Les filles, elles veulent toutes un mec super.

Pas moi.

Elles veulent ceci, cela, et elles envoient leur commande.

Pas moi.

Elles reçoivent leur colis et après elles font des histoires,

des réclamations, et ça n'en finit pas.

Moi, je veux pas de mec, encore moins un mec super,

j'en ai fini avec les histoires de garantie et de service après-vente.

Je le veux pas, mon mec, ni beau, ni bon, ni gentil,

ni intelligent, ni riche, ni célèbre,

surtout pas performant, pas du tout compétent,

pas séduisant, pas savant ni cultivé...

Voilà, mon mec à moi, il habite quelque part

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dans un endroit improbable pas repérable,

et ce gars qui me fait vibrer,

comme je préfère l'occasion au neuf,

c'est quelqu'un de simple, d'ordinaire,

de quelconque et très anodin. 

Un mec calme, prudent, pondéré, détaché,

creux, lent et un peu mou.

C'est excellent pour moi.

J'en reviens pas de mon non-mec.

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De ce quelqu'un qu'on remarque pas

parce qu'il fait pas son coq, son puissant,

tout un plat de la carrure qu'il n'a pas,

il fait pas son qui sait tout qui a tout compris,

ni le coup de foudre non plus,

bref, un non-phallo pas prétentieux et pas épuisant,

c'est rare.

Mon non-mec, il ressemble à un lac au clair de lune,

insondable, oisif, placide et sans reliefs.

J'en reviens pas qu'on puisse n'avoir rien à prouver,

rien à proposer, rien à donner.

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Mon échu a parfois l'air stupide

parce qu'il ne sait pas quoi dire et se tait,

ou des fois quand il marmonne des platitudes,

ses paroles sont vagues et ses mots inconsistants.

Pourtant, il sort toujours la bonne réponse au bon moment,

c'est déconcertant.

C'est vrai qu'il peut sembler confus dans ses idées, déconcentré,

mais, son esprit candide,  pur comme un miroir,

est si vide, que jamais je ne me sens fatiguée.

Personne ne le regarde, ne le cherche ni ne l'appelle,

son humilité est sans bornes, je dirais même son insignifiance,

alors pas de concurrence, pas de jalousie, quel repos! 

Toutes façons, je sais que nulle ne le prendra

parce qu'il n'a aucune aspérité en lui où jeter l'ancre,

aucun angle où l'agripper.

Sa profonde déliquescence empêche la pénétration

du moindre piquet de tente,

sous laquelle aucune belle ne fera halte,

hormis une qui cherche le TAO.

Alors je suis tranquille.

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Évidement, il n'a pas de détente accélérée sous les talons

comme tous les étalons

qui ont tenté de m'envoyer au quatrième ciel,

il n'a même pas besoin de freins tant il se traine,

et comme il manque totalement de convoitise et d'ambition,

qu'il s'abstient de tout commentaire sur l'état du monde,

on en déduit qu'il manque de volonté et d'attention,

qu'il est déconnecté, rétrograde,

rustique comme un brave benêt un peu arriéré.

Pourtant il ne s'égare jamais et se souvient de tout.

Il paraît incapable de la moindre motivation,

comme immature, inachevé, tel un orphelin abandonné

qui saurait ne pouvoir compter sur personne,

penaud comme un enfant fautif et sans défense,

mais il ne se surestime pas, ne condamne pas les défauts

et ne rabaisse jamais autrui.

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Souvent immobile et confondu

comme un homme qui a tout perdu,

passablement désorienté, les épaules affaissées

comme un taulard rescapé de la peine capitale,

sa déroutante vacuité le rend entièrement disponible,

dévoué et incroyablement serviable.

Timide, réservé et pudique, il ne fait jamais le premier pas,

ne donne aucun signe, et pourtant, avec lui, tout va de soi.

Courtois, ignorant le chantage, la séduction et la culpabilisation,

la liberté est sa nature viscérale,

ça ne lui viendrait pas à l'idée de me faire signer

le moindre contrat, aucune reconnaissance de dette.

Il répare ce que je casse, retrouve ce que j'oublie,

dérouille mes vieux mécanismes et  nettoie le fond du frigo.

Sa patience bonace force mon admiration.

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Donc prés de lui, pas jugée, jamais sur des charbons ardents,

je me sens infiniment rassurée, et en même temps,

bouleversée par tant de modestie, tant d'équanimité...

Bien sûr, il est grave, plus souvent sombre que gai,

mais j'aime son vague sourire illuminé quand je sors

une ou deux niaiseries qui vont pas chercher loin.

Bien sûr, il est indolent, limite apathique,

mais voilà, il me fascine,

comme ces pécheurs taquins de poissons, relâchant,

avec la majesté de la sobriété, leurs prises engourdies.

Le non-mec que je veux pas,

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on dirait une chiffe molle, un ahuri, mais,

bien qu'il ne règne sur personne,

il est mon roi à moi,

un roi qui jamais ne m'enfonce.

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Bien sûr, tout le monde se demande ce que je fous

aec un guss sans contentieux,

que personne ne dénigre ni n'obséquieuse,

un type quasi invisible qui n'a aucun compte à régler,

un effacé toujours à marquer le pas,

mais quand il me suit silencieusement

sans que je fasse attention à lui,

je suis bien la seule à savourer combien vaste est son âme

et l'indulgence infinie de son cœur,

la seule à entendre le secret qu'il me chuchote à l'oreille,

qu'il faut suffisamment d'insuffisance peut être complété.

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J'ignore comment il fait

pour être si évanescent et si dense à la fois,

ni de quelle dimension il déploie cette amplitude

qui habite sereinement l'espace de ma yourte,

mais j'aime tellement qu'il me foute la paix

et me demande rien, je me sens si aérée

et si peu à l'étroit en sa présence,

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que je pourrais me pâmer en cascade de désir

pour ce non-mec si peu exigent...

Mais non, pas d'irrépressibles bouffées libidinales

qui viennent tout fracasser en mièvres fièvres d'alcôve,

pas de pression pour faire aboutir,

pas de fayotage pour notre espèce dégénérée

dont les individus sont incapables de dormir seuls,

seulement un magnifique et vigoureux non-désir,

à faire pâlir le Bouddha.

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Parce que si je me mets à l'attendre, impatiente,

pour finir la potée d'hier qu'il aime tant réchauffée,

lui, il me regarde avec ses yeux ronds ébahis,

comme s'il ne m'avait jamais vu avant,

comme s'il me rencontrait pour la première fois.


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Avec ça, je peux regarder tranquillement

comment évolue ce côtoiement,

lui à coté de moi de plus en plus souvent,

sans me prendre la tête

et sans dire des mots qui font fuir le présent.

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Alors maintenant, c'est formidable,

parce qu'il est mon soleil, ma lune et mes étoiles,

et que chaque jour qui commence avec mon non-mec

est un cadeau comme jamais mes rêves les plus fous

ne l'auraient imaginé, un don de tendresse et de quiétude,

où tout le plomb de la vie se transforme, enfin, en or!

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« Ce que le Ciel veut sauver, il le protège par l'amour. »

Tao Te King LXVII, traduit par Richard Wilhem et Etienne Perrot.