30 août 2009
La semence des cieux
Je l'ai attendu toute la journée.
J'ai langui, vraiment langui, j'ai envoyé des prières, des injonctions, des prévisions, des supplications, mais je crois qu'il aime me faire languir.
Je sais qu'il ne m'écoute pas, qu'il ne fait que ce qu'il veut. Que c'est à moi de le comprendre et de m'adapter. Je le sais, il est imprévisible, capricieux, et sa souveraineté pourrait m'insupporter, mais il a ses propres raisons, ses façons à lui de me faire trembler d'émotion comme rien d'autre, et j'ai une admiration sans bornes pour lui.
Avant, il passait loin de moi, c'était au temps où j'étais encore enfermée dans des maisons, je le regardais passer de derrière mes vitres, et bien qu'il m'ait plus d'une fois impressionné, je ne l'ai jamais laissé s'approcher de trop prés, j'attendais simplement, en bonne civilisée, qu'il passe son chemin.
Je savais qu'il n'était pas lié, à personne, et que, de toutes façons, il ne s'intéressait pas à moi en particulier.
La première fois où j'ai vraiment compris à qui j'avais affaire, c'est justement un jour où j'ai pris le risque de sortir de chez moi pour un long moment et de m'installer avec mon enfant dans une petite tente au bord de la rivière.
Ce n'était pas encore au temps des yourtes,
j'étais plutôt barricadée à cause de tout ce que je subissais entre les murs,
et il semble que cette fois là, il ait décidé que le moment était venu de me sortir de mon turbin et de faire sérieusement connaissance. Il s'est senti obligé de me démontrer par A+B que si je voulais entamer une vraie relation avec lui, une relation originale et gratifiante qui me donnerait une chance de sortir des chaines et des ornières, je devais abandonner mes prévarications.
En fait, cette fois là, je l'avais oublié, bien que je sache très bien que la fin de l'été est sa saison préférée, qu'il aime se balader entre les collines pour effrayer un peu les estivants trop bruyants, je savais qu'il pouvait débarquer à l'improviste, et en dissuader pas mal de s'attarder.
Mais je n'étais pas une estivante à faire fuir, je commençais seulement à comprendre que les dangers domestiques sont bien plus graves que ceux de dehors, je n'avais donc pas d'endroits sûrs où me réfugier, je me sentais plus en sécurité sur cette petite restanque escarpée au fond d'une vallée sauvage que chahutée d'appart en appart par des quittances de moins en moins honorables..
D'ailleurs, pour lui, c'était sans doute ça le test:
qui allait rester là malgré la menace.
Je suis restée.
Les touristes repartaient dans leurs immeubles et moi,
je suis restée dans ma petite tente ronde avec mon bébé.
Je ne voulais pas que finissent la liberté dans la crypte et sur la plage,
l'absence d'horaire, l'absence de torture.
Et le coup de foudre est arrivé.
Il fallait vraiment que cette rencontre ait lieu.
Je n'ai rien choisi, et bien qu'il ne s'agisse nullement de despotisme, c'est lui qui menait la danse, et moi qui me croyais une bonne cavalière, j'ai du revisiter tous mes critères.
En général, je finis toujours par enseigner une passe ou une figure à mon partenaire, mais là, je suis tombée sur celui qui écrit la partition, fabrique les instruments, dirige la chorégraphie et invente un style unique, un style de suzerain.
Plus exactement, c'est lui qui m'est tombé dessus.
Les éclairs n'arrêtaient pas, le tonnerre rebondissait entre les flancs de la vallée, déchiraient les rochers, et j'étais allongée complètement tétanisée dans ma tente illuminée.
Je ne veux pas dire qu'il a fait cette démonstration de puissance pour me séduire et me tenir à sa merci, il était totalement dénué d'intention, et si je lui avais dit de passer, comme ça, juste une petite visite, c'était par simple politesse.
Mais c'est bien la première fois de ma vie que j'ai expérimenté, grâce à son incroyable énergie, une émotion aussi complètement pleine, indéfinissablement totale et unifiante, une sorte de bombe sensuelle qui réunit en un seul embrasement l'amour, la peur, la rage et la jubilation.
Un jaillissement orgasmique qui relâche toute tension, sans résidus.
Il est arrivé doucement et je l'ai invité à ma tente, à l'orée du petit auvent en bois flotté que je m'étais bricolé. Je lui ai présenté mon bébé, ce qui le plus souvent décourage les préméditations non vertueuses, et comme il est resté et s'est même carrément incrusté, j'ai admis qu'il n'avait pas de mauvaise intention.
C'est alors qu'il a commencé à s'échauffer et hausser la voix, c'est là que j'ai du commencé à l'affronter pour le tenir en respect.
Ça a duré toute la nuit.
Il n'était pas belliqueux, ne m'a pas manqué de respect, bien que je me sois trainée à genoux, mais ce n'était pas une supplique, plutôt une révérence.
Il gueulait, je n'étais pas outragée, ça n'avait rien à voir avec les cris à la maison.
Il gueulait de toute son âme, il vociférait pour m'obliger à le considérer comme la seule puissance qui puisse changer entièrement ma vie et la remettre dans la bonne direction.
Il avait raison, je n'avais pas à se me laisser bassiner et embobiner par n'importe qui, et le mal que j'avais à me dépêtrer de la colère des hommes, il en a fait une charpie.
Il m'a enseigné l'origine de la colère, me certifiant par là qu'une fois gouté à la tempête de sa nature primordiale, tout le reste ne serait plus que pâles contrefaçons et que, de cette relation farouche et absolue, je ne reviendrais pas en arrière.
Il gueulait non pas comme ceux qui ont voulu me soumettre, mais comme un volcan qui recrache le feu de la mer, pour me révéler, ou me rappeler,
qui est le vrai maitre:
le ciel et rien d'autre.
J'ai fais face, et c'était terrible.
C'était terrible, mais extatique.
Heureusement mon bébé dormait béatement, repu de confiance. J'étais aux prises toute seule avec cette force qui me culbutait dans tous les sens dans le cercle minuscule de la tente, et quand le jour s'est levé, il ne restait rien d'épargné que la petite couche de l'enfant.
La rivière était montée jusqu'au bord de la terrasse et rugissait en cognant contre les arbres aux branches arrachées. J'aurais pu être emportée.
Quand il est parti au petit matin, j'étais traumatisée, trempée, exsangue, et très contente d'avoir survécu à tant de fureur.
Mais surtout, j'étais libre.
Je n'avais attendu aucun secours et je m'étais battue en faisant remonter toutes mes facultés de survie.
Jusqu'à ce que je comprenne qu'il n'était pas mon ennemi, que je n'avais pas à déposer les armes devant lui comme une vaincue, qu'il ne me faisait pas la guerre, mais peut-être bien une sorte d'amour, un amour à sa façon, sauvage, tumultueux et tonitruant, dénué de toute manipulation, un amour qui m'offrait la hiérarchie qui me manquait tant pour ordonner les priorités de ma vie et trouver ma juste place ici bas.
En lui, parce qu'il a laissé éclaté une colère démentielle, que son fracas était destiné non pas à me démolir mais à me réhabiliter, j'ai pu rencontré la folie de la mienne, une colère atavique qui m' habitait en sourdine et m'épuisait, une colère monstrueuse dont j'avais tant redouté la déflagration qu'elle m'avait vitrifié.
Il m'a fait descendre jusqu'au bout de mes peurs, et si le dragon qu'il m'infligeait ne m'a pas tué, c'est parce qu'à un moment, au milieu de ses crachats de feu, j'ai su qui tenait les rennes et décidé d'aimer ce qui me dépassait.
A partir de là, j'ai commencé à envisager de me rapprocher définitivement de lui.
J'ai appris à le connaître de l'intérieur, j'ai construit une maison sans murs pour le contempler in-vivo, lui offrir des flancs faciles à pénétrer, et maintenant, je peux prévoir assez facilement son retour.
Dés que la tension monte, que des grésillements s'accumulent dans les compteurs, quand les gens lèvent la tête et remballent leurs affaires, que le ciel s'assombrit et que les feuilles frétillent de joie, je sais qu'on va bientôt se retrouver.
Je languis après lui les jours de plomb, mais il finit toujours par débouler, c'est une question de timing.
D'abord la qualité de l'air se modifie, la lumière flanche, et une étrange lueur jaune filtre à travers les gros ventres qui s'amoncellent à l'horizon.
Dans un sursaut de joie, mon cœur s'accélère et je frémis comme une jeune fille sur le quai d'une gare attendant son fiancé.
J'entends un premier grondement, souris béatement en captant un arc électrique luminescent en train de déchirer en avant-garde l'autre bout de la vallée, et soudain, je sais exactement dans combien de minutes il sera là, le temps qu'il me reste pour rassembler mes nonchalances et mes langueurs et les abandonner sur mes tapis.
Je lâche tout et cours à la yourte,
coulisse les sangles et rabats les toiles, arrime ce qui flageole sous ses premières exhalations, et me jette sur ma couche, pour compter religieusement les secondes entre l'éclair et le roulement qui, au lointain, l'annoncent.
Il n'y a plus personne dehors, tous les voisins se planquent devant leur télé en espérant que l'électricité ne sera pas coupée, et moi, j'épie les brasillements qui déjà transpercent la terre toute gercée, toute craquelée, jonchée de végétaux piteux, fatigués de privations.
Je tangue de plaisir dans l'embrasure de mes rideaux, ouvre grand les portes de la yourte pour absorber la fraicheur qui dévale des nuages et m'apprête à accueillir, voluptueusement, celui qui va me remplir.
Déjà il écarte les deux pans de la vallée en claquant son dard de feu,
déjà de grosses gouttes tombent fiévreusement sur mon cou,
déjà il est là, sombre et lumineux en même temps,
imparable, inexorable, royalement dominateur,
et je sais qu'il ne va pas tarder à éteindre,
car c'est lui qui décide si on laisse la lumière ou pas,
lui qui soufflera sur la chandelle, lui qui rallumera,
lui qui prendra le temps qu'il faut pour me cribler,
lui l'ardent, l'embrasant qui me fait trembler de la tête aux pieds,
réveille ma kundalini,
envoie ses ondes vibrer jusqu'en bas de mes reins,
transperce mes entrailles de secousses résolutoires et, soudain,
en rompant la poche des eaux,
déverse la semence des cieux.
Lui, l'orage, le micro du mystère, seul capable de transformer d'un coup la yourte en tambour géant, lui, l'orage, qui m'immerge, sans se renseigner si depuis la dernière fois j'ai appris à respirer sous l'eau, dans le feu des éléments déchainés, lui, l'orage, qui me plonge en intensité et libère mes passions.
01 juillet 2009
Un si bon mari.
A la télé, ils ont dit, entre autres inventions, que je vivais seule.
J'ai hésité un certain temps entre vérité, vitale à l'âme, et protection, vitale au corps, avant de dévoiler une partie intime de ma vie.
Mais, partisane de confessions authentiques, j'ai habitué mes lecteurs à n'accepter ni tricheries ni roublardises.
Donc voilà, l'heure de la rectification a sonné.
La vérité, c'est que je ne vis pas seule.
Je ne tiens pas particulièrement à parler de l'incarnation de mon compagnon, car son aspect physique entrainerait d'emblée l'incompréhension, et une pointe de jalousie de la part des mes copines largement engagées sur la voie de la libération.
Par contre, je ne peux m'empêcher d'évoquer ses nombreuses qualités morales, les plus essentielles étant sa fidélité et sa discrétion.
Mon compagnon est un sage. Un vieux et très placide sage.
Il a sculpté comme on taille un diamant ma propension naturelle à voir le beau dans les entrailles de la laideur, il a ciselé la pointe de mon âme par sa façon incroyable et pleine de sollicitude de ne jamais aboutir ni rien conclure...
Un allumeur? Queue neni!
Il est lui-même totalement inabouti et dénué du moindre projet.
Avant je croyais comme toutes les filles que les princes charmants sont enfermés dans des crapauds avant de se révéler.
Or là, grâce à mon sage, j'ai compris que ce que j'attendais depuis si longtemps n'arriverait jamais et que c'était sans aucun doute la plus belle chance de ma vie.
Mon compagnon, lentement mais surement, m'a rendu à la réalité,
à ma juste place.
En douceur et sans se la ramener, il a décanillé les voiles de mes yeux, s'octroyant ainsi dans mon cœur et mes nuits la place de choix.
Je n'en veux point d'autre. Je ne veux queue lui.
Je l'ai rencontré un beau jour de printemps sans me douter une seconde que ce jour là se solderait par un mariage définitif m'engageant sur une voie de non retour.
A quatre pattes dans le pré où j'ai posé mes yourtes, je coupais les hautes tiges de mes grandes molènes desséchées lorsque, tout à coup, je me suis trouvée nez à nez avec lui, immobile, certainement là à m'observer depuis un bon moment.
Je ne peux pas dire que j'ai eu tout de suite le coup de foudre, loin de là.
Mais la première chose qui m'a irrémédiablement frappée chez lui,
c'est son impassibilité et son flegme.
Jusque là, j'ai toujours fricoté avec des types qui ne savent pas quoi inventer pour se faire remarquer, et là, je me trouvais face à l'antithèse radicale de la séduction: il était si misérablement laid qu'il a éveillé immédiatement en moi ce sens de l'équilibre et de la justice qui pousse beaucoup de femmes à s'engager dans des causes perdues, une compensation intérieure volumineuse qui a massivement contrecarré mon impulsion à m'énerver et le chasser.
D'autant que je ne pouvais douter de sa légitimité, ignorant qui de lui ou de moi était arrivé là en premier.
C'est peu dire que je ne l'ai jamais regretté.
Non qu'il se soit transformé en prince charmant, bien au contraire.
Des attributs plus conformes aux attentes féminines
m'aurait d'ailleurs plutôt rendue méfiante, soupçonneuse,
le genre masculin s'avérant inévitablement envahissant.
De là à dire que je l'ai aimé du premier coup, quand même, non.
Vu que je l'avais mis à découvert, je l'ai laissé se retirer délicatement
en ayant la décence de ne pas chercher à le traçer.
Et j'ai commencé tout de suite par l'oublier.
Jusqu'à ce que je découvre, suite à une approche timide,
mais subtile,
qu'il s'était installé à ma porte,
simplement, sans rien me demander et sans faire d'histoires.
J'aime qu'on ne me demande rien.
J'aime qu'on attende rien de moi.
J'aime qu'on me prenne pas la tête.
J'aime qu'on arrête de me saouler.
J'aime qu'on insiste pas lourdement.
J'aime qu'on me foute la paix.
J'aime qu'on me laisse libre.
Et lui, c'est tout ce qu'il a fait.
Il était là, c'est tout. Régulièrement.
Je me suis habituée à lui sans m'en apercevoir.
Et maintenant je ne peux plus m'en passer.
S'il n'était pas à ma yourte chaque soir, tranquille, à m'attendre,
il me manquerait.
Mais il est là, assidu et impassible.
Insensiblement, nous sommes devenus proches, très proches,
au point de nous rendre indispensables l'un à l'autre.
Sans rien faire, sans rien dire.
Pas d'inscription sur un site de rencontre, pas de marchés aux célibataires, pas d'annonces sur meetic, pas d'adhésion au club de bridge ni de réservation pour des WE de trekking dans le désert marocain, pas de stage de développement personnel, pas d'abonnement à « Psychologie », pas de recherches transgénérationelles ni de constellations familiales pour débloquer mes refoulements, pas de séminaires tantriques, ni de formations en communication non violente.
Rien. Juste l'acceptation de rien faire.
Venu du plus bas, surgi de l'humus, mon soupirant
m'a inféodé dans la puissance du silence
d'où s'éveille toute création, tout amour.
Nous nous sommes concédés mutuellement,
spontanément et ouatement* des territoires contiguës:
j'ai gardé l'intérieur de la yourte,
lui s'est installé dessous.
Tous les soirs, il m'attend.
Si je viens pas, il frappe un petit coup au carreau,
tellement peu effarouchable que j'en suis conquise.
Si j'ouvre pas, il repart sans se plaindre
sans râler,
sans me culpabiliser,
pour aller nettoyer les indésirables de mes abords
et monter la garde tranquille sous mon plancher.
Mais si j'ouvre,
il bouge plus, il m'admire.
Je
m'installe à coté de lui
et je me laisse admirer de ses gros yeux globuleux.
C'est ainsi qu'il m'a révélé la face cachée
de mes rêves d'adolescente et de jeune femme enamourée:
un prétendant qui ne prétend rien.
Et je me mets à lui rendre son regard.
Et là, côte à côte, en silence, on se regarde,
on se regarde tellement qu'on plonge l'un dans l'autre.
Quel vertige!
Il m'offre ainsi, sans facture, la version longue
du regard que m'avait décoché Samaskotché, mon petit lézard,
la version originale qui donne envie de continuer le plongeon.
Pour moi, c'est ça, aimer.
Alors pourquoi faudrait-il que mon crapaud qui ne réclame rien
se transforme en prince qui réclame tout?
Ce regard là, ce délice dans l'abysse du silence,
est l'extrême opposé du voyeurisme névrotique de mon voisin,
qui s'introduit chez moi en catimini pour couper
la végétation exubérante gênant sa surveillance acharnée.
Qui dégarnit systématiquement le
grillage de sa vigne vierge,
qui me protégeait de ses yeux furibonds.
Mon voisin espion doit être une résurgence de la gent cruelle
qui exterminât pendant trois siècles les cinq millions de femmes
jugées hérétiques par la dernière inquisition,
femmes torturées et assassinées pour avoir aimé
les animaux et les plantes sauvages.....
Mais moi, pendant que les jaloux du village développent
des tactiques de sioux pour se dégager
une vue plongeante sur ma vie intime,
j'aime mon mari le crapaud,
à qui je mijote, le soir au feu de bois
soupes de ma consoude, arrosée d'eau de rinçage de ma vaisselle,
galettes d'orties et fricassées de pousses de fougères.
Donc maintenant que rectification est faite
au sujet de ma préférence matrimoniale,
ce n'est pas la peine de le crier sur les toits.
Inutile de réclamer des présentations officielles:
pour vivre heureux, vivons cachés.
Car si pour une yourte, on m'a condamnée et expulsée,
pour un crapaud, je risque le bûcher.
*Ouatement: de façon ouatée. Mes yourtes sont isolées avec de la ouate récupérée, ce qui amortit les sons d'une façon particulière....
26 juin 2009
ma barque, ma yourte
Être là, dans la yourte, à chaque instant,
à contempler, du matin au soir,
la circulation limpide et chatoyante de la lumière,
être là, à s'enfoncer corps et âme dans le chromatisme
que chaque élévation du soleil dessine dans le cercle de la yourte,
être
là, lentement sur l'onde, réparant mes filets
en traversant la vie sur la barque du jour,
être là, irradiée, du levant au couchant,
par l'astre capté dans le ventre de la yourte,
tanguer,
quand les rayons s'obliquent, en ramassant
dans sa mémoire le nuancier infini du créateur céleste,
voilà les seuls voyages qui me ravissent,
la seule aventure qui me comble.
Tout est là, entièrement, absolument.
Dans ma cabane en coton,
vulnérable et vacillante, loin des fureurs hurlantes,
dans le silence des arbres et le murmure de la forêt,
le monde se déploie en kaléidoscope,
plénitude offerte par tout ce dont je me suis débarrassée.
En ce début d'été où l'équilibre des températures
ouvre la puissance des sens,
se creusent de nouveaux sillons dans la profondeur de la perception.
Humanité gaspilleuse de tes talents poétiques,
humanité obligée de transmutation,
il te faut maintenant descendre dans l'antre de ta conscience
chercher le flambeau immortel, l'or du cœur,
qui nous délivrera des illusions.
Il te faut écouter les derniers conseils
des peuples martyrisés par les civilisateurs blancs qui,
pour avoir traversé les déserts et la mort
détiennent les solutions de la survie.
D'eux tu hériteras de la sagesse qui sait
qu'en restant tranquille chez soi la porte ouverte,
sans bouger, sans produire, sans piller, sans aider par la force,
attendant sans attendre la visite et la rencontre,
on laisse murir le pardon et la réconciliation,
la guérison et la renaissance.
D'eux tu sauras que le temps n'est pas de l'argent
mais un espace vierge où chacun est libre
de poser les gestes qui lient ou délient,
d'installer sa tente dont on plante les piquets
à l'aune de ses propres limites, et plus on se limite,
plus on fait de la place pour les autres.
D'eux tu sauras qu'en multipliant l'avoir,
on siphonne l'être jusqu'aux abysses du néant
et que seule la gratuité étoffe le cœur.
Qu'en cessant de courir, de projeter son angoisse en dehors,
on devient pour soi le compagnon qu'on espérait tant
et pour l'autre l'étonnement d'être enfin accepté.
Si je pratique la voie de la yourte,
ce n'est pas pour prouver, démontrer, justifier.
Je cultive seulement la présence,
un endroit où plus on s'enracine,
plus on se verticalise.
J'habite entièrement, absolument.
Comme une nonne en prière perpétuelle n'agit sur le monde
que par la force de sa foi,
avec ses failles qui ouvrent tellement vers l'Autre.
Le grand Autre. Rien d'autre.
11 juin 2009
Echos de la voie de la yourte
Quand je vous parle,
vous que je ne connais pas,
je m'adresse à ce quelque chose de loin
qui est en arrière de chacun,
d'où résonne sur les artères de l'esprit,
ce plus profond que soi qui,
comme racines de fougères ou bambous,
mène une vie obscure, nourricière et vitale.
Somme de palpitations collectives en sourdine,
vos échos ont trouvé en moi une ancre sous marine,
cet espoir commun de vivre enfin les rêves de demain.
Ces mots qui ricochent sur les ondes me reviennent
habités de vos regards en miroirs
et de vos suppléments d'âme,
par vous de l'autre coté de la rive,
qui ramassez la bouteille jetée sur le flux,
je mesure la puissance du fleuve
et le bois qu'il me faut.
Le bois qu'il nous faut
pour construire la passerelle ou la barque
entre la voie de la yourte et les chemins de résistance
où marchent tant d'existences légitimes
chercheuses d'issues.
Le bois qu'il nous faut pour le pont ou le radeau
qui nous portera sur l'île de simplicité et de vérité
que les paquebots ne cartographient jamais,
en la nommant pourtant « utopie » si ce n'est « folie ».
Utopie ou folie qui motive cette lutte que je mène
depuis si longtemps pour être humaine,
d'abord le devenir, puis le rester,
résister pour tenir dans la tempête,
être plus que cette femme luttant contre le vertige,
qui se tient au somment de la vague,
à ne jamais savoir laquelle l'emportera,
laquelle la déposera sur le rivage.
Des paroles de combat souvent,
à cause de cette lutte héréditaire
pour sortir des choses
installées, cassées,
qui empêchent les mutantes de vivre
calmement en avant de leur temps.
27 mars 2009
Yourte éternelle et immortelle.
La yourte n'est pas un habitat éphémère.
C'est au contraire un habitat extraordinairement durable.
La yourte a traversé les siècles mieux que les châteaux forts qui se sont écroulés et dont pour la plupart il ne reste que des ruines.
La yourte, elle, est toujours aussi vivante, permanente, inchangée et sans accrocs.
Elle ne s'est jamais effondrée, n'a jamais été reléguée complètement par l'humain ou l'histoire.
Elle est en train justement de connaître un regain de vitalité sociale et culturelle qu'aucune autre habitation au monde ne peut espérer.
Loin d'être une invention passagère et instable ouvrant sur un mode de vie marginal, la yourte est un repère immuable au milieu des élucubrations architecturales des temps modernes, une source sûre d'un nouveau modèle de vie contre un imaginaire urbain anémié.
Elle résiste à toutes les influences, toutes les civilisations, toutes les erreurs, tous les climats, et pourrait bien aujourd'hui être le seul habitat accessible et adéquat pour plusieurs milliards d'individus à loger sur une planète épuisée, dont nous continuons malheureusement à tarir les ressources.
Elle est de plus très solide.
Bien conçue et bien montée, elle résiste aux tempêtes les plus violentes car elle n'offre pas de tranchants, sa rondeur fait glisser les masses d'air autour d'elle.
Là ou des toits en dur s'envolent et des murs se trouent, la yourte se pliera mais ne rompra point. C'est l'histoire du chêne et du roseau.
Son point faible en grand vent reste évidement sa non capacité à encaisser un choc violent, tel un arbre s'abattant sur elle. Un peu de bon sens permet d'échapper à cette menace en s'écartant des forêts.
La yourte n'est pas non plus un habitat mobile.
La définition juridique de la mobilité répond à un habitat qui a conservé des roues en état de circuler, c'est à dire qui peut se déplacer immédiatement en gardant son intégrité.
La yourte n'est pas mobile mais démontable.
Pas mobile mais transportable.
On peut la porter sur son dos, la faire porter par des chameaux, des ânes, des chevaux, des buffles ou une remorque, mais il faut auparavant la diviser en plusieurs parties: les perches, les treillis, les ouvertures, la couronne, les feutres, les toiles et les cordages.
Opérations maintes fois reproductibles, permettant le raccommodage et la réparation à l'infini de chaque morceau. Et ce sans outils complexes, sans techniques compliquées, sans diplômes, sans spécialisation, sans prédation sur les ressources naturelles et humaines.
C'est pourquoi elle est fondamentalement émancipatrice, désaliénante, rendant à chaque auto-constructeur sa dignité, sa cohérence et sa liberté.
Ces rotations d'éléments réparés rendent la yourte immortelle.
Si le feutre est troué, si une perche se plie, si une corde cède, tout sera pétassé ou remplacé au prochain déplacement, sans besoin de recourir à un sous-traitant de pièces détachées éloigné et onéreux. La nature et l'artisanat des peuples sont suffisant pour pourvoir à la pérennité de l'habitat modeste et léger.
Contrairement aux camions, caravanes et mobil-homes
dont les matériaux industriels jetables et non renouvelables alourdissent l'empreinte écologique et la facture énergétique,
la yourte ne sera jamais vue dans une poubelle, car, en elle, tout est recyclable et sa durée de vie est donc illimitée.
Du temps de Gengis Khan, certaines yourtes étaient montées sur d'énormes roues en bois, qui permettaient de les trainer comme des chariots à travers la steppe, grâce à de gros attelages de bœufs. Mais il n'existe aujourd'hui plus un seul espace, à part peut-être la steppe mongole, pas une seule route qui puisse être traversé légalement par ce type de structure.
Donc la yourte est et restera, tant que des législateurs tordus et malveillants ne viendront la salir en tentant de pervertir son identité intemporelle, un trésor sacré du patrimoine collectif de l'humanité,
une tente éternelle.
Elle ne supporte pas la catégorisation car elle est unique et incomparable.
C'est un mandala vivant, un soi qui fait toit,
l'archétype de la maison universelle, troisième peau de l'homme.
Maison écologique par nature et par excellence,
elle réunit toutes les fonctions répondant
tant aux besoins relatifs primordiaux
qu'aux aspirations d'absolu.
Elle donne travail manuel et psychique
en même temps qu'elle protège.
Elle élabore en son sein
économie, culture, spiritualité et politique.
En elle se réalise l'adéquation parfaite du dedans et du dehors.
En ce sens, elle échappera toujours
à ceux qui veulent la cataloguer, la breveter, l'emprisonner,
la marchandiser, la corrompre, l'éradiquer.
Les humains n'ont pas le pouvoir d'éliminer l'étoile du berger.
Seulement d'empêcher les gens de lever la tête
et de se fier à elle pour retrouver leur chemin.
C'est pourquoi nous avons tant besoin de cette boussole,
de ce symbole habité et complet
qui intègre les dimensions essentielles
du corps, de l'âme et de l'esprit.
C'est pourquoi nous avons tant besoin
de la voie de la yourte.
21 mars 2009
La lumière du dedans
Chaque fois qu'on me menaçait, qu'on me dénonçait:
« Elle habite dans une yourte, elle a pas de baignoire, elle est insalubre, elle est dangereuse, elle est instable, elle est folle.... »,
je savais que si je les écoutais,
je perdrais le sens de ma vie.
J'ai appris à n'écouter que la voix du dedans.
Qui depuis longtemps enflait comme une clameur.
Amoureuse transie et exaltée de la lumière
si belle, si limpide et si chantante
qui traverse la yourte de l'aurore au soir,
j'y puise mes ravissements et ma gratitude.
C'est ainsi que j'ai épousé le Tao de la Yourte.
C'est ainsi que j'ai perdu la peur, mais pas la joie.
Ainsi que j'ai perdu mon mariage, mais pas l'amour.
Perdu mes amours, mais pas mon cœur.
Perdu la sécurité, mais pas la compassion.
Perdu mon travail, mais pas la création.
Perdu mon statut social, mais pas mon intégrité.
Perdu mes ovaires mais pas ma féminité.
Perdu ma fille, mais pas le courage de vivre.
Perdu la force mais pas la foi.
Perdu ma carrière mais pas la réalisation.
Perdu ma jeunesse mais pas l'avenir.
Perdu mes illusions, mais pas mes rêves.
Perdu ma maison,
mais pas mon engagement profond envers le monde.
Perdu mes ailes, mais pas ma colombe.
Perdu mes procès mais pas la vérité.
Perdu mon jardin mais pas ma rose.
Perdu l'orgasme mais pas l'extase.
Perdu la guerre, mais pas la paix.
J'ai perdu ou j'ai donné,
selon ma résistance ou mon consentement,
mon orgueil ou ma prosternation.
Si j'ai donné,
c'est qu'enfin j'ai pu voir
le prince dans le crapaud,
ouvrir ma couche à l'Epoux du dedans,
l'étalon de mes rêves qui m'entraine au galop
à sauter les derniers remparts vers la liberté.
Vous dites que je suis pauvre
parce que je n'ai pas d'argent
et pas de maison comme la vôtre,
mais je vous dis que jamais de ma vie
je
n'ai été si riche qu'en ayant perdu
tout ce à quoi vous tenez.
09 janvier 2009
Yourtes sous la neige
Dur dur l'hiver cette année!
Comme on se sent petit dans le grand froid!
Moins douze il y a quelques jours, tout figé sur place....
Laisser tuer l'ancien....
Quelques efforts pour voir la vie en rose,
malgré l'hiver, malgré la guerre contre les pauvres.
Quelqu'un s'est exclamé
un jour lorsqu'il a appris
que je rêvais toujours en couleur
que seuls les drogués, les alcooliques et les fous
pouvaient rêver ainsi!
Lui qui ne rêvait qu'en noir et blanc,
il croyait tristement et mordicus
que son manichéisme aride était la norme.
Il me cataloguait handicapée
parce que je voyais la vie en couleur,
il me mettait avec ceux qui voient les fantômes.
Mais ceux là voient autour, l'énergie qui émane,
tandis qu'avec l'immersion dans la couleur,
les yeux vont dedans, dans la substance.
La couleur est sans frontières,
comme la musique, c'est un langage universel.
La couleur, c'est la sensibilité,
le chromatisme délicat des émotions,
le soulèvement et la sensualité de l'âme vivante.
La couleur, c'est la respiration de Dieu:
plus elle est profonde, calme, centrée,
plus elle chatoie de nouvelles nuances,
plus elle ravit le sentiment d'une plénitude exquise.
Abondance de sensations,
incapable de rentrer dans un cadre,
la couleur explose dans l'arc en ciel.
Mais dans la société, voir le beau sous le trop
agit comme un manque, une vulnérabilité,
c'est une différence qui écarte.
Loin de ceux qui vivent dans les gris,
les neutres de l'ombre,
ceux qui doivent aller dans les musées
pour découvrir comment s'attrape la lumière,
qu'ils ne peuvent pas voir dans leur quotidien.
Là ils disent: ce sont des artistes.
Mais si d'autres sans galerie voient,
sans se laisser épingler dans une boite à voir,
alors on met leur subversion dans la folie,
la seule boite ouverte,
qu'ils n'arrivent jamais vraiment à fermer,
la seule boite qui leur résiste.
Pourtant partout, des gens voient la vie en couleur
et sans folie sont engagés
dans l'œuvre de transformation.
28 octobre 2008
celui qui est tout en bas
Un petit cadeau offert par Julos
Nous sommes 6 milliards tout en bas
maraboutés au nom de quoi?
Au nom du pèse, au nom du fisc
et du sacro-saint bénéfice.
Mineurs et majeurs détournés
par des bonimenteurs roués
qui veulent que nous marchions au pas
et dans les souliers de leur choix .
C'est celui qui est tout en bas
qu'est bien plus fort qu'il ne croît,
si nous le voulons, toi et moi,
le cauchemar s'arrêtera.
Six milliards de petits regardants
peuvent devenir acteurs puissants,
six milliards de gens
conscients ensemble,
changent le cours du temps.
Le jaseur Boréal.
Pour Sylvie, de Julos Beaucarne
"Le vieux monde est presque mort,
le nouveau va entrer en scène,
on entend déjà les trois coups"
14 octobre 2008
Dernier automne
Se lever le matin comme si c'était son dernier jour,
accueillir le soleil qui pointe dans la yourte
comme si la lumière n'avait jamais existé,
ouvrir les yeux sur la dernière saison,
la dernière sève,
comme si le temps, l'insaisissable,
butait enfin sur sa fin.
Comme si la roue crevée du vélo tournant en l'air,
la tête dans le fossé,
il ne reste qu'à se relever,
se remettre doucement à marcher,
et rentrer dans le bois
afin d'écouter pour la première fois
l'alouette chanter.
Comme si l'apocalypse arrivait,
que la terre se fissure
et qu'un seul pas sauve sa vie,
comme si la tempête
hurlait
et qu'on voit arriver l'incendie.
Respirer comme si, la tête sortie de l'eau,
le bourreau, on le sait, va la replonger,
d'un coup sur la nuque.
Remplir son corps de soi,
son âme de Lui,
son esprit du Tao,
pour tout vider, sans résidus,
à l'heure de grâce où son tueur débarque.
Alors vêtir sa plus jolie robe,
comme Cendrillon son premier bal,
ou peut-être seulement cette tunique de lin claire,
ôtant bracelets et boucles d'oreilles
comme le premier amant avant qu'il prenne,
dans le mitan du lit, sa fiancée si jolie.
Parler avec ses amis
comme si on ne devait plus jamais les revoir,
saler sa dernière soupe, avant de fumer
la seule clope qui ne fera jamais mal.
Ramasser en bas du talus
la dernière pomme, en criant de joie,
en répétant aux enfants du quartier, pour la dernière fois:
« Une pomme chaque jour, c'est la santé pour toujours! ».
Saluer son voisin en abattant la clôture du jardin,
qu'il puisse continuer demain
à cultiver ce qu'on a semé hier.
Embrasser son enfant, si grand maintenant,
sans plus besoin de soins ni d'inquiétudes,
l'embrasser du dernier baiser, du dernier regard.
Emmener à la source une dernière fois ses petits enfants,
dépositaires du monde dont les rennes sont lâchés,
donner son corps aux galets de la plage,
qui savent de leurs tranchants arrondir les angles,
polis par le ressac, le torrent, le déluge permanent.
Approcher son homme comme s'il offrait sa dernière étreinte,
aimer comme si son cœur devait ce soir s'arrêter de battre!
Remercier à cœur perdu son créateur,
son Époux du dedans,
Celui qui n'a jamais abandonné, jamais trahi,
le remercier d'avoir mené jusque là
la belle personne qu'on est devenue,
qui, de ses limites, a fait le possible,
de ses rêves des maisons habitées.
Gouter, à en mourir,
la saveur miraculeuse
de l'absolue liberté.
Alors Mon dieu! Que de beauté!
Alors Mon Dieu! Que de bonheur!
24 juillet 2008
Réaliser ses rêves
Un jour, je me suis mariée, un jour j'ai divorcé.
Mais toujours j'ai eu des rêves.
Je me suis mariée avec un qui promettait d'en réaliser,
et finalement il a bien fallu faire avec les contingences.
Quand au bout de quelques rétrograduations d'utopie,
nous avons acquis un vieux mas cevenol,
j'ai vite su que ce que j'aimais dans cette maison à refaire,
c'était son jardin et sa forêt sauvages.
Mon mari s'est mis à déplaçer
des monceaux de shistes carrés et anguleux,
moi aussi, mais ce n'était pas du tout mon rêve.
Ce rêve qui me ferait perdre vergers et vérandas,
un rêve de rondeur sans arrêtes et sans poids,
qui m'a obligé à admettre
que quand on l'a dans les tripes,
quand il commence à remonter des abysses,
plus rien ne l'empêche de vous broyer l'âme,
et que ce rêve là, exigent, c'est pas celui du voisin,
même si on l'aime.
Alors un jour, au lieu de continuer à devenir triste,
j'ai dis à mon compagnon:
« Tu sais, mon rêve à moi,
c'est de fabriquer un tipi, la haut,
un peu plus loin sur la colline. »
Il n'a rien voulu savoir de ce rêve qui émergeait
comme un ovni au milieu de nos affaires de pierres,
rien voulu entendre de ce rêve qui m'a fait renoncer
à accompagner la défaite du sien.
Il a haussé les épaules, il s'est détourné,
et j'ai divorcé pour réaliser mon rêve.
Il ne m'a jamais pardonné, il me l'a fait payé cher,
mais je suis partie en lui laissant tout ce qu'il réclamait,
sauf la petite pierre précieuse de mon rêve
que j'avais trouvé dans le chantier de notre maison
et qui m'appelait à des travaux plus secrets.
Car quand on a un rêve en soi, c'est comme une vocation:
si on n'y va pas, on n'est plus qu'un fantôme.
On essaye de bien faire ce qu'on croit que les autres attendent
et on s'oublie tellement qu'on a plus de consistance.
Ce qui n'a rien à voir avec une reddition volontaire de l'Ego
devant ce qui le dépasse.
Le vide d'un rêve non réalisé, c'est comme un trou noir
qui avale et détruit sans rien laisser pour personne.
Un vide qui finit par gonfler, se boursoufler,
qui suinte et se fissure jusqu'à cracher
des laves de frustrations sur tout ce qui approche.
C'est parfois des générations.
J'ai mis du temps à réaliser mes rêves, beaucoup de temps,
parce que pour rester fidéle à sa vérité,
il faut sacrifier confort et sécurité,
et traverser des déserts sans boussole et sans eau.
Et dans ce temps là,
j'ai compris que poursuivre son rêve personnel,
pour moi la voie de la yourte,
c'est tisser la vraie texture de sa réalité,
une réalité personnelle qui transcende les nécessités.
Une réalité qui a sa propre logique,
avec des racines trés profondes,
pour chercher le plus prés possible du ciel
le bonheur d'exister par soi-même.
Il ne s'agit pas d'égoisme, mais d'accomplissement.
Il s'agit d'écouter ce que soi on entend,
la voix qui murmure dans l'écrin de son coeur,
La fonction du rêve n'est-elle pas de préparer
la réalité de demain?
Alors, même si, parce que je suis un peu en avance,
il faut que j'essuie les plâtres de ceux qui veulent m'arréter,
je sais que tous ceux
qui prennent leurs rêves intérieurs au sérieux,
qui se battent avec leurs propres noirceurs
au lieu de clouer au pilori
quelques boucs émissaires trop faciles,
ceux là sont les forgerons d'un monde
où la paix se construit avec la liberté de chacun.

















































































































































































