Quand je le regarde, il sourit.

Quand je ne le regarde pas, il sourit.

Quand je lui dis qu’il est beau, il sourit.

Quand je ne lui dis rien, il sourit aussi.

Il sourit tout le temps et il me met le cœur en joie.

Il se balance juste en face de la yourte, sous le vieux chêne.

Comme les arbres, comme les fleurs, il ne s’impose pas,

il peut même passer inaperçu, il est comme l’amour,

le vrai amour, il ne demande rien.

Il est toujours là, heureux, avec ses beaux yeux qui brillent,

et surtout, ce sourire sans faille.

celui qui sourit tout le temps yurtao

Je sors avec une petite larme, il sourit.

Je rentre en colère, il sourit.

Je ne sais plus à quel saint me vouer, il est là, souriant,

toujours prêt à me consoler, me ragaillardir.

Je décolle, il m’ouvre les cieux, je plane, il me fait atterrir.

Je fatigue du poids des choses, il soulage ma fragilité.

Quiconque que j’amène, il sourit, et pareil pour le mauvais temps ou la pluie.

Je n’ai jamais vu un visage aussi ballotté rester aussi imperturbablement heureux.

Il sourit tout le temps et il me met le cœur en joie.

Ce n’est pas un idiot ni un béat.

Pas une icône ni un Bouddha, même pas une œuvre d’art.

Ses couleurs ont passé, son squelette s’effiloche,

il lui manque des morceaux,

mais même quand il se casse la figure un jour de grand vent,

il continue à sourire. Incroyable.

Quand je l’ai fais, j’ignorais l’effet qu’il me ferait.

Je gadoulliais sans trop savoir où j’en étais, mais sans m’angoisser.

Je pensais juste occuper mes mains et faire quelque chose de joli.

Mais c’est bien plus que ça.

J’ai fais une fontaine de joie.

Je n’imaginais pas qu’une simple vannerie tissée de mes mains, un objet non répertorié et sans utilité, me procurerait une telle philosophie. Car c’est bien ça : à force de le voir sourire, il m’entraîne dans son univers et il me change le cœur. Il m’emporte dans un monde de sérénité et de gaîté paisible, qui enlève tout ce qui ne va pas sans rien écorcher.

Il suffit de se tourner vers lui, comme vers le soleil.

Va savoir ce qu’il a ce sourire de si particulier, peut-être que je l’ai tout simplement réussi, ce jour où j’ai courbé ces petits bouts de bois en demi-lune, je devais être inspirée. Les yeux aussi sont réussis. Parce qu’ils pétillent, (j’ai cousu une perle au milieu), ils accompagnent le sourire tellement bien que tout le visage devient radieux.

Je pense à Robinson Crusoé sur son île : avec une noix de coco où il a collé des yeux et une bouche, il s’est mis à parler et il est sorti de sa solitude. Moi, je ne parle pas plus à mon sourire qu’aux oiseaux, aux fleurs, aux insectes, à tout ce qui vit autour de ma yourte, je parle en silence à l’intérieur des choses et des êtres. Mais c’est vrai que dés que ça ressemble à une figure humaine, c’est plus facile de projeter. Il ne faut pas grand-chose : une pierre un peu ronde, avec trois irrégularités naturelles bien placées, ou trois traits de craie. Et on a beau se dire que c’est stupide de parler à une pierre, au vent ou à un morceau de bois, on est trop content de se sentir pas envahi, pas contrarié, et de délier sa pensée et ses émotions.

Il y en a, encore englués dans le système, qui déboursent un max chez le psy pour rentrer dans le rang et ressembler à tout le monde, qui s’étouffent avec les contraintes qui les neurasthénisent, parce qu’ un psy, ça sourit jamais, des fois que ça soit mal interprété. Donc les guérisons sont longues et toujours tristes. Je suis certaine que si les gourous et autres thérapeutes accrochaient un sourire comme le mien derrière leur fauteuil, ils deviendraient vite inutiles. La bienveillance se répandrait alors comme une vertu cardinale à la portée de tous.

Moi, mon sourire me guérit.

Je suis assise devant la yourte en train de macérer un vieux truc de travers et dès que je lève les yeux, je rencontre un regard franc et direct, extrêmement indulgent, si plein de bonté et d’humble générosité que je tombe dedans comme en amour. Les commissures de mes lèvres avachies se relèvent et mes yeux brumeux s’écarquillent. Dans ma tête, tout se détend, s’éclaircit. Je regarde mon sourire et mes contractions s’évanouissent. J’entends à nouveau les vibrations voguant sur la transparence de l’air et les bruissements furtifs des vivants alentour. Les feuilles du vieux chêne luisent comme si on venait de les cirer, les rochers s’ouvrent comme des grottes et le moindre brin d’herbe éclate d’un vert fringuant comme s’il venait d’être arrosé et vernis.

C’est un sourire sans prétention, il n’a aucune consistance, pourtant il résiste aux tempêtes qui le valdinguent avec juste des fois un bout de sa couronne arrachée, mais ça ne le rend ni caduque ni moins expressif, c’est juste qu’il vieillit, comme moi. S’il lui arrivait malheur, bien sûr que j’en referais un autre, mais je sais déjà que si un jour mon sourire piétiné se retrouve tout tordu et irrécupérable, je ne me catastropherais pas en prédictions calamiteuses, je me dirais simplement que le prochain sortira peut-être d’une onde encore plus profonde de la fontaine de joie.

On devrait tous avoir un truc comme ça facile à inventer, à fabriquer avec les moyens du bord, ou à la rigueur à se procurer chez des bidouilleurs et bidouilleuses du quotidien, un truc pas virtuel ni technologique, qu’on puisse accrocher quelque part dans sa vie, un machin sur lequel on tombe à chaque fois qu’on dévie du bonheur et qu’on oublie la chance qu’on a d’exister. Moi, c’est un sourire, mais je suis sûre que, en attendant le jour improbable où tout le monde sourira aux oiseaux, chacun peut trouver la partie de lui-même qui résiste aux intempéries et la projeter sur une patère de son aire familière, et ainsi, quand l’oubli d’où on vient exagère, se souvenir de l’incommensurable tranquillité de nos origines.

sourire