Mise au point au sujet du film "Utopie sauvage" 

Après avoir refusé toutes sollicitations télévisuelles et médiatiques depuis 2013, j’ai fini par accepter en 2015 qu’un jeune cameraman se disant alternatif et indépendant, Baptiste Henry, capte des images chez moi, sur mon écolieu. Se présentant comme amical et désintéressé, ce jeune homme m’a mis en confiance par un assentiment à mon discours de sensibilisation à la protection de la nature. Très réticente envers une nouvelle intrusion filmique, ambivalente quand à la valeur de mon témoignage, consciente du risque encouru par certaines retombées néfastes de la médiatisation, j’ai pensé qu’un débutant serait probablement plus ouvert à comprendre mes positions et entendre mes objections, et qu’il était juste de donner sa chance à un jeune réalisateur se définissant hors système marchand. J’ai cédé à la condition qu’il ne filme que mes mains, ma silhouette, mes œuvres et mon environnement et respecte ma vie privée. Je ne souhaitais pas que ma personne soit mise en avant mais plutôt la beauté de la nature et l’artisanat sauvage. Je pensais que ces images pourraient transmettre de façon poétique une autre vision du monde et la possibilité d’une véritable alternative. Nous avons donc convenu de nous associer sur un court métrage expérimental et bénévole qui servirait la cause écologique qui me tient à cœur, la protection de la forêt. Le projet étant non professionnel et non commercial, il n’y a donc pas eu de contrat, pas de cadre défini, le tournage s’est engagé comme une aventure collaborative se forgeant au fil de l’inspiration et de mes créations. Il n’y a pas eu de scénario, pour la bonne raison que j’étais toujours en mode improvisation au fil des saisons et des travaux en cours, ce qui, semble t’il, donne au film son caractère d’authenticité.

Mais rapidement Baptiste a voulu toujours plus, en prenant partout et sans cesse des images et j’ai du me retrancher trop souvent sur la défensive pour parer à ses incursions. Je vaquais à mes activités ordinaires et il filmait, parfois à mon insu, sans me demander mon accord. J’ai du plusieurs fois le rappeler à l’ordre. Je lui ai suggéré quelques scènes signifiantes que j’estimais appropriées, et j’ai accepté de parler parfois face à la caméra car ça me prenait trop d’énergie de toujours devoir cadrer ses intrusions filmiques. Je l’ai accueilli à cœur ouvert, je l’ai initié à la vie sauvage, il a partagé mes rythmes, je l’ai hébergé, nourri, et je lui ai même confié les clefs de mon bureau. Jusqu’à ce que je constate des disparitions inquiétantes de documents précieux, en particulier mon livre fétiche « Habitats, constructions traditionnelles et parallèles »...

Après chaque période de tournage, j’attendais les rushs afin qu’on en discute et que je puisse trier ce qui me semblait adéquat, mais malheureusement il se soustrayait systématiquement, et aujourd’hui refuse toujours de me transmettre ces images. Il a omis de me faire participer au montage, alors que cette étape était pour moi cruciale, pour ma sécurité d’une part, pour l’éthique et l’esthétique du film d’autre part, et surtout parce qu’il s’agit de ma vie privée et de ma production d’auteur, et que j’estime que les images de mon écolieu, de mon habitat et de mes activités m’appartiennent tout autant qu’à celui qui les as capté. Aujourd’hui, je suis capable de mieux comprendre pourquoi je n’ai pas réussi à m’opposer à temps et frontalement à ce qui outrepassait le projet de départ. Il y a eu la proximité, mon hospitalité, un surcroît de travail et de pression, et une baisse de mon système de vigilance et donc de protection, en particulier immunitaire.

En effet, durant tout ce tournage, j’étais en position de faiblesse pour au moins deux raisons : étant électro-hypersensible, (EHS : maladie environnementale), handicap reconnu en Europe à 80 % d’incapacité sociale, j’étais très diminuée par la pression de la caméra, du micro et autres ondes EM : souvent déboussolée, je devenais irritable et déconcentrée. D’ailleurs mon irritation est apparente dans ma voix et certaines attitudes visibles sur le film. Mais j’étais aussi dans une période particulièrement délicate car subissant depuis plusieurs mois un grave harcèlement quotidien qui a fait l’objet de plusieurs plaintes en justice (exactions récidivantes contre ma personne et mes biens). Usée par ces agressions répétées, j’ai demandé à Baptiste de ne pas filmer d’images qui puissent aggraver la situation et me mettre plus en danger. Il n’a pas écouté mes demandes et j’ai fini par comprendre qu’il faisait le film tout seul, contrairement à tout ce qui était la condition de mon acceptation et de mon ouverture. Enfin, quand il a eu cumulé beaucoup d’images, il a décidé de faire un long métrage en me mettant devant le fait accompli. J’ai compris alors que je m’étais fait bernée.

Enfin, en Septembre 2018, Baptiste a voulu me faire signer une cession totale de mes droits à son unique profit. Me sentant trahie et volée dans mon intimité, j’ai refusé de signer un contrat me dépouillant et qui, de surcroît, est un faux, puisqu’il stipule que j’accorde autorisation à la prise d’images et à leur diffusion, non pas avant le tournage, mais après. Il refuse ma qualité de co-auteur, refuse de me transmettre les rushs et la version finale du film, refuse la part économique dédiée à la cause écologique, et cherche à diffuser et exploiter le film sans mon autorisation. Après une médiation qui n’a pas abouti, il persiste à vouloir utiliser ces images sans mon consentement. Il prétexte que le simple fait que j’ai accepté la présence de sa caméra suffit à lui donner le droit d’exploiter toutes les images qu’il détient. La dessus, il m’envoie un bilan financier où il budgétise à son profit, son matériel technique dont sa caméra, son salaire horaire, ses frais de déplacements et de séjour et même ses frais bancaires ! Pourtant, il a profité de ma notoriété, s’appuyant sur mon livre « Vivre en yourte », pour collecter par participation citoyenne (crowdfounding) une somme rondelette (12000 euros) dont il refuse de me partager la comptabilité alors qu’il m’a contrainte à offrir des contreparties. (A titre de comparaison, un projet équivalent se montre beaucoup plus raisonnable, une jeune équipe est capable de produire un film avec beaucoup moins d’argent:  https://www.helloasso.com/associations/hemera productions/collectes/chasseurs-d-espoir-le-film)

Aujourd’hui encore, il récidive en me soumettant au chantage : je dois signer un nouveau contrat de cession de mes droits à l’image et droits d’auteur si je veux avoir les images.

Il s’avère clairement maintenant que je me suis trompée et que je me trouve confrontée à un cas personnel d’abus de confiance. J’ai particulièrement honte envers toutes les personnes qui ont soutenu financièrement et moralement ce projet, dont la crédulité a été manipulée tout autant que la mienne.

Je fais donc savoir aujourd’hui publiquement que dans ces conditions, je m’oppose à l’exploitation et la diffusion du film « Utopie sauvage » dont je suis co-auteur et unique protagoniste, parce que j’ai perdu espoir de faire entendre raison à mon partenaire dont j’estime les méthodes absolument inacceptables. Un consentement obtenu par la pression et le mensonge sont des méthodes pourries. Il n’a ni mes droits à l’image ni mes droits d’auteur. Ma volonté d’attribuer ma part d’auteur à des associations aux buts en relation avec le contenu du film n’a, en fait, jamais été prise en considération.

Cette histoire ne me réconcilie pas avec les médias. Je constate combien le système prédateur s’infiltre dans les meilleures intentions et comment l’écologie peut être instrumentalisée par des gens qui ont avant tout besoin de reconnaissance personnelle et de construire leur carrière.

Je ne suis pas opposée par principe à un témoignage cinématographique, car j’ai pu constater comment certains des reportages qui ont été diffusés sur mon histoire ont contribué à changer la vie de bien des personnes, qui d’ailleurs m’ont exprimé et continuent à m’exprimer leur reconnaissance, en particulier pour un courage qu’ils surestiment.

Mais il faut que ceux qui ont le pouvoir des images aient une déontologie minimum et que leur travail soit conduit dans le respect. Il faut surtout que les témoins, parfois eux-même lanceurs d’alerte, et les protagonistes de documentaires ne soient pas mis en danger, afin qu’ils n’écopent pas gratuitement de tous les ennuis pendant que ceux qui se gaussent de leur technicité retirent tous les bénéfices.

C’est toujours cette attitude colonisatrice qui est en cause, de l’homme sur la femme, du riche sur le pauvre, du civilisé sur le sauvage. Je n’ai pas l’outrecuidance de me comparer aux derniers indigènes de la planète qui suffoquent dans les derniers bouts de jungle, massacrés par nos maladies et nos cultures dégénérées, mais il y a quand même une certaine parenté entre eux et moi, perchée sur mon piton rocheux à me lamenter sur l’hécatombe aviaire, sur la faune et la flore en train de crever à ciel ouvert alors que les humains s’en foutent. Voilà le facteur de stress fondamental en cause dans ce qui a conduit à ma fragilité : il concerne toutes les personnes qui comme moi vivent proches de la nature, et sont confrontées physiquement à l’hécatombe en cours, car comment gérer en soi l’impuissance et la désolation quand chaque année, deux fois moins d’oiseaux chantent autour de ma yourte et que mes compagnons sauvages, renards, genettes, blaireaux, ne reviennent plus ?

C’est cet hommage à la nature en sursit et aussi un grand cri d’alerte que j’aurais voulu faire passer dans ce film, mais il aurait fallu que tout le processus de création de cette œuvre soit clean pour être crédible moralement.

La nature et la culture subissent un processus de siphonnage par les acteurs de la société de consommation, orchestré par les médias qui ne savent plus comment renchérir dans la compétition des images et des idées, au détriment de la réalité, et ont perdu tout sens des valeurs.

Voilà comment l’utopie s’effondre dans la boue.

Sylvie Barbe. 19 Novembre 2018.