Le jour se lève doucement sur la yourte,

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les murmures de la nuit s'estompent,

j'entends déjà dans la vallée

le camion poubelle commencer sa tournée.

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Les rayons de lumière du nouveau jour,

qui filtrent doucement aux carreaux de dentelle,

me réveillent comme les baisers d'un amant.

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J'écoute, à l'orée du rêve, mon cœur en train de s'écarter,

en larges coulées rondes, à la rencontre solaire.

Le voilà, l'Absolu, comblant creux et vides,

détapissant ombres et nœuds, abolissant l'angoisse.

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Le voilà, Souverain débusquant les coins perdus,

les niches secrètes, les angles trop vifs,

ovalonant courbes, spirales et cercles en ondulations tranquilles.

Il est là, absolu, immense, à qui je fusionne toute entière,

baignée de larmes de bonheur.

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J'ai connu des prémices de cette ouverture quelques fois

avec l'homme que j'aimais,

dans les yeux qu'il portait sur moi,

et dans le ventre que je lui offrais.

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De cette magie de la rencontre, nous quêtions la durée,

inquiets du poids prosaïque de l'économie libidinale et domestique.

Plus nous abondions d'efforts pour répéter l'innocence,

plus nous nous éloignions de la source de l'amour.

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Maintenant, c'est différent.

Il n'y a plus d'attente, vers personne.

Libérée du besoin d'étayer l'épouvantail à moineaux

d'une personnalité illusoire,

mes canaux en jachère sont soumis au Grand Ramoneur.

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Il ne vient jamais, Il est toujours là.

Ce qui change, c'est ma capacité à le recevoir,

ma disponibilité, mon effacement.

Le silence que je laisse s'étendre aux profondeurs,

l'espace intérieur où peut résonner l'ossature du monde.

Je l'attends comme la femme son mari, comme la mère son enfant,

avec les frémissements rassurants du connu,

auquel s'accroche un abysse sans contours,

tout ce qui m'échappe et que je ne connaitrais jamais par le savoir.

J'accepte que ma petitesse puisse accueillir sa grandeur.

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Quand Il paraît, avec son insouciance, sa gaité, son impertinence,

ses ricochets d'or au fond des yeux,

comment ne pas en devenir folle?

Pire baba qu'une groupie idolâtre, mon âme exulte!

Tout cela dans un si petit lieu,

une yourte large comme une cellule de cénobite,

une couche à même le sol,

un jour comme un autre, ordinaire,

un siècle perdu au milieu du temps.

 

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Pourtant, il n'arrive pas, jamais.

Ne peut arriver ce qui pré-existe.

Un voile tombe et le révèle.

Ce qui dépose le voile, c'est d'arrêter de refuser.

Comme on ne connaitra aucune femme par ordres,

comme on a pas plus raison

en emprisonnant ses ennemis au fond d'une geôle,

on ne transperce le mur de l'illusion qu'en ouvrant son cœur,

sans commentaires, sans conditions.

Une victoire n'apprend rien d'autre qu'à renforcer l'ego,

tandis qu'une défaite, une impuissance, une vulnérabilité,

ouvre le chemin d'humilité qui abreuve l'amour.

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O douceur d'un matin si clair!

Pluie de bébés lézards sur le toit de la yourte.

Ôtés les oripeaux de se croire solide,

voici enfin l'extase, l'ivresse du Tao.

Pauvres balbutiements qui ne disent rien

quand tout vibre de Présence.

 

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« La grâce ne peut venir de nulle part, sauf du cœur.

La Sadhana ( réalisation, chemin spirituel) est l'art d'exprimer le plus dans le moins.

Toutes les modalités de la vie peuvent être envisagées comme une Sadhana, comme une conviction que la vie ne consiste pas à faire, à acquérir ni à obtenir quoi que ce soit.

Vous vivez avec le sentiment que vous allez mourir dans la minute qui vient.

Il n'y a donc aucune stratégie; l'activité est accomplie pour la joie même, pour sa beauté propre.

Il n'y a rien dans les situations; elles possèdent leur beauté propre quand nous ne leur demandons pas autre chose que ce qu'elles sont.

La grâce ne frappe que dans les moments de non-savoir, de non-prétention.

Nous n'avons pas à changer notre vie.

La grâce n'est rien d'autre que cette évidence.

Le bonheur est ici lorsque je ne prétends plus qu'il est ailleurs.

Ce que je veux, c'est ce que j'ai.

Dans la tranquillité, il n'y a nulle part où aller.

Ce que je peux trouver à l'extérieur, je peux le perdre.

Alors je ne vais nulle part, je reste ici, présent(e).

Éric Baret: Extraits de « Le seul désir.»