entre la condition animale et la mienne.

Avec le risque que ces patrouilles télescopiques mettent en péril le fragile équilibre auquel nous sommes parvenus.

équilibre

Pourtant, c'est quand même moins brutal que d'utiliser une cage qui se referme sur l'animal en train de croquer dans l'appât, forcement une petite croûte.

Je n'ose imaginer la réaction de Fouinette dans une telle situation de trahison caractérisée...

Un concentré de cyclone !

furie

Suivi d'une rupture explosive avec vendetta à la clef  !

Et je ne donne pas cher de ma yourte à la relâche.

Et ça, non, je ne le supporterais pas. Car je tiens à ma yourte.

Mais aussi, je sais ce n'est pas rationnel, je tiens à ma Fouinette.

aime  aimeaime

Seulement voilà, entre le moment où j'écris cette histoire et le moment où je la partage, Fouinette a repris la main en me grillant l'étape suivante.

Cette fois, en pleine nuit, la yourte s'est mise à vaciller, mon lit à trembler.

J'ai entendu des bruits profonds, pénétrants et comme des coups de boutoir, comme des vibrations de perforeuse. Je me suis rappelé le tremblement de terre que j'ai écopé en arrivant ici. Alors ce matin, je dois bien me rendre à l'évidence, Fouinette a inauguré un chantier délirant :

creuser un tunnel sous ma yourte.

Oui j'ai bien dit :

CREUSER UN TUNNEL SOUS MA YOURTE.

terrier

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06 mars 2014

L'arbre aux étoiles

Cet hiver, le ciel était si plombé qu'on a pas beaucoup vu les étoiles.

Au point d'en languir. Dans la yourte, ça finit par peser.

La lucarne cosmique étant trop souvent obstruée, j'ai fini par tenter d'y remédier.

Je connais deux manières d'influer et corriger le désordre climatique.

La première, la plus efficace et le plus fascinante, c'est celle du faiseur de pluie.

J'adore cette histoire taoïste dont ma vie monastique est une tentative d'application. Une histoire qui a eu un effet percutant sur mon âme de jeunesse et m'a conduite sur un dojo Zen où j'ai reçu initiation et coups de bâton avant d'aboutir sur une falaise dans une yourte.

C'est le traducteur du Yiking, Richard Wilhem, ami de C.J.Yung, qui l'a rapporté.

Ça se passe en Chine dans un village aux abois à cause de la sécheresse. S'il ne pleut pas, la famine menace, c'est la catastrophe. Tout le monde, le nez en l'air, quête avec impuissance la moindre trace de nuage. Les réunions religieuses se multiplient dans l'espoir d'assouplir l'implacabilité céleste : prières, déclamations, incantations, implorations, promesses. Partout, on brûle des tonnes de bâtonnets d'encens. Rien n'y fait. La terre craquelle, les cultures sèchent sur pied, la peur s'insinue. Les villageois en viennent à défiler en processions dans la campagne, tapant sur d'immenses gongs et tirant des coups de feu pour chasser les démons malfaisants. Toujours pas une goutte d'eau, toujours un ciel bleu impavide, mortel.

Alors, à bout de ressources, ils envoient chercher dans une autre province un vieil ermite dans sa retraite, le faiseur de pluie. Aussitôt arrivé, le vieux tout rabougri demande une cabane dans un endroit tranquille et qu'on ne le dérange pas. Rien à voir avec un sorcier arrogant plein de philtres, de breuvages et de recettes. Au bout de trois jours, le miracle se produit : une tempête de neige incroyable déferle. Wilhem stupéfait va alors demander à l'ancêtre comment il a fait la neige. Le vieux répond gentiment :

« Ce n'est pas moi qui ai fait la neige ! »
« Mais qu’avez vous fait alors pendant ces trois jours dans la cabane ? »
« C'est simple. Je viens d'un autre pays où les choses sont en ordre. Ici, les choses vont de travers et ne répondent pas au commandement du Ciel. Le Tao est perdu et donc, en arrivant dans ce désordre, je ne suis plus dans l'ordre naturel. C'est pourquoi j'ai du attendre trois jours pour me remettre en Tao. Et alors, naturellement, la pluie est venue! »
Voilà, le faiseur de pluie ne fait pas la pluie mais il suit la Voie du Tao, grande pourvoyeuse de synchronicités.

lune taoiste

Ce qui, dans la tradition occidentale équivaut au grand précepte alchimiste de la table d’Émeraude :

« Ce qui est dehors est comme ce qui est dedans. »

Cette Voie souveraine, c'est la voie de la méditation, non instrumentalisée par des profits utilitaires tel que gestion de stress et résolution de problèmes. La méditation en silence et sans but, qui est retour à l'être total immergé dans le présent, d'où découle une homéostasie holistique où l'humain est au diapason synchrone avec son environnement.

La deuxième façon est une adaptation pour actifs démangés par le sucre de leurs neurones, une pratique du mouvement qui canalise l'énergie dans une symbolique transférentielle. Totem ou doudou, elle est toujours d'ordre spirituel si on puise sa matière hors du système marchand, dans la forêt, les poubelles ou les fossés. Cette pratique produit de l'action gratuite sans profit matériel, par la voie de l'art et de la nature. Elle est à la méditation ce que le tir à l'arc est au Zen. Perso, je combine les deux modes en alternance, l'un et l'autre se complétant harmonieusement selon l'art de vivre Taoïste ou alchimique.

Au milieu de cet hiver pluvieux, j'ai donc consulté mes modestes ressources dans l'idée malicieusement prétentieuse de fabriquer une échelle géante capable de percer la couche nuageuse et déboucher le ciel.

La matière la plus évidente autour de moi, avant c'était les tissus,

tissus multicolors yurtao

maintenant, ce sont les fagots et les pierres.

J'ai commencé par dessiner une étoile au sol avec un bâton, et j'ai parsemé son cœur de cailloux ramassés sur les collines, de différentes tailles et couleurs.

P1030735

J'ai appliqué spontanément le principe de similitude qui marche si bien avec les plantes guérisseuses, qui appelle par des formes dessinées ou bâties une concrétisation et un effet réel. Autrement dit, lorsque j'applique une étoile au sol en me concentrant, je réalise uns sorte de rituel magique appelant les vraies étoiles à se manifester, qu'elles soient physiques, comme astres transcendants, ou symboliques, comme porteuses d'espoir et de vérité (rapport au chiffre 17, l’Étoile, dans le Tarot ésotérique).

Plus tard, j'ai noué un trépied de veilles branches de châtaigniers que j'ai posé sur mon mandala étoilé, reconstituant instinctivement une ébauche de pointe de flèche, ou de voûte céleste, au choix.

Puis j'ai rassemblé de veilles branches de bruyères arborescentes conservées précieusement lors de débroussaillages antécédents, des branches complètement dingues, avec des courbes et des décrochements splendides, des branches trop belles pour être brûlées ou compostées. J'en ai épluché certaines à l'Opinel, d'autres pas, m'extasiant sur les courbes géniales façonnées par la nature.

Perchée sur un escabeau, j'ai accroché une branche après l'autre sur le tipi de base, en les bandant avec des lanières découpées dans du store ou de la ficelle agricole.

Ça a commencé à faire un bouquet.

Au fil des branches, j'ai compris que j'étais en train de refaire un arbre.

Ce n'était pas du tir à l'arc, pourtant je visais loin ;

pas une cérémonie du thé, pourtant des invités attendaient ;

ni une calligraphie en relief bien que j'ai les pinceaux qu'il faut ;

et même pas une séance d'Ikebana car mon bouquet débordait des vases traditionnels.

C'était la naissance d'un arbre en train de gerber vers le ciel.

En plein hiver, alors que la plupart des arbres sont en dormance, un arbre de joie m'est né.

Un arbre magique aux branches élancées comme une ovation,

un arbre qui n'existe nulle part ailleurs parce qu'il attend qu'on le veuille.

Et puis, il me restait des bâches en pagaille de toutes les couleurs, et j'ai découpé des tas d'étoiles dedans, que j'ai cousu deux par deux avec du fil de pèche, prenant toujours une blanche en fond pour accrocher la lumière. Au lieu des feuilles et des clochettes de bruyère que seule la terre d'ici peut produire, j'ai suspendu à mon arbre une myriade d'étoiles.

P1030814

A chaque étoile, j'ai supplié le vent d'envoyer une bénédiction quelque part

à quelqu'un qui en a besoin.

Le vent les balançait, les tournait dans tous les sens,

la pluie les faisait briller et la grisaille s'est terminée.

ébauche arbre aux étoiles yurtao

Grâce à mon arbre cosmique et quelques étoiles d'opéra

P1030741

qui ont réussi à percer les murs de pluie,

j'ai ouvert une voie lactée de ma yourte au cieux.

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Le jour, je m'assois dessous pour contempler la danse des étoiles,

comment elles tourbillonnent au moindre courant d'air

et comment la lumière revenue les traverse.

P1040272

Et j'envoie des messages d'amour vers les galaxies.

Le soir, penchée à la petite fenêtre de la yourte,

j'admire le ciel enfin débouché.

Je ne suis pas une faiseuse de pluie ou d'éclaircies,

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mais peut-être que j'ai trouvé comment déchirer un coin de ciel obtus

pour n'être plus jamais privée d'étoiles

et enchanter ma yourte à perpétuité.

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Après, seulement après, je m'installe sur mon zafu au coin du feu sans bouger

et rejoins tranquillement le peuple des méditants

en train de soigner le monde.

*   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *   *

 

Très grandeTrès grande

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26 février 2014

Mort dans sa yourte

Jean-Paul Gendry est mort le 17 Janvier 2014

dans sa yourte

installée au pied du Mont-Saint Michel. 

 

Très grandejean-paul gendry

 

Affaibli par tout un ensemble de circonstances, l'explosion de son poêle a été un accident terrible qui a contribué à la dégradation brutale de sa santé au cœur d'un hiver particulièrement humide. Que s'est-il passé ?

Jean-Paul avait construit lui-même dans sa yourte un four bas en argile nanti d'un tuyau d'évacuation latéral sous le plancher. Un couple d'amis l'a convaincu de changer de chauffage car le petit four ne leur semblait pas suffire pour passer l'hiver. Ils ont amené un poêle en fonte d'occasion que Jean-Paul a installé à la place du four qu'il a détruit. Il a aménagé difficilement un raccord. Au bout de quelques temps, la nuit, le tuyau de poêle a explosé. Jean-Paul a failli mourir, a-t-il confié à sa famille, mais on ne sait pas ce qu'il a subi. Intoxication ? Il en est resté très choqué et très affaibli, sûrement malade .

Sa sœur estime que cet accident de poêle a mis en évidence un risque que Jean-Paul n'avait pas prévu en raccordant le tuyau à l'évacuation latérale alors qu'il semble maintenant qu'il ne pouvait convenir qu'à une évacuation par le haut. Elle souligne combien Ce tragique accident rappele la necessité d'écarter tout danger en étant particulièrement attentif et prudent lorsqu'on procède soi-même à l'installation d'un système de chauffage.

Si je parle ici de ce drame, c'est parce que je me sens concernée, affectée et peinée.

Jean-Paul m'écrivait régulièrement depuis la fondation de l'association Cheyen, il rédigeait des lettres manuscrites où il versait son cœur, ses espoirs, ses révoltes, ses démarches, sa quête, ses questionnements. Comme moi, il pratiquait la décroissance, n'avait pas de téléphone portable qu'il jugeait nocif, il n'avait pas non plus d'ordinateur. Débrouillard, il était sorti du système de consommation et vivait pauvrement, en assumant ses choix. Je lui répondais donc par courrier, et certains Cheyen se sont joint parfois à mes missives. Cet homme idéaliste, absolu, torturé et généreux envoyait chaque année un billet pour soutenir la cause des yourtes, il apportait humblement son obole, lui qui n'avait rien, à qui on avait retiré son RSA pendant des mois (parce qu'il ne justifiait pas assez la volonté de se réinsérer et soupconné de dissimuler du travail au noir)

et qui faisait don de sa personne, de son temps et de son aide à tant d'autres en détresse.

Jean-Paul vivait seul dans sa yourte fabriquée de ses mains qu'il avait posé sur un terrain familial agricole, il bricolait tout ce dont il avait besoin. Il cultivait un jardin, avait quelques poules. C'était une force de la nature, un costaud qui n'allait pas de main morte dans les travaux, qui aimait les prises de risque et se montrait très obstiné quant à la conquête de son autonomie et sa cohérence écologique.

Dans sa jeunesse, à la fin des années quatre vingt dix, féru de kayak de mer, il avait rejoint l'Angleterre seul dans son embarcation malgré une météo pourrie, en partant de Cherbourg, puis relié la Corse depuis la côte d'Azur. Très physique, il donnait à fond son énergie et croyait en la gratuité du don. Pourtant, il a été déçu par des profiteurs abusant de sa générosité et son honnêteté. Il aidait en particulier des SDF qu'il sortait de la rue, et il a aussi travaillé au Secours Catholique jusqu'à ce qu'il soit écœuré par des bénévoles qui se servaient largement en premier.

Il protestait contre le nucléaire, avait écrit aux médias et aux politiques pour demander l'arrêt des travaux de l'EPR Manche. Il n'était donc pas raccordé au réseau, tout en s'étonnant que les écologistes locaux ne remettent pas en question l'abondance d'électricité. Il protestait contre les grands travaux inutiles et polluants tels que ceux du Mont Saint Michel en écrivant des lettres argumentées, mais il se sentait relégué dans l'indifférence et avait conscience de son impuissance et de son isolement contre un système ayant peu de considération pour les personnes et la nature.

Il était devenu végétarien par conviction morale, avait arrêté le tabac et cherchait à aligner ses idées avec sa réalité, mais il souffrait de solitude dans un monde très individualiste dont il refusait le vampirisme et le mercantilisme.

Pour sa yourte, il avait écrit au maire, au député, au conseil général et au président de la république pour exprimer sa situation précaire et ses solutions courageuses. Sans réponses, il déplorait que personne dans la région ne soutienne sa démarche, et aussi que les gens lui renvoient trop souvent une image de monstre, comme si son choix de vie différent le rendait dangereux pour la société...

En 2011, après plusieurs mois d'hiver dans le noir, il a fait coudre par un artisan breton membre de Cheyen, Yann Marty, un chapeau de yourte transparent, qui lui a offert la lumière dedans. C'est à ce moment qu'il a été exclu du système RSA. Pourtant, il aurait eu bien besoin de faire refaire sa toile de toit pour être au sec. Mais malgré sa sincérité et son intégrité, malgré de nombreuses démarches, il s'est retrouvé totalement démuni et sans argent.

Dans cette traversée du désert, il a renoncé alors « au combat, à la confrontation aux incompréhensions, aux inégalités, aux injustices, à l'hypocrisie, aux mensonges... Pour apaiser mes souffrances, je me retire humblement dans ma yourte car je ne vois plus ma place dans ce monde de forts. Je m'en remets au grand mystère de la vie pour m'indiquer le chemin de la paix, continuer à rêver, créer, vivre un monde plus juste, de respect pour les animaux, les plantes, Gaïa... »

Durant ce cheminement, il a continué à améliorer la yourte, les chemins, le jardin, l'autonomie énergétique, s'est fabriqué un cuiseur à bois pour ne plus dépendre du gaz, et a continué à aider les autres sans attendre de retour. Il s'est mis à l'écoute du présent, a appris à identifier les blocages comme des leçons de vie, et a réaffirmé ses choix basés sur des valeurs de simplicité et de respect. Finalement, cette épreuve de dénuement total lui a fait gagner en paix intérieure, tant un destin se forge avec autant de volonté que d'abandon, même s'il a toujours continué à se considérer en état d'exclusion sociale et de grande précarité.

Dans son four auto-construit, Jean-Paul cuisait son pain,

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mais aussi le pain qu'il offrait aux nécessiteux ( trop exclus pour toucher le RSA) grâce à son allocation minimum retrouvée.

A l'automne 2013, il a cumulé problèmes administratifs, matériels et humains, son humeur en pâtissait, mais il jurait d'arriver à s'en sortir coûte que coûte. Il avait beaucoup maigri et semblait miné, exténué. Usé par des relations insatisfaisantes et difficiles, par une vie très rude, il ne voulait plus faire de concessions ni recevoir d'aide. Peut-être était-il malade, mais il ne l'a pas pris au sérieux, et de toutes façons se soignait par lui-même de façon naturelle. Dans l'hiver, il a beaucoup changé, il était très révolté, accumulait les ennuis, la fatigue, les déceptions, semblait au bout du rouleau. Il a voulu régler pas mal d'affaires en cours, récupérer des objets prêtés, dégager de veilles remises, faire propre, il entreprenait de gros travaux de nettoyage dehors, sciant toujours tout son bois à la main.

 Après l'accident du poêle, au cœur de l'hiver, il n'a plus eu de chauffage. Il a refusé tout autre hébergement. Il voulait rester dans sa yourte, dans ce qu'il avait construit, car c'était là le sens de sa vie, ce labeur modeste du quotidien qui lui rendait son honneur. Quand on sait le temps qu'il a fait et qu'il fait encore en Bretagne, on peut imaginer l'état d'humidité et de froid dans une tente. Pourtant, il avait commencé à reconstruire un nouveau petit four en argile à la place du poêle (toujours pas sec aujourd'hui). Et il a continué à débroussailler, couper du bois, sans tronçonneuse. Il y allait en force, sa voisine se rappelle l'avoir vu, peu de temps avant son décès, s'acharner avec des coins sur une grosse poutre qu'il voulait débiter.

Jean-Paul est mort d'épuisement, au bout de lui-même, à l'âge de 46 ans, parce qu'en France, aujourd'hui, on peut mourir de dignité.

Les médecins et la famille disent que Jean-Paul s'est tué à la tâche, que les efforts physiques ont été trop violents, que le corps a lâché.

Que ça arrive à des hommes dans la force de l'âge.

Moi je dis que la dignité, celle dont on a tellement besoin pour exister, peut faire arrêter un cœur de battre.

Et je dis que je ne laisserais plus jamais quiconque traiter des personnes bénéficiant de la solidarité sociale de paumés, paresseux ou parasites.

Je suis certaine que quelques yourteurs se reconnaîtront dans ce témoignage, cette façon de vouloir prendre en charge sa cohérence et son autonomie sans plus rien attendre de personne, jusqu'à en arriver au bout du rouleau. Moi entre autres.

Il reste cependant que cet homme est mort dans sa yourte, le meilleur endroit pour rendre son dernier soupir.

Pour terminer ce triste message, voici un extrait de « La prière d'un artiste » qu'il m'a recopié dans sa dernière lettre :

« O grand Créateur,

Aidez-nous à croire qu'il n'est pas trop tard

Et que nous ne sommes pas trop petits et trop imparfaits

Pour être guéris

Par vous et par chacun d'entre nous et rendus entiers

Aidez-nous à nous aimer les uns les autres

Pour nourrir l'épanouissement de chacun

Encourager le développement de chacun

Et comprendre les peurs de chacun

Aidez-nous à savoir que nous ne sommes pas seuls

Que nous sommes aimés et aimables

Aidez-nous à créer

Comme si c'était un acte de respect et d'amour à votre égard. »

 

Jean_Paul dans la baie saint michel

 

 

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21 février 2014

Grottes de la falaise

En bas de la falaise, il y a des réservoirs.

P1020750

Des jets de peintures ont dégouliné sur le ciment troué.

P1020752

Des tableaux sans musée sont cachés derrière les joncs.

tableaux sans musée

Sur la falaise, il y a des tâches.

sur la falaise, il y a des taches

Lichens incrustés dans l'érosion des roches,

des lichens s'incrusttent dans les érosions de roches

cascades immobiles de parmélies et orbes minérales,

lichens yurtao

nombrils de Vénus surgis des interstices,

des nombrils de vénus surgissent des interstices

bulles de mousses piquetés aux rigoles,

bulles de mousse

pierres se délitant en cailloux.

des pierres se délitent en cailloux et en sable

Dans la falaise, il y a des trous.

trous de falaise

Petites grottes creusées

par des milliards de gouttes à flanc de paroi

dans la falaise, il y a des trous

où grésillent les pulsations intérieures de la terre.

par là s'écoutent les pulsations

Dans l'œil minéral, prendre refuge.

dans l'oeil minéral, je prends refuge

Là, les spermatozoïdes des profondeurs

les spermatozoides minéraux fécondent les bulles de l'esprit

viennent féconder les bulles de l'esprit.

esprti désincarné

 

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12 février 2014

La hutte blanche

Il pleut depuis des semaines.

Un coin de ciel bleu est devenu un événement.

 

rayon matinal yurtao

Les yourtes pleurent et les ruisseaux rugissent.

Le bruit de la pluie qui martèle la yourte sans arrêt, c'est pénible, mais mes cuves se remplissent sans gouttières et la vaisselle se lave toute seule. Je manque de bois sec mais me passe facilement de chauffage car il fait doux, trop doux. Du moins pour mon ressenti, qui a bien évolué depuis que je vis en plein air, puisque je déjeune à 5 degrés, que mon seuil de confort est 14 degrés et celui de mise en route du feu le soir à 10.

Avec tout ce gris, ces ciels plombés et ce brouillard persistant, certains humains deviennent tristes, au pire sombrent dans la morosité et le nihilisme. D'autres râlent, vitupèrent, se lamentent, ne parlent plus que du sale temps.

En yourte, de toutes façons, on est dehors tous les jours. C'est exactement sa spécificité et son charme magistral. Même la tempête n'empêche pas de sortir. Lotie de bottes, jupe étanche et grand parapluie, je marche tranquillement vers les cimes.

Là, sous averses, je suis certaine de ne croiser personne.

En grimpant coté Nord, pataugeant dans la glaise, je me laisse fasciner par d'immenses bouquets de joncs,

joncs yurtao

avant d'en épingler quelques brins pour contempler en enfilade

leurs boucles gracieuses.

enfilade roseaux yurtao

Un peu plus haut, les roseaux raréfiés floquent des étoiles

sur les cailloux noirs.

étoile de roseaux yurtao

Là, des petites sources sourdent de trous improvisés en plein milieu des pentes.

Dans les flaques, vase filamenteuse et herbes flétries dessinent des arabesques mouvantes en glissant dans les creux.

IMG_0053

Je découvre une sourcette qui coule

dans un lit soyeux d'argile blanche.

argile blanche

Je plonge les mains dans l'argile avec gourmandise, me promettant de revenir au printemps y prendre un bain de boue total.

Douce terre malaxée dans les paumes, quel régal de pâte à modeler !

Façonnée en boules, je dépose des sculptures basiques sur un rocher

boules d'argile yurtao

autour d'une étoile de pierres délitées, des miettes d'« œufs de roche ».

Ces étranges pierres sont éparpillées dans les endroits labourés à flanc de collines par les tractos ouvrant des chemins, elles remontent des profondeurs

oeuf de pierre craqué

et semblent éclater au grand jour en perdant leurs couches protectrices.

oeuf de pierre craquant yurtao

A l'intérieur de plusieurs coquilles minérales superposées comme des épluchures d'oignons se love une pierre rouge bordeaux de forme ovale bombée, parfois ocre jaune.

oeuf de pierre

Je finis toujours par en ramener une belle à la yourte malgré le poids dans la poche.

Après avoir longé la falaise et abandonné mes boules d'argile à la déliquescence de la pluie, je redescends vers la forêt qui a l'air bien sombre.

arbres écriture yurtao

Là dedans, on pourrait croire qu'il n'y a rien à voir, que tout est laid, broyé dans les rigoles, et c'est vrai que l'absence de couleurs vives, malgré mousses et lierres ne lésinant pas sur le vert,

écorce pin et mousse yurtao

semble tout confondre dans une mélasse indistincte.

En me demandant comment vivent les bêtes dans leurs terriers mouillés, je vais traverser le torrent qui dévale furieusement les rochers et m'accroupir sur la mousse, sous le brumisateur tempétueux giclant ses ions négatifs.

Au fond de ce vallon désolé, c'est fou comme la vie trompette magnifiquement sa puissance,

et personne pour écouter.

Ici, on peut éprouver comme à l'opéra des sentiments violents mais les gradins sont vides, je suis seule à m'extasier et chanter à tue tête dans les cascades.

Les dentelles des chanterelles pendouillent lamentablement mais d'autres saprophages se révèlent en pleine magnificence.

champignons yurtao

Les champignons

P1030854

se régalent de l'absence de gel,

champignons sur micocoulier yurtao

en particulier les lignicoles,

champi sur chène yurtao

tandis que les yeux grands ouverts des arbres apparaissent soudain au milieu des lianes et des ronces. Maintenant, sans les feuilles, les troncs se détachent sur la brume en silhouettes torturées s'élançant vers la lumière avare. Fascinée par leurs circonvolutions aériennes, j'imagine une tribu d'elfes perchées me souriant en s'ébrouant les ailes. Mais mes bottes sont trop lourdes pour les rejoindre et je me contente de patauger dans la boue avec délectation.

Autour de moi, je remarque les hautes tiges pourries de phytolaca, pour la plupart cassées et traînant au sol, en train de se décomposer dans les fossés où brille l'anthracite. Ce spectacle de fermentation semble ne comporter aucune esthétique et pourtant, tout à coup, je vois la blancheur de la plante morte contraster sur le noir du crassier, comme un dessin, une calligraphie spontanée. Je tombe en admiration devant un entrecroisement de tiges agencées sur un mode aléatoire et mystérieux, attentive au langage grimaçant des raisins d'Amérique moribonds, dont la colonisation trouve ici ses frontières, avec cette façon de se courber comme une révérence avant de s'enfouir vers la terre dans la mort, qui ressemble parfois à un testament de peintre.

Comme le maître du pinceau lâche l'encre sur la feuille vierge, un artiste invisible, le hasard divin, offre partout dans la forêt, à toutes saisons, des tableaux saisissants de tous styles,

et là encore, personne pour regarder.

Alors, dés que j'ai vu la beauté dans l'anodin, la géométrie dans le désordre et chronos dans le chaos, je ne peux m'empêcher de rectifier une cassure, redresser d'un chouilla l'angle formé inopinément, rajouter une brindille, un embranchement, tramer un mikado improvisé de rencontres fortuites...

Et enfin, ça y est, je rentre dans la danse, je rentre en symbiose avec les plantes, le ciel, les arbres noirs, et commence alors la célébration du trépas des phytolacas dans un joyeux élan de rite funèbre.

J'embrasse du regard les tiges alentour en leur promettant une dernière balade avant de les empiler en composition éphémère. 

phytoclacas en botte yurtao

Il pleut doucement, les grosses fibres cartonneuses cassent comme du verre, la chair centrale s'est dissoute, il ne reste du port souverain de l'été que cette écorce blanche craquante qui n'est plus que platitude méprisée, végétaux brisés aux rameaux en bouillie dans la gadoue, que je relève et réuni en tas anarchique sans construction.

fouillis de phytolacas yurtao

Pas tout à fait n'importe comment quand même,

avec ce sens inné de l'harmonie qui arrive en même temps que le geste créateur,

et bien qu'il s'agisse juste d'un tas blanc sur un talus noir,

hutte phytolacasce tas devient une cabane,

une cabane de rien du tout dans un virage de chemin perdu

que personne sans doute ne verra.

Mais moi, je la vois, la hutte blanche, si frêle et si menue,

la hutte des nains rigolos qui pourront y danser cette nuit à l'abri de la pluie,

et elle ravit ma journée, la hutte blanche,

branlante et agonisante au milieu de tant de gris,

la hutte blanche yurtao

car je suis amoureuse des cabanes qui ne servent qu'à rendre heureux

ceux qui les fabriquent avec trois fois rien,

débris et résidus revenant sans fioritures au grand silence organique,

tramés en hutte happée à la biomasse juste avant disparition,

quelques minutes de liesse

avant que tout bouillonne dans le grand athanor hivernal.

 

hutte blanche yurtao

 

 

 

 

 

Posté par barbesse à 10:47 - - Commentaires [17] - Permalien [#]
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