https://blogs.mediapart.fr/defendrehabiter/blog/260518/pour-une-inscription-de-la-zad-de-nddl-et-de-ses-habitats-lunesco

Nous, Comité de soutien DéfendreHabiter réunissant architectes, paysagistes, urbanistes, anthropologues, universitaires, habitant.e.s de la ZAD et citoyenn.e.s, vous écrivons depuis la commune de Notre-Dame-des Landes.

Plus précisément depuis la Zone d'aménagement différé devenue ”Zone à Défendre”, dont la renommée a très largement dépassé la dimension locale, et ce grâce à une contestation populaire qui, après plusieurs décennies de lutte pour la sauvegarde des terres, a su venir à bout d’un projet d’aéroport d'un autre temps. Au vu des enjeux sociaux et écologiques auxquels font face nos sociétés d'une part, et aux destructions massives en cours d'autre part, la ZAD de Notre-Dame des Landes représente pour nous un héritage majeur d’interactions entre les hommes et le milieu naturel, un patrimoine culturel et naturel, qu’il est vital de préserver, de pérenniser et dont l’UNESCO pourrait reconnaître la valeur comme “source irremplaçable de vie et d’inspiration” (Convention de 1992 sur les paysages culturels).

Périls Immédiats
Sauver l’expérience : habitats & habiters en danger imminent

Depuis le 9 avril 2018 a lieu une opération de destruction des habitats et d'expulsion des habitant.e.s de la ZAD. Cette opération, toujours en cours, et qui connaît des épisodes très violents, a mené à la destruction d’une quarantaine de lieux de vie et a causé plusieurs centaines de blessés.

Face à l'ampleur des destructions, on ne peut faire l’économie de cette question : que détruit-on à Notre-Dames-des-Landes ? Que cache la volonté de faire table rase de toutes les traces et de tous les symboles d'une des plus longues luttes populaires et écologiques de la période récente en Europe? Qu'est ce que ces destructions disent du refus systématique du projet collectif qui pourtant donne tout son sens à ce qui se vit sur ce territoire?

À travers l’opération militaire en cours, il est clair que l’État a adopté une stratégie proche de la table rase. Tenter d’effacer les traces de l’histoire d’un territoire, c’est lui refuser toute identité, toute valeur et toute légitimité à venir.

La liste des sites classés par l’UNESCO s’établit systématiquement dans une perspective de sauvegarde : il s'agit de sites menacés à plus ou moins brève échéance. Ici nous constatons la menace de disparition immédiate de nombreuses constructions remarquables, témoignages vivants de la capacité des êtres humains à habiter en relation respectueuse et inventive avec leur environnement, dans un monde moderne et mondialisé. Cette expérience doit-elle disparaître dans la violence avant d'avoir pu être partagée ?

Témoins de cette situation nous interpellons ici l'UNESCO et le Ministère de la culture ainsi que toutes celles et ceux qui se sentent concerné.e.s par les questions de patrimoine naturel et culturel, et par la reconnaissance et la sauvegarde de la diversité des modes et des milieux de vie.

Attachements

Il s’agit pour nous de dire ici ce à quoi nous sommes attachés, dans le passé de ce territoire, le présent et la richesse de cette lutte, et dans la promesse du monde que nous souhaitons construire et vivre. Nous dépendons de nos attachements : ils nous déterminent, ils font que nous sommes déterminés. Ce à quoi nous tenons, nous tient et nous porte.

Histoire d’une lutte : habitats et habiters.

Dans la multiplicité des moyens de lutte qui ont contribué à l’abandon du projet d’aéroport, l'occupation pérenne de la ZAD a joué une place primordiale. Ces habitats témoignent aujourd’hui d’un passé récent, façonné par une détermination regroupant anciens et nouveaux habitants. Ils reflètent la diversité des personnes qui ont participé à leur construction, et la diversité des manières d’habiter qui ont pu y être inventées : ce sont des corps de ferme rénovés, de nombreuses cabanes dans les arbres, au milieu d’un lac, au coin d'une friche, ou d'un champ ; c’est aussi la présence d’habitats légers ou mobiles qui complètent ce paysage habité. Face à une architecture mondialisée, standardisée, gloutonne en terres et en ressources non renouvelables, la ZAD a vu s’épanouir une diversité de formes d’architecture vernaculaire et frugale.

Une quarantaine de ces habitats et lieux de vie ont déjà été détruits et de nombreux autres restent aujourd’hui menacés. La rapidité, la fulgurance de ces destructions, menées avec une grande violence, dans leur tentative d’effacer les traces, physiques et symboliques de ces habitats, mettent à nu leur fragilité : la légèreté ne résiste pas aux pelleteuses. Dans la lutte pour la maîtrise de l’histoire, l’État dispose de moyens de pression disproportionnés. Nous encourageons à une reconnaissance de la valeur de ces habitats, de leur légèreté, et des espoirs que portent leur apparente et rugueuse fragilité.

Un habiter en conscience de nature.

La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est un territoire bocager d’environ 1600 hectares resté quasiment inchangé depuis les années 50, en attente du projet d’aéroport : une mise entre parenthèses qui a protégé ces terres de l’agriculture intensive et du remembrement. C’est ce qui en fait une situation exceptionnelle aujourd’hui, par l’étendue du territoire concerné et par l’histoire collective singulière de cette préservation. C’est aussi devenue une des zones naturelles les plus étudiées de France grâce au travail des Naturalistes en Lutte depuis plusieurs années.

L’extension de la notion patrimoniale aux habitats, aux manières d’habiter et aux habitant.e.s, défend l’acception d’un habiter en conscience de nature. La crise environnementale nécessite de se défaire de notre concept moderne de nature et de la séparation que nous traçons entre Nature et Culture. La protection de la Nature, telle qu’elle est pensée dans la modernité occidentale, est simplement l’autre facette de l’exploitation, dont elle est indissociable. Protéger c’est encore dominer, c’est encore mettre la nature à distance et lui attribuer des fonctions (de contemplation, de récréation, …).

Aujourd’hui, il est impératif de dépasser cette logique et de penser nos liens avec les plantes, les animaux et le territoire comme faisant partie intégrante de la vie sociale. Sur la ZAD de Notre-Dame des Landes, lorsque nous nous battons pour préserver un bosquet, une prairie ou une mare, nous ne le faisons pas au nom d’un principe abstrait de préservation de la biodiversité, mais parce que les nombreux liens que nous avons tissés, au fil des ans, avec le bocage, nous attachent à ses habitants non-humains, nous fait apparaître comme inenvisageable de ne plus partager notre quotidien avec eux. Dans nos débats, les intérêts des tariers pâtres, des hypolaïs polyglottes, des tritons marbrés ou des cardamines des prés sont pris en compte au même niveau que ceux des membres humains de la communauté. La notion de mise en commun s’en trouve ainsi elle-même rajeunie, puisque les liens communautaires sont désormais étendus bien au-delà du domaine humain.

Communs et art de vivre.

Sur la ZAD, on ne se décharge pas d’une responsabilité en se disant qu’une quelconque instance s’en occupera ; on s’organise : qui fait de la boulangerie, qui s’occupe de ses proches malades, qui regroupe les informations pour diffuser un bulletin hebdomadaire, qui tente de désamorcer un conflit, qui choisit ensemble quoi cultiver où, quelle construction faire pour quel usage, et la liste est longue. Ils deviennent rares les milieux où il est possible de s’essayer, sans chercher à démêler ce qui relève de la nécessité, du goût de l’expérimentation ou de la passion.

L’attachement à la ZAD, et la détermination à sauvegarder ce territoire des logiques d'aménagement toutes-puissantes, a mené à une gestion en commun qui s’élargit au-delà du territoire physique à de nombreuses infrastructures : les biens communaux, ou communs.

Ce sont notamment les cultures communes, les semis collectifs, le partage de matériel agricole, la re-distribution de la production, les fournées de pain dans les différentes boulangeries. Mais aussi les outils d’information et de communication, la vie artistique et l’entretien des bois, des haies, des fossés et des chemins. Depuis 10 ans des formes de vie préfigurent ce que pourrait être une société libérée de l’emprise de la logique propriétaire, une société où faire prévaloir la logique de l’usage commun, qui est une logique de soin et d’entretien, sur la logique propriétaire, qui est une logique destructrice et mortifère. Nous revendiquons l’universalité de cette compréhension du commun comme une réalité partagée quotidiennement avec un tiers de l’humanité. C’est un patrimoine ouvert, partagé, accessible qui s'invente ici, un héritage où la ZAD appartient bien, au sens où l’entend l’UNESCO, “à tous les peuples du monde, sans tenir compte du territoire sur lequel ils sont situés“.

Héritage

La ZAD et ses habitats, ses habitant.e.s et ses manières d’habiter sont l'héritage d'une situation sociale et écologique, d’une lutte populaire. Ce qui se fait sur la ZAD procède d'une inscription dans un territoire et du souci de sa continuité. Nous voulons croire qu’il sera possible d’inventer avec les communes avoisinantes une forme de parenthèse juridique pour habiter ici qui puisse accompagner les imaginaires vers d’autres horizons. Nous engageons aujourd’hui la question patrimoniale pour que les communes avoisinantes acceptent les formes architectoniques créées durant ces 10 ans comme l'on considère un village dont nous héritons. La connaissance fine, commune et profonde de l’impact de l’habiter dans ce territoire est précieuse pour imaginer le devenir des êtres humains sur cette planète dans des conditions dignes et durables.

L’écriture de ce texte, débuté à la veille de la seconde vague de destruction d’habitat sur la ZAD, cherchait à éveiller la question de la richesse de ce que l’on détruit, plutôt qu’évoquer la nécessité d’une quelconque protection. Malgré les destructions, la ZAD résiste, car il s’agit bien avant tout de solidarités et de nouveaux imaginaires. Alors que nous terminons ce texte quelques jours après cette nouvelle vague de destructions, face à cette évidence qu’il faudra bien plus que des destructions pour faire disparaître la ZAD, nous dénonçons la répression policière démesurée qui continue de peser sur celles.eux qui côtoient et font vivre aujourd’hui avec force ce territoire.

Vous interpeller, c'est ouvrir un débat, comme tant d'autres qui se sont ouverts depuis ce territoire qui chamboule nos imaginaires, et c'est questionner le refus du gouvernement d’accorder la moindre reconnaissance à des alternatives concrètes.

Défendre nos manières d’habiter la ZAD